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Full text of "Lettres d'exil à Michelet et à divers amis ..."

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LETTRES D'EXIL 

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STANFORD UNIVERSITY LIBRARIES 



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LETTRES D'EXIL 



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BOURLOTON. >- Imprimeries réunies, B. 



EDGAR QUINET 

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LETTRES D'EXIL 



A MICHELET 

KT A DIVERS AMIS 



III 






4\ G- L I 



PARIS 

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR 
ANCIENNE MAISON MICHEL LËVY FRÈRES 

3, RUE AUBBR» 3 

-1886 

Droits de reproduction et de traduction réservés. 




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LETTRES D'EXIL 



CCCCLXX 

A M. BANCEL, ANCIEN REPRÉSENTANT DU PEUPLE 

A VALENCE 

Veytaux, 10 janvier 18C5. 

Quels sont mes sentiments pour vous? — Ah ! mon 
cher ami, que j'ai de reproches à me faire, si vous avez 
pu en douter! Mes sentiments sont ceux que j'aurai tou- 
jours, ceux d'une parfaite amitié, un profond regret de ne 
plus vous voir, les plus tendres vœux pour vous, pour 
votre avenir, pour vos parents, la plus grande sympathie 
pour votre noble talent, la certitude que vous ne le ferez 
jamais servir qu'à la cause de la vérité, de la liberté. 

Voilà, mon cher ami, mes sentiments pour vous. Je n'en 
ai jamais eu d'autres. Je ne vous ai point blâmé comme 
vous le supposez. Je n'ai point été irrité, tant s'en faut. 
J'ai compris vos agitations, vos incertitudes, puis les motifs 
qui vous ont décidé. Vous n'avez pas besoin de me les 
m. l 



i 



2 LETTRES D'EXIL. 

expliquer. Je les connais. Ils sont dignes d'un cœur loyal 
comme le vôtre. Nous n'avons pas cessé de nous entendre. 
Pourquoi donc n'ai-je pas écrit? C'est là que commence 
ma faute. Je le reconnais volontiers. Après avoir reçu et 
lu vos éloquentes Harangues, je voulais vous remercier, 
non pas dans un billet, mais dans une lettre développée 
qui ne fût pas trop indigne de ce bel ouvrage. 

Je me réjouissais devons en parler à mon aise, d'autant 
plus que j'étais très touché, très reconnaissant du souve- 
nir que vous m'y avez donné. J'avais tant de choses à vous 
dire sur ce livre, sur cette admirable effusion de vie, de 
conscience, de lumière, dans nos temps ténébreux. Je 
pensais même que cela ferait peut-être quelque plaisir 
à vos parents. Le temps me manqua dans le premier 
moment. J'ajournai, je ne pouvais me décider à vous ré- 
pondre, en courant, quelques mots. J'étais plongé, comme 
je le suis encore, dans mon ouvrage. Je me dis qu'il valait 
mieux attendre, que je ne pouvais tarder. Mais cette fin, 
à laquelle je croyais toucher, s'éloigna; les mois pas- 
sèrent et j'ai le regret infini de vous avoir affligé, quand 
j'aurais dû et voulu vous montrer que mon amitié est plus 
vive que jamais. 

Pardonnez-moi, mon cher ami, j'ai dû m'imposer bien 
des sacrifices pour avoir la force d'achever. 

Je demande à mes amis un peu d'indulgence, et il vous 
en faut beaucoup. Mon travail fini, je réparerai mes fautes. 
Quoi qu'il arrive, Bancel, ne douiez jamais de moi. Je 
vous connais, j'ai lu dans votre pensée, je croirai toujours 
en vous. 

Adieu cher ami. Courage ! Vous avez pour vous la jeu- 



LETTRES D'EXIL. 3 

nesse, Tavenir. Vous vous souviendrez des temps où 
nous avons vécu ensemble. Vous verrez de meilleurs 
jours et vous ne m'oublierez pas. 

Adieu, je vous aime et vous embrasse. 

Mes amitiés à nos amis. 

EDGAR QUINET. 

Un de mes amis m'a fait un legs de dix-neuf cent 
mille francs. Ce testament a duré ainsi trente ans. Au 
moment de la mort, il a été révoqué par quatre mots. 

On croit qu'il y a eu dol, captation (j'en suis même 
persuadé). L'affaire est entre les mains d'hommes de loi 
bien dévoués; mais de pareils châteaux en Espagne ne 
sont guère faits pour nous. 

Ne perdez pas un moment. Ah! cette vie est si rapide ! 



CCCCLXXI 

A M. HENRI MARTIN 
A PARIS 

Veytaux, 14 janvier 1805. 

Mon cherami.VeuilleZjje vous prie, dire à M. Mortimer 
Ternaux que- j'ai fait immédiatement et avec empresse- 
ment ce que vous m'avez demandé. Qu'en arrivera-t-il? 
je ne sais. Michelet m'a répondu : « Je croyais M. Mor- 
timer Ternaux un ennemi de la Révolution. » 

Pour moi, il n'y a qu'un seul ennemi. 



i 



i LETTRES D'EXIL. 

. Je désire donc sincèrement que M. Ternaux réussisse. 
Et vous, mon cher ami? avez-vous donc renoncé aux 
Académies? Telles qu'elles sont, il est certain qu'en ce 
moment, c'est encore la seule chose qui donne en 
France quelque dignité à la vie littéraire. 

Je suis bien touché des détails que vous me donnez 
sur votre vie, sur votre intérieur, sur votre famille, sur 
vos travaux. Croyez que je reste fidèle à tous ceux que 
j'ai aimés; et je ne puis jeter mes yeux sur mon passé, 
sans vous revoir, tel que vous avez toujours été. Ma 
petite maison du Montparnasse ^ est probablement la seule 
que je reconnaîtrais dans Paris. Je vous revois, mon cher 
voisin ; il n'est au pouvoir d'aucun exil d'effacer un sem- 
blable voisinage de souvenirs et d'affection. Priez ma- 
dame Martin de faire mettre une couronne sur la tombe. 

J'attends avec impatience les ouvrages que vous m'avez 
annoncés, d'Ekstein, VercingétoriXy la Russie. Je suis 
de loin, par un mot des journaux, vos lectures dans 
^ les Conférences. Que vos livres seront bien reçus ! Per- 
sonne ne m'envoie plus ses ouvrages. On nous traite 
comme si nous étions enterrés vivants. Vous n'avez jamais 
fait ainsi et je vous en remercie cordialement; Si, par 
miracle, j'avais été ramené à Paris, je vous y aurais 
retrouvé, vous et un ou deux amis, pas davantage. Mon 
isolement n'eût guère été moins complet qu'auprès de 
mon rocher de Chilien. Pardonnez moi de ne vous avoir 
pas récrit ! La plume m'est souvent tombée des mains ; 

1. Edgar Quinet a habité le n** 32, rue Montparnasse (autrefois 
n*» 4), depuis le 24 octobre 4840 jusqu'au 2 décembre 1851. 




LETTRES D'EXIL. 5 

mes paroles ne vous auraient fait aucun bien. Les évé- 
nements n'entraînent plus avec eux aucune conséquence ! 
Tout passe à la surface des esprits. On s'est arrangé 
pour se faire une servitude agréable et commode. Celui 
qui parle une autre langue est importun. Depuis que 
l'opposition s'est faite franchement dynastique, les mots 
même ont perdu leur sens. 

On babillera quelque peu sur l'Encyclique; dans quel- 
ques jours, on n'y pensera plus. Rien ne sera changé pour 
personne. C'est une escrime pour tout le monde. Ce n'est 
plus un combat. 

Heureusement les Etats-Unis ne se sont pas résignés; 
ils sauveront en Amérique tout ce qui a péri en Europe. 

J'ai bien souvent parlé de vous avec M. Adolphe Pictet. 
Combien il est fâcheux pour moi qu'aucune occasion ne 
vous amène en Suisse. Vous recevrez à la fois mes deux 
volumes. Mille amitiés à madame Martin et à votre fils. 
Ma femme vous envoie aussi son souvenir. 

Je finis par une étrange nouvelle : un de mes amis 
de Rouen, Letellier, m'a légué sa fortune, près de deux 
millions. Le legs a duré trente ans. Mais tournez la page : 
après trente ans, au moment de la mort, il y a eu une 
révocation en quatre mots. On croit à une captalion, elle 
est même sûre. On suit l'affaire. Quelle singulière mo- 
querie de la fortune, si c'est une moquerie ! 

Adieu, mon cher ami. Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



I 



6 LETTRES D'EXIL. 



CCÇCLXXII 

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
A PARIS. 

Veytaux, 1" février 1865. 

J'arrive, mon cher ami, d'un bien cruel voyage î Je viens 
de Bâle, où nous avons rendu les derniers devoirs à notre 
ami, le colonel Charras.Il est mort plein de force et même 
d'espérance. De pareils hommes, avec ce passé, ne se 
remplacent pas! 

Quel lugubre rendez-vous autour de cette fosse* 1 J'ai 
prononcé des paroles qui iront difficilement jusqu'à vous. 
Puis tout le monde s'est dispersé et nous sommes restés 
seuls, comme à l'ordinaire, ma femme et moi. 

Pour nous arracher à tant d'affreuses pensées, nous 
sommes allés passer trois jours, dans mon ancienne fa- 
mille d'alliance, en face de Mannheim^. Quels amis 
fidèles! Nous y avons trouvé un peu de paix. J'ai aperçu 
Heidelberg et les anciens jours dans la brume ! Enfin, 
après huit jours, nous voilà revenus, et la première 
chose que je fais est de vous écrire à la hâte. Je vous 
remercie de votre souvenir. Recevez aussi mes meilleurs 

1. Voyez Notes. Voyez Lettres à Quinet de Théophile Dufour. 
Galmann Lévy, éditeur. 

2. La famille More. 



LETTRES D'EXIL. 7 

vœux. Combien de fois j'ai voulu vous féliciter de votre 
Maurice de Saxe. Rien de plus intéressant, de plus' 
instructif. Je veux vous relire, pour sorlir de ces crêpes 
funèbres. 

Vous savez que j'ai toujours l'espoir de vous revoir ici. 
Je pense à vous et je vous aime; je vous le dirai mieux 
en vous voyant. 

EDGAR. QUINET. 



CCCCLXXIII 

A M. LAURENT PICHAT 
A PARIS 



Veytaux, 3 février 1865. 



Cher Monsieur et ami, 



Après les affreux jours que nous venons de passer, il 
me semble que nos liens d'amitié doivent se resserrer 
encore. Dans quelle solitude cruelle je me retrouve ici ! 
Et combien je regrette de n'avoir pu causer un peu avec 
vous à fond ! Mais que pouvait-on faire dans une sem- 
blable désolation? 

Je vous remercie d'avoir constaté que j'ai prononcé 
un discours, il est bien fâcheux pour moi qu'il n'ait 
pas paru avec tous les autres. J'en avais pourtant 
remis une copie à M. Clemenceau, pour les journaux 



8 LETTRES D'EXIL. 

de Paris. Je tiens infiniment à donner à la mémoire de 
notre ami ce témoignage de douleur. Je suis malheureux 
d'être le seul dont les paroles n'aient pas dépassé la terre 
d'exil. Veuillez donc, cher Monsieur et ami, insérer dans 
le Phare de la Loire ce qui peut être publié de mon dis- 
cours*. Retranchez ce que vous voudrez; mais que mon 
deuil s'ajoute au deuil des autres. Faites cela, je vous 
prie. 

Ma femme vous a envoyé un texte imprimé de mes 
paroles. Dans le cas où ce texte ne vous serait pas arrivé, 
veuillez vous adresser à M. Clemenceau et lui demander 
une copie; il n'est pas trop tard. Hélas! cette perte sera 
bien longtemps toujours nouvelle. 

Adieu, cher Monsieur; laissez-moi espérer que je vous 
reverrai, ce printemps. Combien l'exil se tourne facile- 
ment contre l'exilé! Je l'ai éprouvé en cette circonstance. 

Croyez à mon amitié dévouée. 

EDGAR QUINET. 



1. Voyez le discours sur lâ tombe de Charras : Livre de l'Exile, 
p. iOl. 



LETTRES D'EXIL. 9 



CCCCLXXIV 

A M. LÉON RENAULT 
A PARIS 

Veytaux, 23 avril 1865. 

Vous avez bien raison de me gronder, mon cher ami. 
Je vous en remercie, comme de la meilleure preuve d'une 
amitié qui me devient chaque jour plus chère. Oui, je 
mérite vos gronderies, et pourtant je ne suis pas tout à 
fait sans excuse. J'ai trop oublié mes millions, il est vrai. 
Le grand procès dans lequel je suis engagé avec la Révo- 
lution française m'a fait oublier le mien tout à fait. Rien 
de plus certain. Cependant, pour m'excuser, je dirai que 
j'attends le résultat de l'enquête ouverte sur les derniers 
moments de mon légataire. Je voulais pouvoir dire. 
quelque chose de positif à M. Deschamps. Je lui ai écrit, 
j'attends sa réponse. 5ans doute, il vaut bien mieux 
s'éclairer sur le fond de l'affaire. Nous saurons bientôt à 
quoi nous en tenir. Jamais je ne pourrai montrer ma 
reconnaissance à Versigny. Son dévouement dépasse 
toute imagination. Âh! que je ne me plaigne jamais de 
l'exil! il m'a laissé et donné de si parfaits amis. Je dois 

avouer aussi que j'ai été très souffrant pendant tout le 

mois de mars. 
Nos cruelles émotions de Bâle, un travail forcé pour 

me ressaisir au retour, l'absence de toute impression 

i. 



I 



10 LETTRES D'EXIL. 

salutaire du côté de la France^ en voilà plus qu'il ne 
fallait pour expliquer mon indisposition, à la fin de 
cet interminable hiver. 

Je fais réimprimer, en ce moment, le troisième volume 
de mes œuvres chez Pagnerre*. Il était épuisé et vous 
m'avez, le premier, donné ce conseil. Voilà, cher ami, le 
résultat de vos bons avis. 

Le deuxième volume de la Révolution s'imprime aussi. 
Je pourrais presque répéter à mon tour : Cet ouvrage a 
pensé me tuer. 

Enfin je sortirai^ je l'espère de ce terrible horizon et 
de cette longue conversation avec les Euménides. 

Âh ! mon ami que la discussion de Y Adresse donne 
peu de lueurs! C'est donc bien vrai que les partis n'ont 
rien appris par ces quinze ans d'esclavage? D'un côté, 
avec M. Thiers, un libéralisme ultramontain, de l'autre, 
une démocratie césarienne. Est-ce là toute la France? 
Est-il donc impossible d'enraciner un principe, sans qu'il 
soit détruit par un principe contraire? Tant que conti- 
nuera ce beau travail du néant, comptez sur la servi- 
tude. 

Encore une fois, je mets mon espérance sur la tête 
de votre enfant. Qu'il vive, qu'il soit heureux et qu'il 
voie la liberté, si nous sommes condamnés à n'en voir 
que l'utopie. 

Adieu. Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 
1. Le Christianisme et la Révolutionfranç aise. 



LETTRES D'EXIL. \\ 



CCÇCLXXV 

AU RÉDACIEjUR EN CHEF DU PHARE DE LA LOIRE 

A NANTES 

Genève, 14 mai 18C5 

Monsieur, 

Veuillez m'associer à la noble initiative prise par le 
Phare de la Loire. Partout où est un ami fidèle de la 
liberté, il porte le deuil de Lincoln. Mais, dans ce deuil, 
que d'espérances pour le monde ! Lincoln, en mourant, a 
vu la victoire de ses principes, il a vu la grandeur et 
l'avenir assurés du peuple en qui il avait mis sa foi. Qui 
n'achèterait à ce prix une pareille mort? 

.:^ EDGAR QUINET. 



S 



12 LETTRES D'EXJL. 



CCCCLXXVI 

A MADAME VICTOR GAO|TIER 
A GENÈVE 

enôve, 1 juin 18C5. 

Madame^ 

Quelle surprise! Et que répondre à vos beaux vers 
qui ont tout le parfum de vos belles fleurs? Je vous lis, 
je vous relis et j'en crois à peine mes yeux et mes oreilles. 
Est-ce bien à un exilé que s'adressent ces nobles paroles 
que je ne suis plus accoutumé d'entendre : 

(( Ce mot si bcaii> la liberté ! » 

Je me suis fait depuis bien longtemps un cœur de 
pierre. Je n'y laisse entrer l'espérance qu'à litrç de 
devoir. En treize ans, il ne m*est pas revenu, je crois, 
une parole de bon augure; mais cette parole que je n'at- 
tendais plus, c'est vous, Madame, qui la prononcez et la 
faites revivre. Je la saisis, je m'y attache. Peut-être est- 
ce la branche d'olivier, de l'immense naufrage, de toute 
vérité et de loute justice. Pardonnez-moi de répondre si 
gravement, si tristement à des vers ailés, heureux, sou- 
riants, qui ouvrent l'avenir en semant des fleurs. Vous 
avez touché en moi les cordes les plus sérieuses. 



LETTRES D'EXIL. 13 

Qu'il vienne donc cet avenir espéré et qu'il vous salue 
' i^et vous bénisse ! 
"^- ': r. Veuillez recevoir. Madame, etc. 

■■•■ • 

EDGAR QUINET. 



CCCCLXXVII 

A M. DESPOIS 
A PARIS 

Genôve, 16 juin 1865. 

Monsieur, 

Combien de fois j'ai voulu vous remercier de voire 
traduction des Satyriques latins. Elle m'a tenu compa- 
gnie cet hiver. A mesure que je les comparais à l'origi- 
nal, j'en sentais mieux la force. Puisse ce noble fouet 
se faire sentir aux épaules de ce monde héroïque de 
décembre 1851. N'y a-t-il plus que le Gladiator^? Dans 
ce cas, qu'on le fasse consul et que tout finisse par là. 

Nous autres proscrits, nous avons été si bien enterrés 
d'un accord unanime, qu'il y a presque du ridicule de 
notre part à prétendre encore servir nos idées. Pardon- 
nez-moi, Monsieur, cette manière de revenant et veuillez 
recevoir, etc. 

EDGAR QUINET. 
1. Cheval de course qui reçut le grand prix. 



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U LETTRES D*EXIL. 



CCCÇLXXVIII 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Genève, 17 juin 1865. 

Vive Marianne! mon cher ami. Nous Taltendions 
chaque jour. Qu'elle vienne comme l'espérance dans un 
temps où Tespérance semble impossible. Elle verra cer- 
tainement de meilleurs jours que les nôtres. Ses petites 
sœurs sont bien heureuses. Dites à sa mère nos vœux les 
plus ardents, nos amitiés les plus vraies. Quand connaî- 
trons-nous enfin toute votre chère couvée? Je désire peu de 
chose, mais je désire de toutes mes forces de vous savoir 
tous heureux comme vous le méritez. Vous voilà libre. 
L'espoir nous revient de vous avoir à Veytaux. Quand 
pensez-vous venir? Votre cellule vous attend toujours. 
Ah ! si vous pouviez ne pas tarder. 

Que dites-vous de Baudot? N'est-ce pas un esprit 
énergique et charmant ? et, en tout cas, d'un grand prix ? 
Ne vous étonnez-vous pas que ces Mémoires jaunes 
soient tombés un jour sur ma table de Veytaux chauds 
encore du souffle de la Convention ? 

Adieu, mon cher ami. 

Votre 

EDGAR QUINET. 



\ 



LETTRES D*EXIL. 15 



CCCCLXXIX 

A M. SCHMIDT, RÉDACTEUR DU CONFÉDÉRÉ 

A FRIBOURG 

Genève, 20 juin 18C5 

Mon cher concitoyen, 

J'ai une triste satisfaction dans le crime du Mexique. 
Tout ce que j'ai annoncé s'est réalisé et bien au delà. Je 
n'avais pas prévu qu'on fusillerait les prisonniers. Je 
compte, je vous l'avoue, en Europe, bien moins sur la 
vertu des peuples que sur la faiblesse des maîtres. 
Ceux-ci n'osent plus porter le pouvoir absolu jusqu'au 
bout, ils se dépouillent eux-mêmes; ils se désarment, 
ils se livrent; le caractère leur manque. Ils ne savent 
plus tyranniser avec suite. Voilà d'où naîtra le salut. 

Adieu. 

EDGAR QUINET. 



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16 LETTRES D*EXIL. 



CCCCLXXX 

A M. MELVIL BLONCOURT, 
DIRECTEUR DE LA REVUE DES COLONIES 

A PARIS 

Veytaux, 3 juillet 1865. 

Cher Monsieur, 

Vous savez que nous avons fait ce que vous désiriez, 
avant d'avoir reçu votre lettre. Nous avons été prévenus 
par Schœlcher, un de ces hommes affreux de 1848, qui 
a eu l'affreuse idée d'abolir l'esclavage. Aussi mérite-t-ii 
doublement la proscription et l'oubli dans lequel on le 
laisse plongé. 

A parler sérieusement, votre lettre est admirable. Elle 
fait revivre pour moi les années d'espérance dont tant 
d'abîmes nous séparent. Il y a donc en France des 
hommes qui se souviennent! Honneur à eux! Ils sont 
rares. La plupart se font gloire de ne dater que de leur 
abaissement. Puisse votre appel en faveur des Noirs 
affranchis trouver un écho dans notre monde sourd ! Il 
est toujours bon à tenter. Quelquefois une noble pensée 
a été entendue de nos jours. Ne nous lassons pas de frap- 
per ces cœurs de pierre. 

Tout à vous et de tout cœur. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 17 



CCCCLXXXI 

A M. TAMBURINI, PRÉFET DES ÉTUDES 

A BRESCIA 

Veytaux, 3 juillet 1865. 

Cher Monsieur, 

Non, je n'ai reçu aucune învitalion pour le Jubilé de 
Dante; je n'en recevrai pas davantage pour la commé- 
moration de Beccaria. Ne vous en étonnez pas. J'ai fait 
ce que j'ai pu pour l'Italie pendant vingt ans, alors que 
personne ne soutenait la cause de l'Italie. J'étais seul en 
France à croire et à travailler à votre résurrection. 

Aujourd'hui, l'Italie se croit victorieuse, il est tout 
simple que l'Italie ait oublié les services déjà anciens. 
C'est là, cher Tamburini, une histoire aussi vieille que le 
monde. Elle se répétera toujours. Servons de notre mieux 
les peuples, mais n'en attendons aucun retour ni même 
un souvenir; c'est là le sûr moyen de n'être jamais 
trompé. 

Je doute infiniment que votre beau projet de Flo- 
rence s'accomplisse. Cependant ma femme a pris sur 
elle de vous envoyer ce que vous avez demandé*. J'ai 

1. Le portrait d*£dgar Quinet pour le sculpteur chargé de faire 
son buste. 



I 



18 LETTRES D'EXIL. 

remis en bonnes mains des exemplaires de votre Divina- 
tion de Dante. Je voudrais vous dire à loisir tout ce que 
j'ai trouvé d'excellent. On sent que vous avez été un des 
martyrs de la foi dantesque. C'est aux martyrs à nous 
révéler la religion pour laquelle ils ont souffert. Quel 
beau commentaire de la Comédie divine, que d'avoir été 
comme vous condamné, emprisonné pour elle ! Le poète 
vous a dit son secret dans vos jours de prison. 

Adieu, cher Tamburini. Que devient votre traduction 
A' Ahasvérus? Je n'aurai de loisir pour vous écrire 
qu'après avoir achevé l'impression de ma Révolulion. 

Votre affectionné 

EDGAR QUINET. 

Je voudrais que nos malheureuses expériences puissent 
servir aussi aux nations étrangères. L'Encyclique vient 
d'éclairer la situation. Tout serait lumière, si tant 
d'hommes ne refaisaient pas perpétuellement les ténèbres. 
Que va devenir cette embûche tendue sous vos pas : la 
réconciliation de l'Italie et du pape? 

Le piège est démasqué par le pape lui-même. N'im- 
porte. On fera semblant de ne pas comprendre, on se 
bouchera les yeux et les oreilles. 

Prenez garde que le Deùx-Décembre ne vous ramène 
tous au Bas-Empire. C'est aujourd'hui le danger de toute 
l'Europe. 



LETTRES D EXIL. 19 



CCCCLXXXII 

A M. S. QUA6LIARELLA 
A RUVO DI PUGLIA 



Vcytaux, 13 août 1865. 



Monsieur^ 



Tout mon désir est de servir en quelque chose Tltalie. 
Je suis heureux de voir que mes ouvrages sont en ce 
moment mêlés au travail de l'affiranchissement de votre 
noble patrie. 

M. Monténégro, qui a traduit et publié les Révolutions 
d'Italie, est occupé, je crois, à publier la traduction du 
Génie des Religions, Je consens bien volontiers à vous 
donner l'autorisation que vous me demandez, elle ne 
peut concerner que les volumes qui ne sont pas traduits. 
Si vous êtes pauvre comme moi, je ne réclamerai aucun 
droit de traduction. Dans le cas contraire et d'après les 
résultats prévus de la publication, vous ferez ce qui vous 
paraîtra juste et convenable à mon égard. 

Je tiendrais à ce que vous vous missiez en communi- 
cation avec M. Monténégro et qu'il fût averti de vos pro- 
jets. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



20 LETTRES D'EXIL. 



CCCCLXXXIII 

A M. BÀRNI 
A GENÈVE 

Veytaux, 13 août 1865. 

Fermeté, élévation, justice, juslesse, vérité, voilà ce 
que je trouve à chaque page. Ce grand xviii* siècle a 
donc trouvé un défenseur après tant de reniements. 

Puisse la France vous entendre et se frapper la poi- 
trine! Qu'elle fasse son Confiteor en vous lisant, et les 
philosophes lui pardonneront, car ils sont charitables. 
Encore un bon livre qui vient de Texil. C'est ainsi que 
les proscrits se vengent de la proscription. 

Je vois bien que je ne pourrai aller au Congrès de 
Berne; mais j'aurai une lettre à écrire et j'ai bien envie 
de vous en charger, si cela ne vous contrarie pas. 

Amitiés. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EIIL. 21 



CCCCLXXXIV 

A M. DESOR 
A NEUGHATEL 



Veytaux, 28 août 1865. 



Monsieur, 



Ne vous effrayez pas trop de voir de nouveau mon 
écriture. Je prends la liberté de recommander instam- 
ment à votre sympathie une dame célèbre par ses fon- 
dations de Jardins d'enfants d'une partie de l'Europe : 
madame la baronne de Marenhollz qui se recommande 
suffisamment elle-même. C'est une des personnes que je 
respecte et vénère le plus. Sa vie n'est qu'un dévoue- 
ment à l'éducation populaire. 

Ne connaissant pas votre adresse à Berne , j'ai prié 
M. Dunoyer de vous remettre la lettre que j'adresse au 
Congrès ^ Vous l'aurez sans doute reçue, et j'espère que 
rien ne s'opposera à ce qu'elle soit lue dans l'Assemblée. 
J'y avais joint une lettre pour vous, qui vous sera cer- 
tainement parvenue. 

Veuillez encore une fois, Monsieur, agréer mes remer- 
ciements pour cette belle hospitalité de votre châlet 

1. Voyez Lettre au Congrès de Berne. Livre de TExilé, page 397. 



I 



^2 LETTRES D'EXIL. 

qu'illustrent vos hôtes et dont je n'ai su et pu profiter. 
Croyez à tous mes regrets. Recevez, etc. 



EDGAR QUINET. 



CCCCLXXXV 

A M. DESPOIS 
A PARIS 



Veytaux, 19 novembre 1865. 



Monsieur, 



C'est aujourd'hui seulement^que j'échappe au travail 
-dans lequel j'ai été enseveli depuis plusieurs années. 
J'avais dû interrompre] mes correspondances les plus 
urgentes. Mon plus grand regret a été de ne pas vous 
remercier de votre livre si excellent, si varié et d'une si 
bonne trempe les Lettres et la Liberté. Je vous ai lu 
avec avidité, avec entraînement, si je n'ai pu vous écrire. 
Savez-vous quel est le vif regret qui me prend en vous 
lisant? C'est de vous avoir vu sijpeu, à peine en courant, 
dans le premier émoi de l'exil. Ces heures-là ne s'ou- 
blient pas. 

Aujourd'hui, Monsieur, vous avez dû recevoir mes 
deux volumes la Révolution. Si j'étais en France, 
j'expliquerais mon point de vue. Mon livre est seul. Il 
va seul et sans moi en France. Bien des malentendus 




LETTRES D'EXIL. 23 

peuvent et doivent inévitablement se dresser contre 
moi. 

Vous n'êles pas enchaîné aux anciens formulaires. 
Vous voulez que Ton fasse rentrer la vie dans nos tradi- 
tions historiques et révolutionnaires. Et cela ne se peut 
qu'en y appliquant la liberté d'examen, comme à toute 
époque du monde. 

Où nous ont conduit les idolâtries? Vous le vovez 
mieux que personne. Osons regarder en face nos propres 
adorations. C'est le commencement de l'affranchissement 
véritable. 

On peut tirer, je n'en doute pas, un immense parti de 
mon livre pour la liberté; car il a été écrit de la pre- 
mière ligne à la dernière dans le sentiment et le deuil 
de la liberté. 

Emparez-vous, Monsieur, de ce qui en est le fond et 
l'âme. Ne laissez pas cette âme périr sans écho. Ce 
serait, j'ose le dire, un mauvais signe de jours mauvais. 
Conjurez ce sort. 

EDGAR QUINET. 



24 LETTRES D*EXIL. 



CCCCLXXXVI 

A M. ALEXANDRE REY 
A PARIS 

Veytaux, 19 novembre 1865. 

Cher ami. Ce livre est le fruit de mon exil, parti du 
fond de mon exil. Jusqu'ici, les historiens ont considéré 
la Révolution comme un triomphe et ont donné la raison 
de ce triomphe. Pour moi, j'ai vu la Révolution dans ses 
jours de défaite. J'ai cherché les motifs de la dispropor- 
tion qui existe entre les sacrifices et les résultats obte- 
nus. Combien cette différence de point de vue change 
la face de l'Histoire : La critique de la Révolution, au 
nom de la Révolution. Elle sera le plus contredite. 

C'est une chose cruelle d'imaginer que des idées 
méditées si longtemps, depuis quatorze ans,soient lancées 
dans le^ monde, sans pouvoir au moins être expliquées 
par l'auteur à ses amis. C'est ma conscience que j'envoie 
dans ce livre à des inconnus indifférents ou ennemis. 

Faites-lui écho. Qu'au moins une âme me réponde. 

Votre 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 25 



CCCCLXXXVII 



A M. X 

A PARIS 

Veyianx, 22 novembre 1865. 

Monsieur, 

• 

Depuis quatorze ans, je vis en face de Téternelle 
justice. Voilà ce qu'elle a mis sous ma plume. 

Mon ouvrage sera très attaqué par les petites églises 
jacobines qui ne permettent pas que Ton porte l'esprit 
d'examen dans leur passé. J'ai voulu renouveler l'Histoire 
de la Révolution en y faisant entrer la justice pour tous. 
Ce sera mon crime aux yeux de beaucoup de gens robes- 
pîerristes, bonapartistes, ultramontains. Malgré cette 
belle coalition, il s'agit de faire faire un pas véritable à 
la liberté et à la démocratie, en profitant de nos rudes 
expériences. 

Ce que je vous envoie, c'est l'enquête d'une conscience 
sur les hommes, les faits, les événements. 

On essayera de dénaturer ma pensée, on n'y parviendra 
pas. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET, 



m. 



«6 LETTRES D'EXIL. 



CCCCLXXXVIII 

A M. ISAMBERT 
A PARIS 

Veytaux, 22 novembre 1865. 

Monsieur, 

J'ai osé rompre les sept sceaux consacrés du livre de 
la Révolution et y faire enlrer Tesprit d'examen. Com- 
ment parviendrons-nous jamais à la liberté, si nous 
sommes esclaves de la lettre au point de n'oser envisager 
librement nos traditions? Ce doit être là, au contraire, le 
premier degré dans la régénération de la démocratie. 
Regarder son passé et le juger ! Il le faut, si l'on veut 
faire un pas en avant. Aidez-moi dans ce combat que 
je livre à tous les genres de despotisme, car je les aurai 
tous contre moi. Je compte sur les esprits capables de 
se renouveler. Ils sont la légion qui fera le grand avenir. 

Votre tout dévoué. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 27 



ccccxxxix 

A M. LÉON PLÉE 
A PARIS 

Veytaux, 29 novembre 18C5. 

Monsieur, 

C'est vous qui, en 1852, dans les premiers jours de 
mon exil, avez écrit de courageux articles sur mes Révo- 
lutions d'Italie. Je n'ai pas oublié, croyez-le bien,, 
cette intervention si noble de votre part en des jours ou 
presque tous gardaient le silence. Je vous en garde un 
souvenir reconnaissant. Aujourd'hui, Monsieur, c'est mon 
ouvrage toll^t7oiî*rton qui va vous remercier à ma place. 
Commencé en 1854, cet ouvrage n'a pas été écrit dans la 
pensée d'une polémique sur un point particulier. Il 
embrasse toutes les questions que notre grande Révolu- 
tion soulève. Dans un si vaste horizon, je ne puis espérer 
rencontrer une conformité absolue d'opinion dans chaque 
chose, mais assurément, Monsieur, vous trouverez dans 
les deux volumes l'amour et le deuil de la liberté depuis 
la première ligne jusqu'à la dernière. 

Je demande aux hommes de cœur et d'avenir de 
publier leurs opinions sur les idées et les faits nouveaux 
que je présente à l'examen public. Ce travail, auquel je 
les convie, peut avoir d'importants résultats. 




28 LETTRES D'EXIL. 

Voyez, pesez, examinez, dites, si vous le voulez, les 
plus petites divergences,mais dites aussi les grandes con- 
formités, dans les grandes choses. La lumière ramènera 
la vérité, et la vérité la liberté. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



ccccxc 

A M. LAURENT PICHAT 
A PARIS 

Veytaux, 29 novembre 1865. 

Mon cher Monsieur, 

Vous n'avez certes aucun besoin d'acquérir de nouveaux 
droits à l'estime et à la sympathie de tous. Mais c'est un 
besoin pour moi de vous dire que celte condamnation 
vous fait autant d'amis qu'il y a de gens qui vous con- 
naissent. Ils vous suivront de cœur et d'esprit dans la 
prison. Quand vous serez seul, veuillez vous souvenir de 
moi, je serai là à vos côtés. 

Vous avez dû recevoir mes deux volumes, la Révolu- 
tion, que je vous ai fait adresser. On sera d'abord effa- 
rouché peut-être, de voir la liberté d'examen portée sur 
des points où elle ne se montrait pas. On examinera, 
on discutera. Du moins, c'est ce que je désire. La con- 
science publique pourrait se réveiller et se refaire danô 




LETTRES D'EXIL. 29 

ce travail où je convie tous les gens de cœur et d'avenir. 
Mes poignées de main au prisonnier. Ma femme se 
joint à moi pour vous envoyer ses plus sympathiques 
souvenirs. 

EDGAR QUINET. 



CCCCXCI 

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
A PARIS 

Veytaux, novembre 1865. 

Votre lettre, cher ami, me fait la plus grande joie du 
monde, parce que j'y trouve le vrai accent de l'amitié. 
J'écris de mon côté à Buloz, à Roujoux près Chambéry; 
il ne peut pas nous refuser. U Avenir national^ avec sa 
petite chapelle, taille sa plume et me déclare d'avance la 
guerre. J'ai commis le crime d'établir que la liberté doit 
être fille de la liberté et non pas du despotisme et de la 
terreur. 

Si Ton m'aide, nous pourrons rendre un bien grand 
service en vidant la question. 

La clef et la nouveauté de ce livre, c'est la critique de 
la Révolution au nom de la Révolution. 

Emparez-vous des vérités qu'il contient, examinez-les, 
pesez-les, éclairez-les. Il s'agit de refaire la con- 
science. 

2. 




30 LETTRES D'EXIL. 

Il va sans dire que c'est votre conscience elle-même 
qui parlera avec la pleine liberté qu'elle suppose. 

Vous verrez un grand sujet que j'ai traité avec une 
complète indépendance. Vous y joindrez le jugement et 
rame d'un homme de bien. Être utile à la vérité, servir 
la justice! Ce serait un triste signe qu'un ouvrage con- 
sacré à la vérité seule, ne trouvât point d'écho en 
France. 

Adieu, bien cher ami, je vous aime de tout mon cœur. 

EDGAR QUINET. 



CCCCXCII 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, 1" décembre 1865. 

Voilà donc, mon cher ami, la grosse artillerie de V Ave- 
nir national t Eh bien, franchement, je lui dois un bon 
somme de cette nuit. Rien de plus creux et de plus vide. 
Un point à noter : C'est un scandale pour lui de dire 
qu'il n'y a pas de proportions entre les sacrifices faits dans 
la Révolution, et les résultats obtenus. Mais, si c'est là 
un scandale, de quoi se plaignent donc les oppositions, 
(les libéraux, les républicains et les socialistes?) S'il y a 
une juste proportion entre les efforts et les résultats 



LETTRES D'EXIL. 31 

acquis, nous devons tous être charmés de ce que nous 
voyons et subissons. 

Je savais bien qu'il y a des démocrates qui ne se sont 
pas même aperçus du 2 Décembre ; ils n'en souffrent en 
rien. Pour ceux-là, je dois faire scandale, rien de plus 
vrai. Mais aussi, qu'est-ce donc que leur opposition? Le 
premier effet de mon livre est d'en montrer le creux, le 
vide, le stérile néant, et les voilà qui le confirment eux- 
mêmes. 

Autre point du catéchisme : c La Révolution est une 
chose entière. :» Ou cela ne signifie rien, ou cela veut 
dire que chaque instant^ chaque homme, chaque fait de 
la Révolution doit être interdit à l'examen. ^ Anathème 
sur quiconque ose penser et discuter. » 

Voilà tout ce que j'ai pu recueillir dans ces trois 
colonnes au moins. Il y a de la colère. Et c'est déjà un 
bon résultat. Cela vaut mieux que la léthargie accou- 
tumée. 

Vous ne me dites rien de l'admirable article de 
Nefftzer*, il constate l'important : l'effet sur le public. 
L'effet sur le public prouve une chose : il y a encore une 
âme en France! Sortons des sectes ! Réchauffons cette 
âme, et la vie reviendra. 

Les brutalités de F Avenir national ne me font rien 
du tout; elles constatent qu'il est permis aux amis de la 
Révolution de guillotiner les grands hommes de 93, mais 
non de les discuter. 

Ce qui me fait grand plaisir, c'est l'article de Nefftzer, 

1. Le Temps, 29 novembre 1865. 




32 LETTRES D'EXIL. 

parce qu'il est resté fidèle à la pensée du livre et que, 
d'ailleurs, c'est le public qui a forcé la main au Temps. 
Le plus froid des journaux s'émeut, et c'est l'émotion de 
tous ceux qui ont enlevé la première édition ^ Comment 
ne serais-je pas enchanté? 

Je pense que notre ami et fidèle lieutenant est aussi 
content que nous. 

Vous vous plaignez que la presse libérale fasse seule 
l'éloge du livre. Mais à qui la faute, si nous n'avons 
d'autre presse démocratique de républicains purs que 
V Avenir national ? Faut-il pour cela déplorer le senti- 
ment des libéraux s'il leur arrive en cette occasion d'être 
avec nous? Ah! concentrons nos haines! C'est notre 
devoir. 

Mille amitiés à la chère famille et au censeur d'Ar- 
taxerxès. 

m 

EDGAR QUINET. 

Encore une fois, les factums de l'Avenir national me 
sont personnellement très indifférents; ils sont à côté du 
livre; ils ne répondent à rien de ce que j'ai dit; ils ne 
touchent aucune de mes idées. UAvenir national se 
fait de petits moulins à vent* pour avoir le plaisir de les 
combattre. Il me fait dire qu'il fallait un régime doux, 
inventer une religion, etc., etc. Je n'ai pas dit un mot de 
cela. J'ai parlé de la Terreur officielle, légale. Il ne parle 
que de Dictature, comme si Terreur et Dictature étaient 
la même chose! Ily a là un parti pris, l'impossibilité 

1. En six jours. 



LETTRES D'EXIL. 33 

d'accueillir une idée nouvelle. Si la démocratie en était 
là, ce serait une momie^dans une petite pyramide fun^ 
bre. Dieu merci, les échos qui me reviennent de tous 
côtés prouvent que la démocratie vit encore ! 



CCCCXCIII 

A M. VICTOR CHAUFFOUR 
A THANN 

Veytaux, 4 décembre 1865. 

Oui, mon cher ami, je vous remercie de votre franchise. 
Je vous suis reconnaissant de la bonne volonté que vous 
me témoignez. Mais, hélas ! que nous sommes loin ! Nous 
sommes comme les ouvriers dans Babel. Nous ne noui 
entendons plus. Il s'agit, selon moi, de répandre un es- 
prit nouveau, de faire une démocratie nouvelle, libre et 
libérale. J'aurais été heureux de travailler avec vous en 
commun à cette œuvre. Je vois que le moment du rap- 
prochement des esprits n'est pas encore venu. Nous 
sommes encore condamnés au travail isolé. 

Hais certainement, le jour viendra où les méprises 
cesseront et où nous agirons ensemble, la main dans la 
main. Pour cela, il faut encore vivre. 

Je comprenais toutes les dissidences indiquées dans 
votre première lettre. J'en supposais beaucoup d'autres 
plus graves, et cela ne me retenait pas, tant je croyais que 



i 



U LETTRES D'EXIL. 

notre accord sur d'autres points serait d'un bon exemple 
pour le public. Mais, mon cher ami, dans votre lettre du 
1" décembre, vous me retirez tout à la fois, car vous me 
niez ce qui est pour moi l'évidence. Vous ne pouvez ad- 
mettre, dites-vous, que la Révolution dans l'ordre poli- 
tique ait échoué. Ici, je ne vous comprends plus. 

La Révolution dans Tordre politique c'est la liberté, la 
vie publique. Comment nier que la liberté politique ait 
échoué au 18 Brumaire et dans le premier Empire? Com- 
ment nier que la Révolution politique ait échoué au 2 Dé- 
cembre et dans le second Empire ? Sur les soixante-cinq 
années de ce siècle, nous en avons passé trente- dans 
l'esclavage politique. Quinze années sous le premier Na- 
poléon, quinze autres sous le second*. N'est-ce donc pas 
là échouer ? Ce n'est pas moi seul que vous réfutez, c'est 
votre propre existence. Depuis quatorze ans, je vous vois 
porter avec moi le deuil de la vie publique et de la liberté 
perdue. Dans l'une de vos lettres, vous me disiez que vous 
êtes sans aucune espérance. Qu'est-ce que tout cela, s'il 
n'y a pas eu une grande défaite, une grande calamité 
politique à déplorer? 

Pour moi, je dis au contraire : La Révolution politique 
a échoué deux fois en ce siècle, et je cherche les causes 
de ces échecs. Cela est certainement logique. En niant 
que la Révolution ait échoué, vous niez votre propre 
existence depuis quatorze ans et vous m'ôtez toute raison 
de chercher les causes d'une chute qui, selon vous, n'existe 
pas. 

1. Vingt ans, en décembre 1871. 




LETTRES D'EXIL. 35 

Dans ce système incompréhensible pour moi, il n'y a 
plus d'Histoire. Car nous ne devons pas profiter d'une 
expérience que nous ne reconnaissons pas. 

Il n'y a plus de politique ou du moins plus d'opposi- 
tion. Si la Révolution n'a pas échoué au 18 Brumaire, 
au 2 Décembre et dans les deux Empires, de quoi avons- 
nous à nous plaindre, tous tant que nous sommes, libé- 
raux, démocrates, républicains ? La vie publique n'a pas 
été étouffée ! La liberté n'est pas en détresse ! Nous 
sommes dans une situation normale, il faut y rester. 

Aussi, dans ce système inconcevable, il n'y a plus d'es- 
pérance. En effet, je tire mes espérances de l'immense 
disproportion qui existe entre les sacrifices faits à la Ré- 
volution politique et le néant de liberté où nous sommes 
arrivés. Je me dis qu'unie telle disproportion ne peut 
manquer d'être réparée, et que ces sacrifices, qui sont des 
causes, doivent finir par produire leurs effets. Mais avec 
l'idée que cette disproportion n'existe pas, nous sommes 
condamnés à ce que nous subissons aujourd'hui comme 
Un résultat naturel et légitime de la Révolution. 

Notre servitude n'en est pas une, c'est le cours régulier 
qui ne nous laisse rien à attendre. Eh ! mon cher Chauf- 
feur, ne voyez-vous donc pas que c'est là précisément ce 
que nous disent nos plus grands ennemis ? 

En face de pareilles expériences que vous avez ressen- 
ties pourtant plus qu'un autre, avec votre noble cœur, 
comment avez-vous pu fermer votre esprit si lumineux à 
l'évidence? 

Voici comment. Vous dites que la Révolution n'a pas 
échoué, comme le stoïcien à qui on avait cassé la jambe 



36 LETTRES D'EXIL. 

disait que la douleur n'est pas un mal. Vous ajoutez 
qu'après tout, il y a eu dans la première Révolution des 
Institutions politiques, des lois généreuses qui régiront 
l'avenir. Mais où sont-elles aujourd'hui, ces institutions 
politiques? Elles ont péri, elles sont tombées, elles 
n'existent plus. Et qu'est-ce donc que cela si ce n'est 
échouer? Pourquoi ces institutions ont-elles avorté,, 
pourquoi ces lois ne sont-elles plus qu'un document, une 
tradition pour quelques-uns? Voilà la question. C'est 
celle que j'ai traitée. Vous la niez. Ce n'est pas la ré- 
soudre. Quand l'avenir aura rétabli ces institutions avec 
la liberté, alors la nation sera relevée. 

En attendant, nous devons préparer ce moment, en 
examinant d'où est venu la chute. Pour se relever, il 
faut bien s'avouer qu'on est tombé. C'est aussi là le com- 
mencement de la sagesse. Sinon, l'on s'endort pour ne 
se relever jamais. 

En voilà beaucoup trop, mon cher ami, pour montrer 
une chose assez[triste, c'est que vous me niez, non pas tel 
ou tel chapitre (j'en ferais bon marché), mais le principe 
vital de ma pensée et de ma propre existence politique. 
Il me faut donc renoncer à l'espérance que j'avais conçue 
d'unir nos efforts dans la même action. 

J'ai enjce moment sur les bras tous les despotisraes 
de tout genre. Un jour, je l'espère, vous reconnaîtrez 
que ce livre est un livre de liberté, depuis la première 
jusqu'à la dernière ligne. 

Veuillez, je vous prie, relire, tome II, le chapitre : 
Une des contradictions de la Terreur. Théoriquement, 
j'ai dû montrer quelles étaient les conditions, l'esprit, la 



% 



■■>'< 



LETTRES D'EXIL. 37 

logique nécossaire de ce genre de gouvernement. J'ai 
montré aussi ailleurs les conditions des coups d'État, et 
pourtant je n'ai pas envie d'en faire. Une Revue bona- 
partiste m'accuse même d'avoir fait une Philippique 
contre le coup d'État. 

Par tout cela, mon ami, voyez une 3eule chose, combien 
je tenais à l'assentiment, au concours d'un esprit tel que 
le vôtre. 

Mon livre a certainement frappé un grand coup; il a 
réveillé bien des gens de leur torpeur; il déchaîne contre 
moi toute sorte de colères. Mais je ne peux pas désirer 
de voir dans cette mêlée, séparé de moi, en lutte contre 
moi, un ami tel que vous. Si votre conscience vous pousse 
à me combattre, rien de mieux. Sinon, je ne crois pas 
devoir vous le demander. 

EDGAR QUINET. 



CCCCXCIV 

A M. LÉON RENAULT 
A PARIS 

Veytaux, 12 décembre i865. 

Un mot seulement, mon bien cher ami; je suis écrasé 

sous les détails urgents. Mais cela passera et je pourrai 

vous écrire selon mon cœur. Votre amitié m'est si douce, 

si précieuse ! croyez qu'au fond de l'âme, j'ai pour vous 

et comme vous vingt-cinq ans. Les émotions ont plu sur 
m. 3 



c 



38 LETTRES D'EXIL. 

moi de tous côtés, meilleures les unes que les autres, 
inattendues, inespérées ; elles m'ayaient ôté le sommeil ; 
car je ne suis pas accoutumé aux impressions heureuses. 
Nous sommes allés passer quelques jours chez des amis 
à Lausanne, pour ne pas entendre parler de la Révolu-- 
tion; mais, là aussi, elle nous a poursuivis. Nous y avons 
trouvé des adhérents de tout genre. Vous savez qu'à 
Paris la première édition a été épuisée en six jours, et 
sans annonces. Les libraires faisaient dire : cCela va tout 
seul! > 

Veuillez, cher ami, relire le chapitre: Une des contror 
dictions de la Terreur ^ vous verrez que nous sommes 
bien plus d'accord que vous ne pensez sur la question 
religieuse. 

J*ai voulu soumettre le régime de la Terreur à une 
analyse qui n'avait pas encore été essayée et dont, je 
pense, il ne se relèvera pas. Pour cela, je me suis mis au 
point de vue terroriste. J'ai montré que, puisqu'ils ren- 
traient dans les barbaries du xvi* siècle et dans celles de 
l'antiquité, la logique aurait exigé qu'ils allassent jus- 
qu'au bout dans celte voie de terreur. Ils frappaient les 
personnes, les prêtres, les croyants; les conséquences 
auraient dû être, comme au xvi* siècle, de frapper l'insti- 
tution. C'est à quoi ils ne songeaient pas. Aussi, par cette 
manière de traiter la question, j'ai pu conclure de la Ter- 
reur que le système n'était pas seulement barbare, il 
était faux. Mon analyse de la Terreur est, je crois, la partie 
la plus neuve et la plus profonde du livre. 

Tranquillisez, je vous prie, votre ami, parent de Ramel. 
Cela s'arrangera dans une nouvelle édition. L'anecdote 



LETTRES D'EXIL. 39 

est tirée de Baudot, qui était fort lié avec Cambon. II n'y 
avait aucune intention contre Ramel, que je tiens pour 
un des hommes les plus honorables de la Convention. 
Ramel faisait comme tous les Français et tous les conven- 
tionnels, il donnait à Cambacérès les titres que tout le 
monde lui donnait. Ramel suivait la coutume générale, il 
n'y avait pas encore d'exception. Cambon brisa le pre- 
mier la règle, par une incartade qui lui était permise, à 
cause de sa familiarité avec Cambacérès. Dans cela, il n'y 
a, encore une fois, aucune pensée défavorable pour Ramel ; 
mais je tiendrai compte de l'observation, on peut y comp- 
ter. J'étais à cent lieues de vouloir affliger la mémoire 
de Ramel. 

Adieu, bon et cher ami; mes hommages à madame 
Renault. • 

EDGAR QUINET. 



GCCCXCV 

A M. HENRI MARTIN 
A PARIS 



Veytaux, 13 décembre 1865. 



Cher ami. Vous comprenez mon livre, vous vous atta- 
chez à Tàme, vous sentez que cette âme est la liberté, la 
vérité, la justice. Tout est là. Par malheur, une partie de 
laPresse ne voit que la Question de Nancy. Pour d'autres, 



40 LETTRES D'EXIL. 

la question est celle-ci : c Que pensez-vous de Harat, d'Hé- 
bert, de Robespierre? Si tous trouvez quelques fautes en 
ces hommes, malheur à vous ! Vous êtes Racca t L'interdit 
est prononcé ! » 

Eh bien, il faut absolument sortir de cette histoire ido- 
lâtrique. Il faut oser examiner. 

Ce livre est écrit, de la première ligne à la dernière, 
dans l'esprit et la passion de la liberté, à laquelle j'ai tout 
sacrifié. Quel profit ne peut-on tirer de cet ouvrage, pour 
le réveil de l'esprit public et de la conscience ! Je le dis 
avec une assurance qui ne m'est pas ordinaire dans les 
choses qui me touchent. 

En de si grandes questions, ce n'est pas à un détail, à 
une dissidence sur quelques points qu'il faut se cram- 
ponner. Je sens que toute ma conscience est là. Je la 
donne à qui voudra s'en saisir et la produire. J'ai trouvé 
dans le public un écho qui me répond. Aucun de mes 
ouvrages n'a trouvé un tel accueil, ni l'esprit public aussi 
bien préparé. 

Adieu, mon cher ami. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. Ai 



CCCCXCVI 

A M. VERMOREL 
A PARIS 

• Veytaux, 13 décembro 1805. 

Monsieur, 

C'est bien malgré moi que je n'ai pu encore vous 
remercier de l'accueil que vous avez fait à mon ouvrage 
la Révolution, dès le premier jour. Vous avez parfaite- 
ment compris, senti et montré que c'est là un livre de 
liberté, écrit, j'ose le dire, en face de la vérité et de la 
justice. Quelques personnes, rares, il est vrai, me 
reprochent d'avoir porté Tesprit d'examen dans V Histoire 
de la Révolution. C'est là justement ce que je crois le 
plus nécessaire. Ne faisons pas de la démocratie une 
momie jacobine. Pour lui imprimer une vie nouvelle, 
osons remuer et discuter son passé. On a singulièrement 
altéré les idées de mon livre pour les combattre. Ou 
plutôt, elles sont absentes de la lutte. 

Vous avez deviné mon livre dans un premier coup 
d'œil; vous y portez l'esprit des générations nouvelles. 

Agréez, etc. etc. 

EDG4R QUINET. 




42 LETTRES D'EXIL. 



CCCCXCVII 

A 6ARIBALDI 
A CAPRERA 

Veytaux, 16 décembre i865. 

Cher et grand Garibaldi, 

Je vous envoie mon nouvel ouvrage la Révolution. 
Veuillez le recevoir avec amitié. C'est ma conscience 
d'exilé depuis quatorze ans. Faites-lui une petite place 
dans un coin de votre maison. Et puissent les cruelles 
expériences de la France profiter à Fltalie ! 

Ma femme se joint à moi pour vous témoigner encore 
une fois son admiration. 

Voire ami. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'£XIL. 43 



CCCCXCVIII 

A M. ACCOLAS 
A PARIS 



Veytaux, IG décembre 1805. 



Monsieur, 



Veuillez m'excuser de n'avoir pas répondu plus \6i à 
vos deux lettres. Quand elles me sont parvenues, j'étais 
plongé dans un travail qui ne me laissait aucun répit. Je 
vous ai lu avec tout l'intérêt qui s'attache à de nobles 
efforts inspirés par le désir de réformes sociales. Pour de 
si grandes questions, il faudrait une bonne matinée de 
conversation suivie. Une lettre ne suffirait pas. Le grand 
point, c'est d'avoir la soif de la justice. Là-dessus, nous 
nous entendrons toujours. 

Pour arriver à des réformes sérieuses, le premier 
axiorae, selon moi, est celui-ci : Il n'y a pas de propor- 
tion entre les sacrifices accomplis par la Révolution et 
^es résultats obtenus. Tant que les démocrates n'accep- 
teront pas cette évidence, ils feront difficilement un pas. 
Car, si ce que nous avons est le résultat légitime, régu- 
lier, normal des vœux et des sacrifices de la Révolution, 
^e quoi nous plaignons-nous? 
Vous vous êtes mépris, je crois, sur ma pensée. Je 




b±. 



44 LETTRES D*£XIL. 

n'ai pas prétendu que le xviii* siècle revint auxvi' siècle. 
J'ai dit, au contraire, qu'au xviii' siècle, il était déjà trop 
tard en Erance pour réformer la religion. 

Laissons de côté ces dissidences de détail et attachons- 
nous de plus en plus aux points qui doivent réunir les 
amis de la liberté et de l'affranchissement dans la jus- 
tice. Ces points sont certainement nombreux. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



CCCCXCIX 

A M. NICOLAS SORET 
A GENÈVE 

Veytaux, 20 dëcembro 1865. 

Cher Monsieur, 

Quel coup nous avons reçu hier soir, en ouvrant le 
journal! Jamais votre frère ne m'avait paru si fort que 
cet été. Je ne pouvais avoir aucune inquiétude sur lui! 
Et voilà quelle nouvelle nous arrive ! Il a été si bon, si 
affable, si parfaitement aimable pour nous. Mais était-il 
dans sa nature d'être autrement? Que de mérites écla- 
tants et que de bonne grâce * ! S'il a eu pour moi quelque 
sympathie, comme vous me le dites, j'en suis fier. Cher 

1. M. Frédéric Soret, savant numismate, et ami de Goethe. 



LETTRES D'EXIL. 46 

excellent ami^ son souvenir si vivant, si impérissable, 
sera toujours entre nous. 

Puissiez-vous trouver quelque consolation dans le 
respect général qui s'attache à la mémoire de votre frère! 
Du moins, il est une force qui ne vous manquera pas. 
C'est de le savoir dans la demeure des justes qui font 
honneur à l'espèce humaine. 

Associez-nous au deuil de madame Soret, de madame 
Lecointe et de toute votre famille. 

EDGAR QUINET. 



D 

A M. BANGEL 
A VALENCE 

Vcytaux, 24 décembre 1865. 

Amitié et tendre reconnaissance, voilà, cher ami, les 
mots que j'ai hâte de vous envoyer. 

Votre adhésion est pour moi celle des générations 
nouvelles, c'est-à-dire de l'avenir. J'y vois la marque et 
le signe de notre victoire, oui, nous vaincrons avec le 
droit et la justice ! 

Puisque j'ai avec moi Bancel et Flocon, qui pourra 

me faire douter que j'aie avec moi l'esprit et l'âme de la 

Révolution française? Où donc est-elle, si elle n'est pas 

avec eux? Bancel, Flocon, voilà mes jureurs du Grulli. 

3. 




46 LETTRES D'EXIL. 

Leur serment aussi, la main dans ma main, aura de 
l'écho dans les générations à venir. 

Mes hommages à vos parents, amitiés à nos amis. 

EDGAR QUINÈT. 

Ma femme est de moitié dans mes vœux pour vous. 



DI 

A M. ALEXANDRE HERTZEN 
A GENÈVE 

Veytaux, 24 décembre 1865. 

Monsieur, 

Il y a bien longtemps que je vous espère ici. heKolokol 
français me manque étrangement. 

Ai -je dit que le code civil est V absolu ? Je ne le crois 
PAS. Je pense avoir dit que le code civil était le fond des 
principes des conventionnels sur la propriété, et qu'il 
n'était pas nécessaire d'établir la Terreur pour organiser 
la propriété suivant la définition et les principes du droit 
romain. 

J'ai reçu votre ami * de mon mieux. Il a dû me trouver 
bien sauvage et, ne vous en déplaise, cent fois plus barbare 
que vous. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 
1. Bakounine. 




LETTRES D'EXIL. 47 

Il serait bien fâcheux que votre lettre ne fût que pour 
moi seul. Tout mon regret est qu'elle paraîtra eu Prusse. 
Vous avez pour vous une tradition, un fait, que nous 
connaissons très mal. Beaucoup des nôtres embrassent 
un nuage. Ramenez-les sur la terre. 

Je vous attends et vous espère. Je sors ordinairement 
de trois à cinq heures. Le reste du jour est à vous. 



DU 

A M. TAXILE DELORD 
A PARIS 



Veytaux, 24 dccombrc 4865. 



Monsieur, 



Notre ami commun Henri Martin m'écrit que vous vous 
proposez de rendre compte de mon livre la Révolution y 
dans le Siècle. C'est ce que j'ai toujours souhaité. Je 
sens tellement que c'est là un livre de liberté et de con- 
science, que j'ai une pleine foi dans les services qu'il peut 
rendre. Je désirerais pour ma part que l'on s'attachât à 
montrer l'esprit nouveau qui respire dans ce livre. De 
bonne foi, pouvons- nous être plus terroristes que les 
terroristes? Carrier disait en novembre 94 : « La Terreur 
aurait dû cesser il y a un an. » 

Il aurait voulu qu'elle s'arrêtât en novembre 93. Vou- 
lons-nous être plus terribles que Carrier? 



c 



48 LETTRES D'ËXlL. 

Pour moi, je pense que, dans cette voie, la démocratie 
n'aurait aucun avenir. Travaillons à la défendre contre 
Timitation et Tidolâtrie aveugle. C'est le plus grand bien 
que nous puissions lui faire. 

Cet ouvrage est le fruit d'un long travail et des doulou- 
reuses épreuves que nous traversons. J*ai fait entrer un 
esprit nouveau dans l'Histoire de la Révolution, persuadé 
que c'est par là que doit commencer la régénération de la 
démocratie française. Vous ne voulez pas que la Révolu- 
tion française et son Histoire soient un livre fermé de 
sept sceaux auquel il n'est plus permis de toucher. Vous 
voulez, au contraire, que l'on y fasse pénétrer l'esprit 
d'examen. Nous ne pouvons plus accepter les yeux fermés 
toutes les traditions imposées parla Révolution, comme le 
catholique accepte, sans discuter, le Credo et le formu-^ 
laire de l'autorité ecclésiastique. 

Je ne suis Thommelige d'aucun parti; j'ai pesé pendant 
de longues années les hommes, les faits, les événements, 
et c'est le résultat de cette enquête que je vous envoie. 
Cette œuvre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, 
ne respire que la justice et peut rendre de grands services 
à la liberté, à laquelle j'ai tout sacrifié. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 49 



DIII 

A M. DUVERGIER DE HÂURÂNNE 
A PARIS 

Veytaux, 25 décembre 1865. 

Monsieur et cher ancien collègue, 

Lorsque j'ai reçu votre dernier volume, j'étais dans le 
feu et le trouble d'un travail qui ne me laissait pas de 
repos. Je me donnai pourtant la grande satisfaction de 
vous lire sans retard. Mais, pour vous écrire à mon aise, 
il me fallait un moment où je pusse être à vous tout entier. 
Ce moment s'est beaucoup trop éloigné, je l'avoue. Je 
réclame votre indulgence. Vous ne me la refuseriez pas, si 
vous saviez combien de fois je me suis condamné moi- 
même. Il aurait fallu vous dire sur-le-champ mes impres- 
sions. Elles sont toujours très vives, tant vous me rejetez 
avec force dans cette époque où je suivais jour par jour 
les débats de la Chambre des députés. J'allais pour cela 
occuper ma place sur le péristyle, à la pluie et à la neige, 
dès quatre heures du matin. 

Vous tenez toujours votre balance impartiale. Je re- 
trouve là les orateurs, tels que je les ai entendus. Vous me 
rendez plus juste envers tous ; car je ne voyais alors, je 
ne tolérais que la gauche. 

Combien votre récit de l'expulsion de Manuel est équi- 



50 LETTRES D'EXIL. 

table! Combien il me donne à penser! Cet abandon où 
l'on a laissé mourir Manuel dès que le pouvoir a osé, 
c'est là une vieille histoire toujours nouvelle. Vous avez 
trouvé le secret d'instruire, d'éclairer, sans blesser jamais. 
Voilà, sans parler de tant d'autres, un art où vous êtes 
maître. 

Il paraît que cet art me manque tout à fait, si j'en juge 
par les clameurs que j'ai soulevées contre moi dans la 
petite église jacobine. Je suppose que vous avez reçu mes 
deux volumes. Ils ont dû vous être portés de ma part rue 
de Tivoli. Certes, je n'espère pas que vous soyez de mon 
avis en toute chose ; mais j'ose croire que vous trouverez 
dans*ce livre un désir de justice, un esprit de liberté, 
dans lequel nous nous rencontrerons souvent. Je m'atten- 
dais àtous les genres d'objections ; il y en une pourtant qui 
me surprend toujours dans la bouche des amis de la 
liberté : je croyais dire un axiome, en disant que les 
résultats politiques obtenus, à savoir le Deux-Décembre, 
l'Empire, nos exils, les lois de sûreté générale, l'anéan- 
tissement de la Presse, en un mot le régime subi depuis 
quinze ans, n'est pas en proportion avec les vœux, les 
aspirations, les sacrifices de la Révolution française. Qui 
eût jamais imaginé que V Avenir national m'eût fait un 
crime d'avoir avancé cette proposition? Il ne se lasse 
pas de me dénoncer à la haine publique pour avoir dit 
que la Révolution politique n'a pas atteint son but, qu'elle 
voulait autre chose que ce que nous avons et possédons. 
Et ce sont des républi<îains patentés qui sputiennenl pé- 
riodiquement cette accusation contre moi ! Quelle nuit cela 
suppose dans certains esprits ! 



"% 



LETTRES D^EXIL. 51 

Mais nous en sortirons. 

Âi-je besoin de vous répéter à quel point je déplore, 
en ce qui me touche, la vente du bois de Céry? 

Où donc vous reverrai-je? Croyez que ma pensée va 
souvent vous chercher, sans savoir où. 

Félicitez, je vous prie, monsieur voire fils sur ses 
lettres si intéressantes, si judicieuses, si pleines d'une 
maturité étonnante. Recevez, pour madame Duvergier de 
Hauranne et monsieur votre fils aîné, mes vœux les 
meilleurs. 

Votre sincèrement dévoué 

EDGAR QUINET. 

Ma femme se rappelle à votre souvenir. 



DIV 

A MADAME GHARRAS 
A THANN 



Veytaux, 27 décembre i865. 



Chère Madame, 



Je ne vous demande pas de lire ce livre, mais de le 
placer dans un coin de votre maison, comme un hom. 
mage à la mémoire de celui dont chaque jour renouvelle 
pour nous la perle. Nous sommes tous frappés avec vous. 
Aucune parole ne dira jamais ce que nous sentons. Gar- 



r 






52 LETTRES D'EXIL. 

dez-vous pour nous. Vous êtes une partie de lui et nous 
le retrouverons en vous. 

Recevez rhommsige de mes sentiments ineffables de 
respect et de douleur. 

EDGAR QUINET. 



DV 

A M. MARC DUFRAISSE. 
A ZURICH 

Veytaux, 27 ddcembre 1865. 

Votre lettre m'a été précieuse et bienfaisante pour 
mille raisons. Qui connaît la Révolution, si ce n'est vous ? 
Qui aurait dû écrire ce livre à ma place? vous, et encore 
vous. Non seulement vous connaissez 93, mais vous 
connaissez aussi le temps où nous sommes. 

L'expérience vous a profité. C'est ce qu'il y a de plus 
rare* au monde. On trouve parmi nous, à Paris, des gens 
qui voudraient que la démocratie restât une momie jaco- 
bine, sans acquérir une seule idée en quatre-vingts ans, 
ni sur les choses ni sur les hommes. S'il en était ainsi, 
qu'aurions-nous à attendre et à espérer? Rien. 

Mon livre doit servir à donner un esprit nouveau à la 
démocratie qui ne veut pas rester pétrifiée. Comme les 
vérités sont amères, je m'attendais à ce qu'elles se- 
raient rejetées, je me préparais du moins à beaucoup 



LETTRES D^EXIL. 53 

d'indifférence. J'ai été bien trompé. Le public a été pour 
moi. Une seule chose m'a étonné dans les objections. 
UAvenirnationai me livre à la haine publique, pour 
avoir dit qu'il n'y a pas de proportions entre les sacrifices 
de la Révolution et les résultats que nous avons obtenus 
et que nous possédons : à savoir le Deux-Décembre, l'Em- 
pire, nos exils et l'écrasement général. 

Il fait, toujours au nom de la démocratie, l'éloge ma- 
gnifique du présent et me reproche, comme un attentat 
envers la Révolution, de prétendre qu'elle n'est pas heu- 
reusement et exactement réalisée dans nos proscriptions, 
nos lois de sûreté générale et tout le système subi depuis 
quinze ans. Il ne se lasse pas de montrer, en quatre ar- 
ticles, le scandale et Vhorreur d'un ouvrage où je 
reproche au temps présent, aux institutions présentes, 
à l'esclavage présent, d'être en contradiction avec les 
vœux, les aspirations et l'esprit de la Révolution. 

J'aurais dû dire que le régime actuel est dans un accord 
parfait avec les idées et les espérances des révolution- 
naires de la grande époque. A ce compte-là, j'aurais eu 
l'approbation de la démocratie avancée de V Avenir na- 
tional. N'est-ce pas de la démence? 

Cette petite expérience peut m'apprendre une chose 
que nous savions déjà. C'est qu'il y a des démocrates, en 
France, sincères, je crois,quin'ontsouffertenrien du Deux- 
Décembre. Ils ne l'ont pas senti; il ne le sentent pas sur 
leurs épaules. Quand nous en parlons, ils ne savent ce que 
nous voulons dire. Ne pas les louer, c'est être découragé ! 
Ceci me confirme dans ce que j'ai établi, qu'il y a des 
temps où le sentiment du droit se conserve dans l'exil. 



54 LETTRES D'EXIL. 

Adieu, très cher ami, quand nous reverrons-nous ? Mes 
vœux ardents pour vous tous. 

EDGAR QUINET. 



DVI 

A M. FORCADE (A LA REVUE DES DEUX MONDES) 

A PARIS 

Veytaux, 27 décembre 1865. 

Monsieur, 

L'accueil que vous avez fait à mon ouvrage, et le juge- 
ment que vous en portez, me sont plus précieux que je ne 
puis dire. Je n'ai certes jamais désespéré de l'avenir, 
mais, en lisant vos paroles si fermes et si élevées, je me 
sens pris d'un accès d'espérance. C'est à vous que je dois 
un des meilleurs instants de ma vie d'exil. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. &5 



DVII 

A M. MELVIL-BLONGOURT 
A PARIS 

Veyfaux, 28 décembre 1865. 

Cher Monsieur, 

Excùsez-moi. Soixante lettres arriérées à écrire m'ont 
accablé. On a songé à faire un procès au comité pour la 
médaille Lincoln. Cette idée n'est pas abandonnée. On 
fait en ce moment deux procès l'un sur l'autre au Mémo- 
rial des Deux-SèvreSy pour deux articles sympathiques 
à mon livre la Révolution.he moment ne vaut rien selon 
moi pour former le comité auquel vous avez pensé. 
L'idée est bonne, les circonstances sont mauvaises. Je ne 
puis vous conseiller aujourd'hui de mettre à exécution 
votre projet d'un comité pour les Noirs affranchis. En ce 
moment, mon nom vous nuirait. Ne l'y placez pas. 

Croyez, cher Monsieur, à ma sincère affection et recevez 
mes vœux les meilleurs. 

EDGAR QUINET. 



r 



56 LETTRES D'EXIL. 



DVIII 

A M. MICHELET 
A PARIS 

Vcytaux, 28 décembre 1865. 

Cher ami. J'étais cerlain, au fond, d'avoir dit la vérité. 
Mais il était à craindre qu'elle ne parût trop dure, et que 
l'opération ne fût trop douloureuse. Je m'étais donc pré- 
paré à tous les genres de déboires. Nous n'attendions 
pas autre chose, ma femme el moi. 

J'ai été bien trompé, et je l'avoue, fort heureusement. 

Vos lettres sont venues d'abord, et, comme toujours, la 
première joie m'est venue de vous. Puis le public s'est 
mis de mon côté ; malgré mon incrédulité, j'ai vu, à n'en 
pouvoir douter, que je pouvais et devais me rassurer plei- 
nement; le coup a porté. Il a trouvé encore des hommes 
vivants, qui veulent être autre chose que des momies ja- 
cobines. C'est là certainement un bon signe pour qui- 
conque veut espérer. Accepter la vérité même amère, 
reconnaître sa chute, la prendre en dégoût, c'est le com- 
mencement de la régénération ; et il n'y a pas d'autre 
moyen connu de se relever. C'est le premier mot de la 
théologie, comme de la philosophie et de la politique: 
« Connaître son péché, l'avoir en aversion et s'en guérir. > 

La guerre que me fait V Avenir national est étrange; 




LETTRES D'EXIL. 57 

plustard^ on en sera étonné. Je ne peux vraiment lui en 
vouloir beaucoup; car cette guerre prouve quelle épaisse 
nuit on a entassée sur les esprits depuis quinze ans. Il 
n'est pas étonnant que, dans ces ténèbres, on soit frappé 
par les siens. 

Ce qui scandalise Peyrat, au nom de la démocratie 
avancée (?), ce qui lui est intolérable, c'est que j'ose avan- 
cer que les résultats politiques obtenus de nosjours, 
depuis quatorze ans (et qu'il n'est pas même permis de 
désigner sous leur vrai nom), ne répondent pas aux 
vœux, aux aspirations, aux espérances, aux sacrifices de 
la Révolution. 

Voilà de ma part une idée affreuse, qui doit soulever de 
colère contre moi tout bon démocrate. N'est-ce pas là un 
curieux phénomène ? Ou plutôt n'est-ce pas l'histoire de 
la femme de Sganarelle : Je veux être battue. Il me 
plaît d'être battue. 

Eh bien, oui, vous êtes battus^ et je vois que ce n'est 

là, entre le pouvoir et vous, qu'une querelle de ménage, 

entre gens bien mariés. Mais alors, pourquoi donc tant 

crier et se donner de mal pour une démocratie victime, 

quand au fond, on est parfaitement content et du mari et 

du bâton? Cela me fera relire le Médecin malgré lui. 

Nous voilà bloqués par le froid. Nous hésitons à aller à 
Genève, par ces brumes glacées. 

Que je vous dise le mot de Marc Dufraisse, un con- 
temporain de 93, mais qui a continué de vivre et de se 
développer sans intervalle jusqu'à nos jours. 

11 m'écrit : Je suis tout à fait avec vous dans votre 
i^gment sur les hommes et sur les choses de 93. 



r 



58 LETTRES D'ElU. 

QuiTaurait cru ? Flocon aussi est avec moi. Ces hommes 
sentent depuis quinze ans la réalité peser sur leurs 
épaules. Ils ne peuvent s'en tenir aux déclamations con- 
venues. 

- Ah! que nous aurions besoin d'une bonne visite de 
madame Michelet, entre deux et quatre heures, pour 
croire au printemps, aux fleurs, et aux pics-verts ^. 
Recevez tous deux mes vœux les plus tendres, les meil- 
leurs. Adieu, je vous embrasse de cœur. 

EDGAR QUINET. 

Ceux qui n'osent pas avoir une opinion se drapent 
dans le Terrorisme. 



DIX 

A M. ERiNEST NAVILLE 
A GENÈVE 



Veytaux, 30 décembre 1865. 



Monsieur, 



C'est une bien grande imprudence de ma part de 
mettre votre patience à une si grande épreuve*. Je crains 

1. Voyez Noies, 

2. Par l'envoi de la Révolution. 




LETTRES D'EXIL. 5» 

toujours que vos bons sentiments pour moi n'y succom- 
bent, et ce serait à mon sens la pire des contre-révolu- 
tions. Comment deux consciences également sincères 
peuvent-elles avoir des impressions opposées des mêmes 
faits ?fl'est-ce pas là un des mystères de notre nature, qui 
mériterait bien d'exercer votre attention ! Il y aurait un 
extrême intérêt à connaître les pensées que vous suggè- 
rent des pensées contraires. De ce choc naissent certai- 
nementde vives lumières dont j'aurais beaucoup à profiter. 
Mais j'aimerais encore mieux qu'il n'y eût pas de choc. 
Je souffre de vous faire souffrir, et, en toute sincérité, 
je respirerai mieux quand vous aurez fermé le livre. 
li*idée me vient d'essayer de me soumettre à un régime 
pareil de patience. Ne pouvez-vous me prêter de Maistre? 
Ah! les jolis escabeaux sortis de l'atelier d'Emile, ré- 
parés par M. de Maistre 1 Qui osera poser les pieds sur 
ces escabeaux? 

Amitiés à madame Naville, à madame votre mère, à 
vos fils. J'étudie à fond la brochure Réforme électorale 
q^Ue « soulève en moi nul orage ^. 
Recevez, etc.. 

EDGAR QUINET. 



r 



60 LETTRES D'EXIL. 



DX 

A M. ALPHONSE DE GANDOLLE 
A GENÈVE 

Veylaux, 3 janvier 1865. 

Monsieur, 

Aucune approbation ne peut m'ètre plus précieuse que 
la vôtre. Je ne veux pas tarder un moment pour vous en 
remercier. Il est certain que Ton avait rompu le lien des 
événements de la Révolution, par une foule de petits sys- 
tèmes artificiels. Ces expériences terribles ne pourront 
nous profiter que si nous portons dans Thistoire un peu 
de cet esprit scientifique dont vous êtes un si illustre re- 
présentant. 

Savez-vous, Monsieur, ce que j'ai trouvé sur ma table 
pour mes étrennes du jour de l'an,» ce 1" janvier 1866, 
au milieu d'une guirlande de fleurs? Devinez! C'est un 
livre que peut-être vous connaissez, au moins de re- 
nommée. Pour tout dire, c'est la Géographie Botanique 
raisonnée de M. Alphonse de Candolle. Ma femme savait 
qu'elle ne pouvait me faire un plus grand plaisir qu'en 
me donnant ce livre dont je lui parlais sans cesse, lu et 
relu, et que je me réjouis infiniment de relire. 

Agréez pour vous , Monsieur, et pour madame de 
Candolle, mes vœux les meilleurs, ainsi que ceux de ma 
femme. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. Gl 



DXI 

A M. COLARD 
A BRUXELLES 

Vcytaux, 3 janvier 1866. 

Merci mille fois de votre lettre, cher monsieur Colard. 
Recevez aussi mes vœux les meilleurs, mes amitiés et 
souvenirs toujours dévoués à ceux que vous me nommez : 
Baune, Bancel, Labrousse, Guilgot, Brives, Gervais, 
Carion, Labarre et Laussedat^ Ah I je ne l'oublie pas, il 
s'en faut ! Puisque ceux-là sont avec moi et vous aussi, 
comment pourrais-je douter que je suis avec la vraie dc- 
raocralie?En France,. quelques-uns ne comprennent plus 
ce qui vient de l'exil. Us ont tout oublié; ils s'indignenl, 
si on leur dit que la Révolution voulait autre chose que 
ce que nous avons et subissons depuis quinze ans. Ils sont 
satisfaits! Mais ils sont en petit nombre. Encore une fois, 
c'est dans l'exil et par les exilés, que se conserve le senti- 
ment du droit. 

Honneur à nos chers proscrits de Belgique! Honneur 
et reconnaissance à vous, cher monsieur Colard, notre 
ami fidèle dans tous les jours d'épreuve. 

EDGAR QUINET. 

^* M. Madier.de Montjau habitait Anvers. 

m. 4 



i 



62 LETTRES D'EXIL. 



DXII 

A M. GUSTAVE RÉVILLIOD 
A GENÈVE 

Veytaux, 5 janvier 1866. 

Plaignez-moi, cher monsieur, de n'avoir pa encore vous 
remercier de vos derniers volumes de Bonnivard. J'y 
avais vraiment un peu de droit, étant son plus proche 
voisin de chambre ou de prison, selon que le mot vous 
plaira le mieux. Je passe tous les jours de ma vie à sa 
porte; il me charge de vous redire que jamais ombre de 
prisonnier n'a été si admirablement choyée que par vous. 
C'est à donner envie de sa prison. Il m'ordonne, de plus^ 
de vous adresser ses vœux de bonne année pour vous et 
pour madame votre mère ; mais il déplore que votre Revue 
nous menace de disparaître. C'était, prétend-il, une de 
ses meilleures lectures dans le grand souterrain. Sur 
cela, comme sur tout le reste, je suis de son avis. 

Votre tout dévoué, 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 63 



DXIII 

A M. LEROIS 
A PARIS 



Veytaux, 5 juavicr 1866. 



Monsieur, 



Dans la prochaine édition de mon ouvrage, je dirai ce 
qui est ma pensée, que M. Ramel est l'un des membres les 
plus honorables de la Convention, que Tanecdote où il 
figure S i^e l'atteint en rien, mais seulement Cambacérès, 
et, de plus, je supprimerai le mol de chargé d'affaires. Si 
vous voulez m'en croire. Monsieur, nous nous en tiendrons 
là; il y aurait de bien grands inconvénients à nous jeter 
dans la publicité des journaux ; la malignité ne manque- 
rait pas .de donner aux choses une proportion qu'elles 
û'ont pas. Il ne faut pas oublier que Cambacérès était le 
second personnage de l'Empire. Être chargé d'affaires 
d*un personnage si élevé, ne pourrait aux yeux de personne, 
dans les idées du temps, passer poiir une diminution de 
dignité. Pour moi, je n'y vois que lapreuve de la confiance 
de Cambacérès dans la personne de M. Ramel, qui certaine- 
went ne refusait pas à son collègue l'appui de ses talents 

*• Voy. Révolution, t. III, livre XXIV, p. 372. 



64 LETTRES D'EXIL. 

financiers. Je suis bien persuadé que M. Ramel n'a fait 
que rire de la boutade de Cambon. Soyez convaincu 
comme moi qu'en mêlant les journaux à cette petite 
anecdote qui n'est que plaisante et point dirigée contre 
M. Ramel, vous lui donneriez une gravité qu'elle ne peut 
avoir. Un plus grand inconvénient serait celui-ci : voire 
intervention ferait croire au public que l'intention de 
Cambon élait de dire une chose blessante à M. Ramel ; 
et tel n'est pas le sens de l'anecdote. Tout au contraire, 
Cambon, avec sa brusquerie ordinaire, veut donner indi- 
rectement une petite leçon de philosophie au prince 
archi-chancelier. 

Les mots n'ont de sens et de portée que pour Cam- 
bacérès, et cela est tellement certain, que l'anecdote 
conclut ainsi : ^ Cambacérès fit semblant de sourire, il 
craignait les incartades de Cambon. » 

Les hommes qui ont rempli le monde de leur nom ne 
peuvent plus échapper à des boutades aussi inoffensives. 
Baudot qui raconte l'anecdote la tenait de Cambon, dont 
il était l'ami. 

M. Ramel ne pouvait pas refuser à Cambacérès les 
titres que lui donnaient tous les Français et tous les 
Conventionnels. Ce n'était pas à lui à rompre cette éti- 
quette le premier. 

Cambon le fit d'abord indirectement et grâce à sa fa- 
miliarité avec Ramel et Cambacérès. 

L'inconvénient de la publicité par les journaux est si 
grand, que je ne puis m'empêcher de vous le signaler, 
outre l'obligation où je serais de défendre les droits 
de l'Histoire. La prochaine édition arrangera tout, 



.LETTRES D'EXIL. 65 

et c'est là, veuillez m'en croire, le moyen le meil- 
leur. 
Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DXIV 

A MAZZINI 
A LONDRES 

Veytaux, 7 janvier 1866. 

Cher ami. 

Je VOUS ai envoyé, il y a Quelques semaines, mon ou- 
vrage la Révolution. S'il ne vous a pas encore été remis, 
veuillez, je vous prie, le faire prendre de ma part chez 
M.Foucault, libraire, 7, près Oxford Streetà Londres. Cet 
ouvrage, fruit de mon exil, contient les résultats de notre 
expérience, et il peut servir, je crois, à d'autres peuples 
que la France. Souvent, en écrivant, j'ai pensé à votre 
chère Italie. Recevez, grand exilé, ce livre d'un exilé. 
^ous enseignez à tous, par votre vie, l'espérance et la foi. 
Qui pourrait se plaindre quand on vous voit proscrit de 
votre pays, vous qui l'avez réveillé le premier et qui l'em- 
pêchez encore de se rendormir! La postérité vous com- 
prendra. 

Votre affectionné 

EDGAR QUINET. 

J'ai vécu englouti dans ce livre pendant des années . 

4. 



r 



66 LETTRES D'EXIL. 



DXV 

A M. ANTONIN PROUST 
A NIORT 

Veytaux, 8 janvier 1866. 

Il est donc vrai, Monsieur, que Ton vous fait un pro- 
cès, et même deux, à cause des articles que vous avez 
publiés sur mon ouvrage ! Admirez mon peu de pénétra- 
tion. Quand je lus ces articles écrits spontanément par 
vous et auxquels je ne m'attendais en aucune façon, je 
n'eus pas le pressentiment qu'ils pussent vous faire cou- 
rir le moindre risque. J'y vis une étude large, conscien- 
cieuse, applicable à tous les temps ; il me semblait qu'elle 
devait vous être comptée comme un acte honorable, même 
aux yeux de ceux qui ne seraient pas de votre avis. Et 
aujourd'hui encore, je ne puis découvrir où est la matière 
d'une accusation. Vous soutenez les grands, les immor- 
tels principes sur lesquels toute société s'appuie, la jus- 
tice envers tous. Vous voulez, il me semble, que le droit 
ne soit pas voilé, même dans les temps les plus difficiles. 
Vous répudiez la violence, la crainte, la terreur. Est-ce là 
un délit? Vous accusez et condamnez le terrorisme ; mais 
le terrorisme est-il donc une religion qu'il faille respec- 
ter comme toutes les autres ? Vous traitez avec rigueur la 
tradition deMarat, de Hébert, de Carrier; mais sont-ils 
inviolables? Et attaquer ces fantômes, est-ce exciter à la 




LETTRES D'EXIL. C7 

haine des citoyens les uns contre les autres? S'ils reve- 
naient à la yie, certes, je pense bien qu'ils vous feraient 
un procès. Mais qui voudra aujourd'hui s'en charger à 
leur place? Vous espérez voir diminuer la tutelle de l'État 
que d'autres appellent centralisation. M'est-ce pas là un 
objet de discussion qui n'a jamais été interdit? De quel- 
que côté que je regarde, je ne vois dans votre œuvre 
qu'une discussion élevée, des- principes généraux, sans 
ombre de personnalité. Vous demandez, vous exigez de 
la démocratie qu'elle ait une conscience, une histoire 
humaine, une politique humaine. Vous ramenez tout à 
un esprit d'humanité qui sera certainement celui de l'ave- 
nir. J'espère que cet esprit vous couvrira devant vos 
juges. Puisse-t-il triompher dans votre personne ! 
Veuillez agréer, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DXVI 

A M. BANGEL 
A VALENCE 



Veytaux, 13 janvier 1866. 



Vous savez, mon cher ami, combien vos deux lettres 
wïesont précieuses; je ne puis trop le redire. Dans cet 
accord est le gage de l'avenir. J'ai le sentiment d'avoir 
donné à la démocratie un terrain inexpugnable, si elle 



C8 LETTRES D'EXIL. 

sait s'y établir. Quelques pauvres insensés aiment mieux 
le radeau de la Méduse pour s'y manger les uns les 
autres, jusqu'au dernier. Le succès de mon livre s'est 
fait tout seul, malgré eux. De même, la démocratie devra 
s'établir et durer, malgré eux. 

L'occasion estassurément grande de faire faire un pas 
à la démocratie. L'opinion est toute préparée. Il s'agit • 
de mettre en pleine lumière les principes nouveaux d'où 
sortira le monde nouveau. Oui, ce sera une date nouvelle 
pour la conscience publique. Osons marcher. Les traî- 
nards suivront. 

Marat et Hébert ont fait leur temps. Ce que je reproche 
aux robespierristes, c'est d'avoir tué les meilleurs révo- 
lutionnaires, c'est de s'être tués eux-mêmes. Voilà à quoi 
personne ne s'avise de répondre. Adieu, cher ami. 

Votre 

EDGAR QUINET. 



DXVII 

A M. SAINT-REiNÉ TAILLANDIER 
A PARIS 

VeYtaux, 13 janvier 1866. 

Mon cher ami. Il y a des hypothèses par lesquelles on 
arrive à des résultats certains. Pour démanteler la Ter- 
reur, il fallait entrer dans son esprit. J'ai supposé un 
moment le système de la Terreur, et j'ai montré quelles 



LETTRES D'EXIL. 69 

conséquences il entraînait avec lui. Si l'on voulait reve- 
nir aux barbaries du xvi*^ siècle, la logique exigeait que 
l'on allât jusqu'au bout. De là, j'ai pu conclure qu'il était 
-contradictoire de faire de la Terreur un système, pour 
s'arrêter à la tolérance et à la liberté des cultes. Quand 
on reproche aux terroristes d'avoir été cruels, cela ne 
les gène en rien, car ils en tirent vanité. Mais ils se sen- 
tent battus, quand on prouve que leur système était, non 
seulement barbare, mais faux et contradictoire. Pour ar- 
river à cette démonstration, il fallait accepter un moment 
rhypothèse terroriste. Descartes est parti de la supposi- 
tion du doute absolu. Il n'est pas pour cela sceptique. 
Montesquieu a fait la théorie du pouvoir absolu. Il n'est 
pas pour cela absolutiste. J'ai creusé la question de la 
religion et je l'ai traitée sous des faces très diverses. His- 
toriquement, j'ai montré comment les réformes et les 
révolutions religieuses s'étaient accomplies dans le passé. 
Gela m'a permis de saisir la différence de la Révolution 
française et des révolutions antérieures. Pratiquement, 
J ai partout établi que la seule solution possible était la 
séparation de l'Église et de l'État. Pour toutes ces ques- 
tions, il faut relire le chapitre XII du second vo- 
lume. 

i' Avenir national prend trois ou quatre mots du pre- 
°ïier volume, autant du second, quatre ou cinq du com- 
mencement et de la fin. De ces mots, qui n'ont entre eux 
^ucun lien, aucun rapport, qui sont séparés par quatre 
ou cinq cents pages, il forme à son gré la phrase qui lui 
plaît et s'amuse à combattre ce moulin à vent. Voilà toute 
■la méthode que l'Église jacobine a employée contre moi. 



70 LETTRES D'EXIL. 

Il m'eut été trop facile de répondre ; d'autres l'ont fait à 
ma plaee. 

Une idée importante est celle-ci : que les réformes 
civiles se sont accomplies sans résistances. Toutes les dif- 
ficultés de la Révolution ont été des difficultés politiques. 
La liberté seule a fait question. C'est pour elle que tant 
d'honmies sont morts. Le reste s'accomplissait sans obs- 
tacle réel. 

Un grand naturaliste, accoutumé à rapprocher les effets 
de leur cause, m'écrivait qu'il n'avait jamais pu com- 
prendre, avant mon ouvrage, la liaison des événements 
dans la Révolution. Cette idée peut mener loin. Il est cer- 
tain, en effet, que, dans le système des historiens, l'enchaî- 
nement des faits, des journées, des actes, se brisait à 
chaque moment. Je crois avoir rétabli la suite dans cette 
histoire. 

Vous connaissez les trois articles de NefTtzer et les 
deux de Jules Ferry dans le Temps. Nous avons reçu ici 
plus de quatre-vingts journaux et je n'ai eu d'adversaire 
que le jacobinisme momifié de V Avenir, national. J'ai eu 
pins de cent vingts lettres d'adhésion de tous côtés et, ce 
qui me plaît infiniment, des hommes qui semblent devoir 
être engagés à jamais dans la tradition terroriste. Ils 
ouvrent les yeux, ils acceptent la vérité. Rien de plus hono- 
rable. Ils méritent bien que ce sacrifice leur soit grande- 
ment compté. 

Comme je n'avais eu de complaisance dans ce livr 
pour aucun parti, je m'attendais à les avoir tous contri 
moi. Combien je me suis trompé I Je suis obligé de r 



LETTRES D'EXIL. 71 

connaître et d'avouer que Teffet de ce livre dépasse tout 
ce que je pouvais espérer. 

Il y a donc encore une conscience et une àme, en 
France ! il n'est plus permis d'en douter. 

Adieu, mon cher ami, tout ceci très à la hâte. Je sais 
écrasé par la masse des correspondances qui a fondu sur 
moi de tous côtés. 

Donnons à la démocratie une conscience humaine, une 
histoire humaine, une politique humaine. Pour cela, il 
vaut la peine de vivre ! 

Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 

A vous dire vrai, si quelque chose m'a surpris, c'a été 

la faiblesse, le vide parfait de mes adversaires. De vieilles 

déclamations, pas un fait, pas une vue, pas une erreur 

relevée dans mes douze cents pages. Ils ont servi à me 

montrer que mon livre, commencé en 1854, est plus vrai 

encore que je n e pensais. Surtout ils m'ont prouvé combien 

cet ouvrage était nécessaire, et que, pour beaucoup de 

gens,la critique historique de la Révolution est encore dans 

Venfance. Des aveuglements, des lieux communs répétés 

avec fureur, voilà pour eux la science, l'Histoire et la 

philosophie. Mais ces vieux systèmes sont aux abois. Ils 

peuvent encore insulter, mais non se défendre. Ils ji'ont 

roêmeplus de venin. Je vous les livre presque cadavres. 



72 LETTRES D'EXIL, 



DXVIII 

A M. REYNALD, PROFESSEUR A LA FACULTE DE GAEN 

A CAEN 

Veytaux, !•' février 1866. 

Monsieur, 

Je lirai certainement avec un vif intérêt le passage 
que vous me désignez de la Revud Française. Par mal- 
heur, ce recueil n'arrive pas dans ma solitude. Il serait 
important que vous pussiez revenir sur les questions 
qui sont en dehors de la politique, et il y en a beau- 
coup de ce genre, purement philosophiques et morales. 
Par exemple, dans les histoires antérieures, les événe- 
ments de la Révolution n'avaient aucun lien entre eux. 
La relation de la cause et de Teffet était supprimée ou 
à peu près. J'ai montré, au contraire, comment les évé- 
nements sont nés les uns des autres. Ce point-là rentre 
dans la philosophie. Il en est de même de la conscience 
morale, que nous avons à refaire perpétuellement; enfin 
le principe de la Terreur, que de petites chapelles travail- 
lent à ramener aveuglément, peut aussi être envisagé 
d'une- manière absolue. Je me suis proposé, comme vous 
avez vu, d'en faire l'anatomie, ce qui n'avait pas été tenté 
encore, c'était le seul moyen d'en finir avec un système 
qui jusqu'à présent nous a fermé l'avenir. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D EXIL 73 



DXIX 

A M. D'HAUSSONVILL 
A PARIS 

Veytaux, février 1860. 

Cher Monsieur, 

Vous sentez bien que votre lettre, si lumineuse, si pé- 
nétrante, si remarquable, m'a donné une grande joie. 
C'en est une, en effet, d'être compris à tous les degrés et 
de se retrouver soi-même, éclairé en plein jour d'une in- 
telligence amie. Quel bon écho, double, triple, vous me 
renvoyez ! je l'aime bien mieux que le son de ma voix. 
Oh! non, je n'ai pas crié dans le désert. Je le sais, j'en 
ai chaque jour la preuve. Des centaines de lettres d'adhé- 
âoQ, plus de cent journaux de toute couleur et le suc- 
cès inespéré me démontrent que les idées de ce livre 
gagnent en effet un terrain considérable dans le public. 
Au milieu de tout cela, rien ne m'a été aussi précieux, 
aussi directement au cœur et à l'esprit que votre lettre. 
Vous avez pressenti que mon intention est de donner une 
<^urte explication sur la religion. Il est frappant que ceux 
9^1 crient le plus sont les journaux mangeurs de prêtres. 
Ce sont eux qui se signent et se scandalisent. Celasufûrait 
Wen à montrer que cette colère est un jeu et qu'il n'y a 

qu'une déclamation. et une grande mauvaise foi dans leur 
m. 5 



74 LETTRES D'EXIL. 

zèle ecclésiastique. Ils ont beau dire aux journaux catho- 
liques : «Eh bien! vous autres, criez donc I Hurlez, hur- 
lez-donc avec nous contre l'impie! » Ceux-ci ne s'indi- 
gnent pas. 

Ils voient et comprennent fort bien le fond de cette 
comédie. La vérité est que le |raot tolérance est inscrit à 
chaque page de mon livre; mais il est très difficile,. pour 
ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de 
la religion dans un pays qui n'a pas fait de révolution 
religieuse. Tout y est cendre brûlante; les athées, comme 
on le voit dans cette occasion, ont conservé tous les pré- 
jugés des croyances qu'ils n'ont plus; ils sont au besoin 
et redeviennent ultra-catholiques. 

Tel journal déniocratique, en ce moment, dépasse de 
beaucoup r Univers. D'où cela vient-il? 

La question religieuse est chez nous le nœud gordien, 
très compliqué. Je l'ai traitée sous des faces très difiFé- 
rentes : Historiquement y j'ai montré comment les Révo^ 
lutions religieuses se sont accomplies au xvi* siècle. (On 
n'a pas manqué de dire que raconter l'Histoire, c'était 
donner un programme pour le présent et pour l'avenir.) 
Pratiquement, j'ai établi que la seule solution présen- 
table, acceptable par nos temps est la séparation de 
VÉglise et de VÉtat. Il fallait aller plus loin pour déman- 
teler la Terreur; il fallait entrer dans son esprit et sup- 
poser un moment le système. C'est ce que j'ai fait. 

J'avais donné la théorie des Coups d'État y de la Contre^ 
Révolution, de l'ancien parti royaliste, en entrant dans 
l'esprit de chacun de ces systèmes, et personne n'avait ima- 
giné de m'accuser d'être un contre-révolutionnaire, un par- 



'^ 



LETTRES D'EXIL. 75 

tisan des coups d'État et de l'ancien régime. Cette même 
méthode, je l'ai appliquée à la Terreur. Mais ici les grosses 
voix ont commencé à rugir. La raison en est bien simple. 
Si l'on reproche aux terroristes d'avoir été cruels, bar- 
bares, cela ne leur fait rien du tout, car ils en tirent va- 
nité. Cette observation, qui pour moi est de longue date, 
m'a montré qu'il fallait faire au terrorisme une critique 
plus profonde. Le vrai moyen, celui qui a porté coup, 
a été d'entrer dans leur système et d'établir quelles en 
étaient les conditions. J'ai prouvé que, si l'on revenait 
aux barbaries du moyen âge ou de l'antiquité, la logique 
voulait qu'on allât jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à 
l'extirpation de l'adversaire; mais qu'il était illogique, 
contradictoire, superficiel, de faire de la Terreur pour 
aboutir à la tolérance ; pu'il y avait incompatibilité ab- 
solue entre les moyens de 93 et le but, entre la forme 
et le fond, entre les barbaries jacobines et la philanthro- 
pie du xviii* siècle, entre la pratique et la théorie. 
Qu'ainsi les terroristes n'avaient pas même eu l'intelli- 
gence de leur système, qu'ils avaient été médiocres d'es- 
prit et que l'horrible grandeur qui s'attache aux Marius 
ne pouvait s'attacher aux Robespierre. 

Eh bien, voilà ce qui les a fait bondir; ils se sont 
sentis attaqués, entamés dans leur esprit. Voilà ce qu'ils 
ne me pardonneront jamais. J'ai ôté à leurs fétiches leur 
couronne d'épouvante. Ils m'auraient passé toutes les 
accusations ordinaires de cruauté. Une seule accusation 
les met en fureur, parce qu'elle les convainc d'impuis- 
sance et de médiocrité : c'est d'avoir dit et prouvé qu'ils 
n'avaient pas le génie de leur système. Mais je ne pou- 



76 LETTRES D'LXIL. 

vais arriver à cette démonstration importante, décisive, 
que par la méthode que j'ai prise assez hardiment, je 
l'avoue, sur la question religieuse. Aussi vous voyez que 
c'est sur ce point qu'ils poussent des clameurs de li- 
gueurs. Us auraient été trop heureux de passer le reste de 
leur vie à avocasser sur le verre de sang de mademoiselle 
de Sombreuil. Ils se sentent frappés de manière à ne 
pas s'en relever, et ils appelleat assez grotesquement le 
Clergé et l'Église à leur secours. Ma méthode, pure hy- 
pothèse, a pu étonner et déplaire un moment, mais que 
l'on soit bien convaincu qu'il fallait un peu de hardiesse 
d'esprit pour en finir avec ce sanglant rococo. (Veuillez 
relire, je vous prie, le chapitre : Une des contradictions 
de la Terreur.) 

Croiriez-vous que ces bonnes gens ont organisé contre 
moi une véritable propagande? Ils envoient à toutes les 
petites églises jacobines des liasses d'articles de V Avenir 
national pour alimenter et maintenir la vraie foi. 

Mais, chose singulière, plus mon livre est attaqué, 
plus il va de l'avant. Ma femme le compare à un monitor 
cuirassé, au milieu d'escadres ennemies ; il s'avance 
d'un air sournois, personne à bord; il lâche des bordées 
de vérités et continue son chemin. Cette comparaison 
vous paraîtra peut-être trop ambitieuse ; ici, elle nous 
amuse. N'ayant flatté aucun parti, je comptais sur l'in- 
différence universelle, je vous l'ai même dit. Certes, 
je me suis bien trompé. Si j'y avais songé, j'aurais fait 
ma fortune aviec ce livre. Ce sera pur bonheur pour mon 
libraire. 

Ce que vous m'avez dit de madame de Staël m'a fait 



LETTRES D'EXIL. 77 

grand bien. Oui, je crois que cette belle àme»inspirée est 
pour moi en ce moment et qu'elle jetie un de ses bons 
regards indulgents sur Yeytaux. 

Lisez, je vous prie, l'article de M. de Cesena dans le 
Pays du 29 janvier; il en vaut la peine. 

EDGAR QUINET. 



DXX 

AD RÉDACTEUR DE [LA COLONIE 
A LONDRES 



Yeytaux, 7 février 1866. 



Monsieur, 



11 ne m'a pas été possible de répondre plus tôt à vos 
deux lettres et je l'ai regretté bien sincèrement. Vous ne 
pouvez douter de mon empressement à accueillir le projet 
d'un journal français libre dans un pays libre. Le mo- 
ntent est heureusement choisi. On reprend goût à la lu- 
mière et à la vérité, après avoir épuisé les ténèbres et le 
faux. Profitez de celle disposition des esprits à renaître, 
liappelez aux amis de la liberté ce qui les unit plutôt que 
c^qui les divise. Vous avez fait une œuvre à laquelle 
chacun applaudira. 

Agréez, etc. 

EDGAR QUINET. 



fc. 



78 LETTRES D'EXIL, 



> 



DXXI 

A M. ANATOLE DUNOYER, PROFESSEUR A L'ACADÉMIE 

A BERNE 

Veytaux, 9 fëvirer 1866. 

Cher Monsieur, 

Quel excellent article que celui du Confédéré! 

Le journal s'est honoré en le publiant. Je vous remer- 
cie de cette bonne et courageuse action. 

M. Proust peut être bien tranquille. Il n'y aura qu'une 
voix sur le caractère qu'il a montré. Pour moi, je m'at- 
tache à lui pour toujours. 

Personne ne se méprendra sur les pièges de l'interro- 
gatoire. Toutes ces bassesses sont percées & jour et vous 
y avez mis bon ordre. Combien je regrette de ne pas vous 
voir. Que de choses nous aurions à nous dire sur les 
Mômiers de Robespierre, qui viennent encore une fois 
de voler avec l'Elysée ! Ils ont tout fait pour entraver 
mon livre, de concert avec le Pays (29 janvier). Ils se 
sont fait contre moi catholiques, décembristes, rien de 
plus curieux, pour masquer leur demi-connivence avec 
le Deux-Décembre; ils se drapent dans le terrorisme, 
mais, heureusement, ils sont impuissants autant qu'inca- 
pables. 

Dix articles d'invectives pourm'accuser ie méconnaître 



LETTRES D'EXIL. 79 

les bienfaits dont nous jouissons! Voilà ces hommes ! 
Bonapartistes honteux ! Je Pavais toujours pensé. 

Adieu, cher Monsieur, je voudrais pouvoir dire au 
revoir. Mille bons souvenirs de ma femme. 

EDGAR QUINET. 



DXXII 

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
A PARIS 

Veylaux, 11 février 1866. 

« 

Mon cher ami. Un homme a sacrifié sa vie entière à la 
démocratie. Après quarante ans, il se permet d'exami- 
ner librement Robespierre, Hébert, Marat, et pour cela 
il est guillotiné en effigie, faule de mieux, par le petit 
comité des démocrates Mômiers de Robespierre. 

N'est-ce pas quelque chose de passablement odieux, et 
dont se révolte la conscience des gens d'honneur de tous 
les partis ? 

Gela ne m'étonne pas. Je savais que les démocrates 
autoritaires sont esclaves, et qu'à ce titre, ils devaient 
déchirer la main de celui qui tente de les affranchir. Je 
le savais déjà, il y a quatorze ans, en écrivant les 
^iclavesy Spartacus. 

Ce qui m'a étonné, c'est le succès. Puisque mes adver- 

saires mêmes le constatent, que la Gazette de France 



80 LETTRES D'EXIL. 

appelle ce succès un événement^ je suis bien forcé d'y 
croire. La Gazette Universelle d'Augsbourg dit la même 
chose : Das Werk Quinefs ein bedeutendes Ereigniss *. 
J*ai sur ma lable deux cents lettres d'adhésion, cent 
quaranle grands articles de journaux de Paris, et je n'ai 
eu véritablement contre moi que les vides diatribes de 
r Avenir National. Il m'est donc permis de penser que 
ce livre sert et servira à renouveler la conscience pu- 
blique. 

Chose curieuse! Ce sont les journaux mangeurs de 
prêtres qui ont crié à l'impie ! On voit combien cette 
colère, ce zèle de dévot sont joués. Nos petits terroristes 
cherchent à couvrir leur guillotine par l'Église. Rien de 
plus singulier. 



Adieu. 



EDGAR QUINET. 



DXXIII 



A M. JULES FERRY 
A PARIS 



Veytaux 11 février 1866. 



Monsieur, 



Dans la vigoureuse et triomphante polémique que vous 
venez de soutenir, vous n'avez en d'autre but que la vé- 

1 . Uouvrage de Quinet est un événement significatif. (28 décembres 
1865.) 




LETTRES D'EXIL. 81 

rite. C'est elle qui est et sera voire récompense. Il n'est 
guère possible d'aplatir un adversaire mieux que vous 
n'avez fait. Voire voix est celle des générations nouvelles. 
Il était temps d'en finir avec la rhétorique des Mômiers 
de robespierre. Vous avez mis un terme à ce sanglant 
rococo qui barrait le chemin vers l'avenir. Je vous en 
suis profondément reconnaissant. Avant de lire V Avenir 
Nationalyie n'aurais jamais cru qu'il fût possible d'écrire 
dix articles sur la Révolution sans rencontrer ni un fait, 
ni une idée. On réunit, dit-on, en brochure ce vide par- 
fait. N'est- il pas à désirer que votre travail si sérieux, si 
solide, si forl, soit de nouveau publié, de la même ma- 
nière, et qu'on puisse le comparer à la vaine déclamation 
que vous avez pris la peine de déshabiller ? 

Une chose m'a frappé, c'est que beaucoup de nos dé- 
mocrates robespierrisles n'ont senti aucune peine de ce 
qui se passe depuis quinze ans. 11 est commode à bien 
des gens de se plier au joug, en se drapant dans le Terro- 
risme. Quand je parle de mon deuil, de la liberté perdue, 
ils ne savent ce .que je veux dire. Pourtant la liberté et 
l'avenir se dégageront de ces masques et vous. Monsieur, 
et vos amis vous verrez cet avenir que vous aurez fait. 

«l'aurais pourtant des choses à dire sur la question 
religieuse. N'est-il pas plaisant que nos modernes ro- 
bespierristes se soient fait plus catholiques que le 
Monde ? 
Adieu, recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



82 LETTRES D'EXIL. 



DXXIV 

A M. SCHMIDT, RÉDACTEUR EN CHEF DU CONFÉDÉRÉ 

A FRIBOURG 

Veytaux, 13 février 1866. 

Cher et courageux citoyen, 

Vous êtes un homme bien rare. Si j'avais pu vous 
estimer et vous honorer davantage, je le ferais aujour- 
d'hui. Vous osez penser par vous-même et le dire sans 
crainte de la petite police jacobine. Vous ne croyez pas 
qu'il suffit, pour couvrir toutes ses faiblesses, de prendre 
un masque de Mômier de Robespierre. Vous êtes vrai, 
vous avez une conscience, une âme, un caractère. Encore 
une fois, vous êtes un homme unique. Comme vous 
avez saisi, pénétré le nerf de ce livre !. Je souhaiterais, 
pour châtiment de quelques-uns de nos prétendus amis, 
qu'ils pussent lire vos articles. Peut-être alors rougi- 
raient-ils. Mais non; quinze ans d'esclavage ne s'effa- 
cent pas en un moment. Ce livre a prouvé que beaucoup 
de nos prétendus démocrates sont tout simplement des 
bonapartistes honteux. En quinze lignes, vous avez par- 
faitement résumé ce qu'ils ont fait semblant d'anathéma- 
tiser, les chapitres sur la religion. Croirait-on que ces 
curieux démocrates voltairiens et athées de profession 
se sont faits contre moi plus papistes que le pape? Ils 




LETTR;£S D'EXIL. 83 

m'ont dénoncé par tous les moyens à l'autorité compé- 
tente, comme renverseur de religions. Ils ont voulu 
abriter la guillotine dans l'Église. Les athées se sont 
refaits Tartuffes et ont appelé les catholiques à leur 
aide contre le livre du proscrit ! Pardonnons à ces in- 
sensés, mon cher concitoyen. Ils sont encore plus im- 
puissants qu'insensés. C'est une nuit noire que la leur. 
Ils devaient déchirer la main de celui qui travaille 
à les affranchir. Mon crime à leurs yeux, disent-ils, 
c'est de ne pas ^précier les bienfaits dont nous jouis- 
sons. 

Malgré leurs hurlements, mon livre que Ton appelle 

libérateur marche; il fait dans le public un chemin 

énorme, il travaille à produire un nouvel esprit; car 

que pouvons-nous espérer de celui de ces prétendus 

terroristes qui ne savent jamais que voter avec l'Elysée. 

Curieux jacobins qui donnent la main à M. de Cesena 

et parlent identiquement le même langage. Voici, 

entre nous, ce que m'écrit de Paris un homme qui a 

le droit de parler dans cette question, puisqu'il vient 

de subir pour mon livre deux procès, M. Antonin 

Proust : « Vous venez d'accomplir l'œuvre politique la 

plus considérable de notre temps, en renouant le fil de la 

tradition nationale tranché par les coups d'Etat, et en 

reconstituant le parti de la liberté l Ce parti, hier 

^Pars, est aujourd'hui groupé autour de la formule de 

justice que vous lui avez donnée. Jamais, depuis le der- 

ïiier siècle, pareille révolution ne s'était opérée dans les 

«sprits. y, 

Cette citation, mon cher citoyen, est seulement pour 



84 LETTRES D.'EXIL. 

VOUS. Ne nommez pas M. Proust, qui esl encore entn 
les griffes de la justice. 
Adieu. Votre tout dévoué de cœur, 



EDGAR QUINET. 



DXXV 

A M. DESPOIS 
A PARIS 

Veytaux, 21 février 1866. 

Monsieur, 

Il n'est pas inutile de vous dire qu'une propagande de 
diatribes a été organisée contre mon livre. Cela se col- 
porte de tous côtés. Ces personnes bien intentionnées ont 
essayé de me traquer jusque dans le journal des proscrits, 
le Confédéré de Fribourg. Elles y ont envoyé force dia- 
tribes signées ou anonymes, avec prière d'insérer. Le 
rédacteur Schmidt, l'un des hommes qui honorent le plus 
la démocratie, leur a renvoyé leurs invectives en y joignant 
ses excellents articles, pour leur montrer, dit-il, de quel 
bois il se chauffe. Assurément ces concitoyens auront 
trouvé ce bois bien vert, et ils ne se vanteront pas de ce 
cadeau-là. Je me contente de vous signaler ces pauvres 
menées. Il serait bon. Monsieur, que vous prissiez con- 
naissance de l'article du Pays du 29 janvier. Vous ver- 
riez là clairement comment nos prétendus Mômiers de 



LETTRES D*EXIL. ^5 

Robespierre sont devenus, qu'ils le sachent ou non, les 
porte-bâtons de H. de Cesena. J*ai donné à ces esclaves 
un livre d'émancipation. Ils n'ont su que le déchirer et 
le couvrir de boue, le n'attendais d'eux pas autre chose. 
Hais ils sont encore plus insensés que coupables. Plus 
ils m'ont attaqué, plus mon livre et mes idées ont gagné 
duteiTain. Vous aurez remarqué l'insigne mauvaise foi 
avec laquelle des hommes qui tous les jours mangent du 
prêtre, m'ont dénoncé comme impie et renverseur de 
religion. Cette subite tartufferie de nos athées est tout à 
fait curieuse. La vérité est que l'idée de tolérance est 
inscrite à chaque page de mon ouvrage. Ils se sont faits 
contre moi plus papistes que le pape. Qu'est-ce donc 
que ce monde-là! Tout ne s'explique que trop bien par* 
une nuit d'esclavage de quinze ans, dont ils ne s'aper- 
çoivent même plus. 
Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. . 



86 LETTRES D*ËXIL. 



DXXVI 

A M. JULES FERRY 
A PARIS 

Veytaux, 27 février 1866. 

Monsieur, 

Louis Blanc tenait donc beaucoup à démontrer* qu'il 
rien appris de l'expérience de nos quinze dernières anné 
Hélas! cette démonstration, il l'a donnée bien entière 
n'éprouve aucune impatience de boxer avec lui contr 
vide. Je ferai pourtant une courte défense de la Révi 
tion. Je dois laisser à mes chers amis le temps de vi 
leur carquois. Alors je profiterai de l'offre de M. Nefft 
Jusqu'ici, aucune de ces déclamations ne m'a attein 
rien. Et, de bonne foi, Monsieur, n'êtes-vous pas éto 
de ce néant des objections? Pas un fait, pas une idée, 
me démontre que mon livre est encore plus vrai qu 
ne pouvais penser et espérer. Quant à l'histoire de L< 
Blanc, elle est certainement morte historiquement, i 
tiquement et philosophiquement. Reconnaissons qu' 
quelque droit de se plaindre et de déplorer la publica 



1. Louis Blanc venait d'écrire, dans le Tempsy un article cont 
Révolution d'Edgar Quinet. 




LETTRES D'EXIL. 87 

de la mienne. Encore unefois^ mes remerciements et mes 
vWes sympathies ccmme à un frère d'armes. 

EDGAR QUINET. 



DXXVII 

A M. LOUIS VIARDOT 
A BADE 

Vcytaux, 1« mars 1866. 

Monsieur, 

Oh ouiî^bien certainement je vous lirai ou plutôt je 
vous relirai jusqu'à la moindre ligne. Votre talent, votre 
nom, me rappellent tant de souvenirs chers ou sacrés qui 
me sont toujours présents! Ne nous reverrons nous plus? 
Non, je n'accepte pas ce doute ! Mille et mille remercie- 
ments de cœur, pour vos lignes de la fin. La conscience 
d*un homme tel que vous est un écho qui part de loin. 
Avec vous je crois entendre la voix de nos anciens amis, 
irmand Carrel, Ary Scheffer; ils seraient comme vous, 
s^vecmoi, j'en suis sûr. Vous gardez leur esprit. Mettez 
je vous prie toutes mes admirations aux pieds de madame 
^iardot, que j'ai le malheur de ne pas connaître person- 
nellement. Soyez heureux, gardez-moi un souvenir et 
croyez-moi votre dévoué de cœur. 

EDCrAR QUINET. 



88 . LETTRES D'EXIL. 

Saluez de ma part Bade et Lichtenlhal, que j'ai habités 
un an, il y a trente ans de cela. 



DXXVIII 

A M. LAURENT PIGHAT 
A PARIS 

•Veytaux, 3 mars 1866. 

Croyez, cher Monsieur, que je vais bien souvent vous 
chercher en pensée dans ces murs où j*ai fait tant de 
visites à M. de Lamennais, en 1841. Peut-être que, au sor- 
tir de là, vous aurez besoin de respirer le grand air. Je 
serai assurément charmé, si, dans ces premiers moments, 
vous vous dirigiez de nos côtés. On dit que vous tra- 
vaillez dans votre geôle. Apportez-nous ici ces fruits de 
la captivité. L'exil est fait pour comprendre et pour saluer 
la prison. 

Je sais que vous avez tenu tète à quelques-uns de ceux 
qui n'ont trouvé pour moi que des invectives. Ils sont bien 
insensés, et ils paraissent devoir l'être toujours. Mais, 
comme ils ne m'ont nui en rien (tout au contraire), 
je n'ai pas grand'peine à leur chercher des excuses. La 
principale est la nuit profonde dans laquelle ils vivent. 
Est-il fort étrange que, dans cette nuit de quinze ans, 
ils déchirent ceux qui les servent? Ils ont écrit de longs 
factums pour me reprocher de méconnaître les bienfaits 




LETTRES D'EXIL. 8î» 

dont nous jouissons. Ah! cher Monsieur, je voudrais 
pour beaucoup que ces bienfaits vous fussent épargnés. 
Je me réjouis de penser que vous n'avez phis que quel- 
ques semaines à en jouir. Encore une fois, venez ici 
vous remettre de ces trois mois de bienfaits. Nous ferons 
ce que nous pourrons pour vous les faire oublier. 

Recevez, à travers vos grilles, les poignées de mains 
sincères de votre tout dévoué. 

EDGAR QUINET. 



DXXIX 

A M. CHENEVIÈRE PÈRE 
A GENÈVE 

Veylaux, 4 mars 1866. 

Ne suis-je pas bien coupable envers vous, cher Mon- 
sieur et vénérable ami? Je me frappe la poitrine et je vous 
demande votre absolution. Ne me la refusez pas. Votre 
^site nous a laissé de si bons souvenirs ! Si vous ne vou- 
kz pas trop me punir, laissez-moi espérer que vous ne 
tarderez pas trop à la renouveler. Vous nous avez envoyé 
^n fait du capitaine Cook précisément ce que nous de- 
"ïandions : le premier voyage. Grâce à vous, nous avons 
visité tous les soirs les îles Heureuses. Nous avons pu 
^ïnsi oublier pendant quelques moments les iniquités 
"'ijour. Mais nous voudrions bien aborder à Genève. Il 



90 LETTRES D'EXIL. 

en est plus que jamais question. Ma femme se plaint de 
ce que je lui ai ôté le plaisir de vous écrire. Elle vous 
adresse ses meilleurs sentiments. Mille amitiés, je vous 
prie, à l'excellent M. Bétant. 

EDGAR QUINET. 



DXXX 

A M. ANDRÉ CHERBULLIEZ 
A GENÈVE 

Veytaux, 16 mars 1866. 

Monsieur, 

Il est bien tard pour vous remercier de la seconde 
partie de VOrateur de Smyrne, Je l'ai lue, comme la 
première, avec le plus grand intérêt, et elle me fait vive- 
ment désirer la troisième. Voici une impression que je 
vous soumets. Votre orateur me fait l'effet d'un orateur 
qui a perdu son public. Il n'y a plus de Grèce, ni de 
patrie pour l'écouter. Il se prépare à l'éloquence de 
Démosthènes, et on lui offre pour aréopage les gens de 
son village, dont il sera le syndic ou le bourgmestre. 
Quelle chute I II ne restait vraiment plus que les songes à 
la place de l'ancienne réalité. Dans ces visions maladives, 
sans vérité, sans auditoire sérieux, achève de se consu- 
mer et de se dissiper le génie oratoire de la Grèce. Aris- 
tide (de Smyrne) est malade du même mal que sa patrie. 



LETTRES D'EXIL. 91 

 toutes ces poitrines manque l'air libre. Nous 
connaissons ce mal. 

Pardon, Monsieur, de cette divagation. Vous y verrez du 
moins combien vos excellentes pages m'ont donné à pen- 
ser. Mille choses, je vous prie, à monsieur votre fils et à 
toute votre famille. 

Agréez, etc. 

EDGAR QUINET. 



)i i> 



DXXXI 

A MADEMOISELLE MARIE DUGROT 
A GITAROLLES 

Genève, dimanche de Pâques, 1866. 

Chère Marie. Je pense qu'à cette heure-ci, tu es à 
ise; ta tante y est aussi. Moi, je suis seul et je t'écris. 
Que toutes les bonnes pensées qui sont dans l'air, à ce 
Daoment, t'accompagnent et te protègent. Que la vie, chère 
entant, soit comme ce beau jour qui entre à flots par les 
fenêtres avec le chant des oiseaux et le son éloigné des 
cloches. Voilà les vœux et les pensées que je t'envoie. 
Tu dois être indignée contre ton Merlin, qui ne t'a pas 
encore remerciée de tes jolis cadeaux de fée. Le plus 
m de tous, c'est le tu que tu n'auras certainement pas 
^a barbarie de reprendre. 

Imagine que ce pauvre Merlin a eu ce que l'on appelle 
^ci un coup de froid au jarret, autrement dit au tendon 



92 LETTRES D'ÇXIL. 

d'Achille, ce qui fait qu'il n'a point les pietls légers, 
ni ailés. Mais, malgré cela, je te promets bien qu'il courra 
et volera pour vous recevoir à la gare, quand vous vous 
déciderez enfin à arriver. Je regarde nos grands apparte- 
ments vides, notre château de la déserle et je me dis: 
« C'est là qu'elles seront. » Je vous place dans ces fauteuils, 
sur ce canapé. Vous m'aimerez un peu et nous oublierons 
nos maux. Franchement, avec cette maudite fièvre, il est 
bien temps que vous changiez d'air et de place. Venez 
donc et donnons-nous des semaines de paix et de séré- 
nité, s'il peut y en avoir dans ce monde. Je répète dix fois 
le jour que tu me détesterais, si tu savais la peine que 
ta tante se donne pour moi qui n'avais qu'une égrati- 
gnure. Tout va bien, je viens de faire une promenade 
pour m'aguerrir à marcher à votre rencontre. 

Vous savez notre grand chagrin! Nous en avons été 
bouleversés. Rien au monde ne pouvait faire pressentir 
une fin pareille*. Au moins, elle n'a pas souffert une mi- 
nute. 

Adieu, chère enfant, chère mignonne. Embrasse pour 
moi tes parents. Tout est prêt, tout vous attend. Voilà 
le plus beau soleil qui entre et qui demande si vous n'arri- 
vez pas. Il vous salue et, moi, je vous aime. 

EDGAR QUINET. 

1. Le 2i mars 1866, la fidèle Jeanne, notre bonne, fut trouvée 
morte dans son lit par la rupture d'un anévrisme. 



LETTRES D'EXIL. 93 



DXXXII 

A M. TAMBURINl 
A BRESCIA 

Genève, 2 avril iS^o. 

Cher monsieur Tamburini, 

Les deux discours que vous me demandez (les Litté- 
ratures du midi de VEurope^ la Renaissance), ont été 
insérés dans les Révolutions d'Italie. Ils forment deux 
chapitres de la première partie. Voilà pourquoi je ne les 
ai pas réimprimés à part, ils ne se trouvent plus et je ne 
peux vous les envoyer. Ces deux discours, prononcés au 
Collège de France en 1841 et en 1842, ont servi d'intro- 
duction à mes travaux sur l^Italie, dans un temps où 
j'étais presque seul à annoncer l'avenir et Taffranchisse- 
ment de votre patrie. Si vous teniez absolument à avoir 
ces discours, tels qu'ils ont été prononcés, vous les trou- 
veriez, je crois, dans la collection de la Revue des Deux- 
Mondes (1841 et 1842). 

la cause de l'Italie est gagnée et j'aurai du moins 
Côtte joie. Barletta est pourtant un point noir. Ces mas- 
sacres montrent assez combien il reste à faire pour la 
génération nouvelle. Cela doit confirmer les écrivains 
patriotes dans la nécessité de mettre la lumière dans les 



C 



94 LETTRES D'EXIL. 

ténèbres. Tout n'est pas dit quand on a écrit le mot 
liberté. 

Je me permets d'espérer très peu de chose pour moi- 
même. Aussi vos espérances en ce qui touche la souscrip- 
tion^ m'étonnent. Il y a deux choses sûres : c'est votre 
admirable cœur et ma reconnaissance pour vous et vos 
amis. 

Votre, à toujours, 

EDGAR QUINET. 



DXXXIII 

A M. ADOLPHE PIGTET 
A VERSOIX 

Genève, 9 avril 1866» 

Monsieur, 

Si je ne craignais que la conversation ne vous fatiguât 
en ce moment, je me traînerais bien volontiers vers vous. 
En attendant, mon rhumatisme au pied salue très cordia- 
lement votre grippe. Voici heureusement le puissant Indra 
qiii s'approche avec le printemps et se fera gloire de gué- 
rir les maux de l'auteur immortel des Aryas. Dès que 
cette guérison sera accomplie, vous me verrez arriver. 

Il me tarde de vous remercier de vos bonnes et aima- 

1. Souscription italienne pour élever à Edgar Quinet un buste au 
Capitole. 



LETTRES D'EXIL. 95 

bles paroles. Combien faut-il de jacobins aveugles, de 
robespierristes, de bonapartistes et de royalistes de l'an- 
cien régime pour valoir l'opinion et le jugement d'un 
Adolphe Pictet ? C'est là une énigme orientale que je 
soumets à votre sagesse. 

Hommages affectueux à madame Pictet. 

Votre dévoué 

EDGAR QUINET. 



DXXXIV 

A M. SPINUZZA 
A FLORENCE 

Genève, 16 arril 1866. 

Monsieur, 

Mille soins de tout genre, sans compter la santé, m'ont 
empêché de vous répondre plus tôt. J'ai été et je suis tou- 
ché de votre lettre. Il me faudrait cent mains pour vous 
dire à vous et à ceux qui vous ressemblent tout ce que 
j'ai dans le cœur. L'Italie, quoi qu'on fasse, marche et 
inarchera. Ne vous liez pas à de vieilles formes, à des 
choses finies et mortes. C'est un grand avantage pour vous, 
den'avoir pas, dans le dernier siècle, des idoles immobiles 
aux pieds desquelles vous pétrifieriez le présent. Ne 
sacrifiez pas le présent à une certaine manière fictive, 
^ftificielle de voir le passé. Vous êtes libres, même de 



96 LETTRES D'KXIL. 

93; profitez de cet avantage, osez être de votre temps ; ne 
--..-'* 'regardez pas en arrière. Soyez, comme vous Têtes, des 
ï 'i?i -^hommes nouveaux. Nous périssons parla vaine imitation 
"^^■i^ de ce qui n'est plus, de ce qui ne peut plus être. Montrez 
en toute chose au monde ce que doit être une révolution 
au XIX® siècle. 
Adieu, cher Monsieur. 
Voire dévoué 

EDGAR QUINET. 



DXXXV 

A M. ALDISIO SAMMITO 
A TERRA NUOVA DI SICILIA 

Genève 16, avril 1866. 

Monsieur, 

Combien je déplore de n'avoir pu répondre plus tôt à 
votre excellente lettre. J'ai été accablé d'occupations 
urgentes. Mon ouvrage la Révolution a déchaîné contre 
moi tous les amateurs du despotisme. Ils ont mis une 
admirable perfidie à défigurer ma pensée. J'ai dû la réta- 
blir au moins par ma correspondance. De là, beaucoup 
de temps consumé que j'aurais mieux aimé employer 
avec mes amis connus ou inconnus. Je suis reconnaissant 
envers les Italiens de ce qu'ils veulent bien appeler leur 
reconnaissance. Ils ont conservé une richesse de cœur 



DXXXVI 

A M. MONTÉNÉGRO 
A ANDRIA (ITALIE) 

Genève, 17 avril 1866. 

Cher Monténégro. Les massacres de Barletta m'ont bien 
fsdt penser à vous. Que de haines et de ténèbres encore, 
sous la face libérale de notre siècle ! Ces haines et ces 
teurs peuvent bien encore rugir et assassiner, mais 
rien de plus; elles n'arrêteront plus le monde. 

Avez-vous eu connaissance du projet d'un comité 
d'Ascoli Piceno, qui me concerne? Comme les Italiens se 

^uviennent! Comme ils sont fidèles à quiconque les 

aime ! 

Chef Monténégro, ne doutez jamais de moi, quand 

M.. 6 



■■•7 



LETTRES D'EXIL. 97 

que beaucoup d'autres ont perdue ; ils savent se souvenir, 
s'associer, persévérer, honorer ceux qui les ont servis;^— /:^ 
ce sont là les qualités qui fout les grands peuples. x> r: é 

Il y a dix ans, j'ai présenté aux Français l'exemple des "•" 
Italiens dans tout le cours de leur histoire ; aujourd'hui, je 
présente, dans mon ouvrage la Révolution^ aux Italiens 
Veiemple des Français. Puisse le récit de nos calamités, 

de nos chutes, profiter à tous les peuples qui renaissent. 

Vous éviterez nos désastres et vous jouirez, peut-être 

avant nous, des biens que nous poursuivons depuis bientôt 

quatre-vingts ans. 

EDGAR QUINET. 



< 



> 



98 LETTRES D'EXIL. 

même je suis obligé quelquefois d'ajourner ma réponse. 
Songez que j'ai deux cents correspondants et que ma 
femme est mon unique secrétaire. La force, la santé, le 
temps manquent souvent ! le cœur jamais. 



EDGAR QUINET. 



DXXXVII 

A M. PAUL DE MAGNEZ 
A CANNES 

Genève, 23 avril 1866. 

Monsieur, 

C'est aux amis inconnus * , tels que vous, et aux hommes- 
de votre génération que je confie le soin de développer 
les résultats établis dans l'ouvrage qui est le sujet de 
votre lettre. Chaque jour, et surtout les objections de 
mes adversaires, me démontrent que j'ai dit la vérité et 
que le salut est là. 

Vous qui êtes jeune, emparez-vous de ces vérités- 
Changez-les en libertés pratiques, en progrès réel, et, s'il 
se peut, en sécurité et en bonheur. 

EDGAR QUINET. 

Je n'ai pas reçu votre thèse et je le regrette bea 
coup. 

1. Voyez Notes* 




LETTRES D*EX1L. 99 



DXXXVIII 

A M. L. GHALMETON 
A GLERMONT-FERRAND 



Genève, 27 avril 1866. 



Monsieur, 



J'ai lu votre poème et je vous remercie des généreux 
sentiments qu'il renferme et qu'il suggère. 

Oui, l'on tuait toujours, toujours, sans fin ni trêve. 

C'est aux poètes à enseigner la vérité parla pitié. J'ad- 
jure les hommes jeunes de sortir des systèmes aveugles, 
<ie revenir à la nature, c^ l'humanité. Qu'ils entrent dans 
cette voie qui paraît si simple. Tout redeviendra nouveau 
en sortant des sophismes. Vous êtes bien digne de mar- 
cher dans ce chemin. 

Osez y entrer hardiment. C'est le chemin de notre 
siècle. Courage ! 

Recevez tous mes vœux les plus sincères. 

EDGAR QUINET. 




lOU LETTRES D'EXIL, 



DXXXIX 

A MADAME CHARRAS 
A THANN 

Genève, 5 mai i866. 

Chère Madame, 

Le voilà donc, ce livre si attendu, si désirée Je ne 
puis vous dire la cruelle inripression que j'ai reçue dans 
le premier moment en le voyant interrompu brusquement. 
Cela m'a rappelé notre dernière conversation sur le che- 
min de Montreux, où nous parlions du second volume. Ce 
moment m'est si présent ! Je crois encore entendre notre 
ami. Son livre n'est pas seulement pour moi un livre, 
c'est une date où j'ai dit adieu aux grandes espérances. 
C'est un déchirement. Au reste, jamais Charras n'a mon- 
tré plus de force, plus de solidité. C'est une voix d'airain 
qui sera entendue au loin dans la postérité- Il démontre 
ce que l'on m'a tant reproché d'avoir avancé, que les con- 
quêtes politiques de la France sont sans aucune propor- 
tion avec les sacrifices et les vœux de la Révolution. 
Puisse-t-il convaincre ceux que je n'ai pu toucher. Je 
suis obligé d'interrompre souvent ma lecture, tant le sou- 
venir des derniers jours de Baie m'envahit dès que je 
reprends le livre. A vrai dire, je n'ai pu encore dominer 

1. La Campagne de 1813, par le colonel Charras. 



% 



LETTRES D'EXIL. 101 

cette impression. Il me faudra longtemps avant d'être en 
état de relire de sang-froid cet ouvrage. N'attendez 
pas de moi une appréciation de détail. J'en suis encore 
absolument incapable. 

JeliSjj'admire, je reconnais des pages grandes, ner- 
veuses sur York que j'avais entendues. Je m'interromps 
je me sens repris de mille douleurs, je reviens au livre 
J'admire encore. Puis je retombe dans mes souvenirs 
dans ces jours poignants qui me prennent à la gorge. 

Voilà, chère Madame et amie, ce qui se passe en moi 
depuis que j'ai reçu ce livre : le sentiment que j'ai 
dans ma main quelque chose qui ne périra pas ; une 
véritable angoisse à la pensée que celui qui a gravé 
ces paroles dans l'airain, n'est plus là pour les entendre; 
Mn inutile effort pour me plier à ce qui est irrévocable ; 
ïe vague espoir pourtant que de semblables monuments, 
appuyés sur une pareille vie, ne seront pas perdus pour 
l'avenir du monde, et surtout de la France ; un peu de 
KJépris, dont je cherche à me défendre, et dont je 
m'accuse; l'idée que des hommes tels que Charras ra- 
chètent sans doute l'incurie, la légèreté, la bassesse 
d'au très grand nombre; enfin la conviclion qu'un ave- 
nir meilleur, à beaucoup d'égards, surgira de ces tom- 
beaux. 

Adieu, chère Madame et amie, mes hommages à tous 
les vôtres. Je félicite Chaûffour de ces pages d'introduc- 
lion. Ma femme, très indisposée depuis des semaines, est 
de moitié dans mon admiration et dans mon deuil. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 

6. 



102 LETTRES D*EXIL. 



DXL 

A M. MIGHELET 
A PARIS 

Genève, 15 mai 1866 • 

Cher ami. Voilà donc l'ancienne monarchie et j'ajoute 
aussi la nouvelle. Quelle instruction dans ce volume S si 
nos Français savaient lire ! Que de choses de ce passé re- 
vivent aujourd'hui! La Mailly, la Nesle régnent encore. 
Les noms ont changé, les hommes et les choses restent. 
C'est l'histoire secrète du nouveau Bas-Empire; mais ces 
traits perçants devraient faire l'effet du moxa sur les lec- 
teurs de tous les partis. 

J'ai bien admiré l'opposition des ignominies du bien- 
aimé et de la figure de Frédéric. Il me semble que vous 
n'avez rien écrit de plus fort que ces pages. Vous avez 
tiré un merveilleux parti des cohortes de Versailles et de 
Berlin; le tableau était tout fait pour l'Histoire. Oui, mais 
personne ne l'avait ni vu, ni montré; vous avez osé indi- 
quer une chose que Ton ne s'était pas avoué. Tout le 
monde auparavant avait rabaissé Frédéric. Vous lui avez 
rendu sa place. 

Quel malheur que notre presse vénale ne puisse plus 

1. Louis XV» 



LETTRES D'EXIL. 103 

profiter de ces grandes éclaircies! Le moment viendra 
pourtant, et je n'en doute pas, où le jour préparé par 
quelques-uns se fera sur tous. Dans ce volume, la grande 
dictature royale autant que plébéienne est traînée aux 
gémonies. 

Qu'elle y reste. Pour moi, s'il faut le dire, j'ai la con- 
science d'avoir donné à la démocratie une œuvre d'éman- 
cipation, et, comme il est de toute justice, nos esclaves ont 
dp leurs mains déchiré celui qui a travaillé à les affran- 
chir; leurs morsures m'ont été indifférentes, l'important 
€st de les affranchir. Quand ils seront libres, ils pourront 
selaisser convaincre; jusque-là, il est naturel et inévi- 
table que la servitude produise chez eux des idées serviles. 

En résumé, mon livre était l'arme la plus forte contre 
le despotisme vivant. Ils ont pris bravement Ja défense 
du proscripteur contre le proscrit. Ils ont couvert contre 
ffloi le Deux-Décembre et le régime qui en est sorti. Ils 
ont accepté de reconnaître les bienfaits dont nous jouis- 
sons sous ce régime; ils se sont faits les porte-bâtons de 
l'Empire; ils m'ont démontré que, dans ces quinze ans 
d'esclavage, leur opposition est une rhétorique et qu'un 
de mes griefs, à leurs yeux, est de porter sérieusement 
ie deuil de la liberté. 

Secondement, ils se sont faits contre moi les défenseurs 
de l'Église, ils ont appelé à leur aide Veuillot, rUniverSy 
et les ont dépassés en capucinades, en sérénades catho- 
^ues; ils m'ont dénoncé à Dieu et au diable et surtout à 
^^ police, comme un Robespierre anti-catholique. Voilà 
^eurs exploits ! Ils ont tenu à montrer ce qu'une servilité 
de quinze ans peut faire du cœur et de Tintelligence des 



\ 



f^ < 



104 ^^^HgJSTTRES D'EXIL. 

personnes nééyTÏÎnnêtes, je veux bien le croire. Au 
reste, plus ces détracteurs (peu nombreux) m'ont attaqué, 
plus ils m'ont servi. Aussi n'ont-ils pu réussir à m*impa- 
tienler. 

Je me suis amusé à écrire, pour moi, une Défense; 
mais je n'ai aucune impatience de la publier, parce que 
je n'en sens aucunement la nécessité, et que, selon moi, je 
donnerais de l'importance à des diatribes creuses, sans 
aucune valeur ni de fond, ni de forme. Le temps, je le 
sens, est mon allié; c'est à lui que je me confie du soin de 
combattre pour moi. 

D'ailleurs, ceux des nôtres qui m'ont attaqué se sont 
abrités dans l'Empire; ils savent fort bien qu'ils sont là 
en sûreté, que je ne puis les y réclamer ; en disant l'exacte 
vérité, je les perdrais aux yeux de TEurope. Il vaut donc 
mieux se taire, du moins ne pas se hâter. La France est 
avec moi dans cette affaire ; c'est peut-être la première 
fois de ma vie que je m'en aperçois. Que me font quelques 
déclamations? Je suis bien sûr que, parmi ceux qui m'at- 
taquent, beaucoup seront plus tard avec moi, s'ils vivent 
encore assez pour cela. 

Quelqu'un qui était avec moi. Flocon, est bien malade. 
Je tremble d'apprendre sa mort. Je suis retenu par un 
rhumatisme au pied. C'est un moment bien triste pour 
moi. Ma femme, ma sœur, ma nièce, malades de la grippe, 
et moi boiteux et lié. Votre livre m'avait guéri. 
. Adieu, bien cher ami. Mille amitiés à madame Mi- 
chelet. Je vous embrasse de cœur. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXn^,-*;..:- 105 

Quelle confirmation me donnent les événements! Ce 
sont eux qui me dispenseront de me défendre. Voilà la 
guerre européenne qui se décide, comme sous l'ancien 
régime, par la fantaisie de deux personnes, à l'insu des 
peuples et de trente-six millions de Français qui comptent 
pour zéro! 



DXLI 

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
A PARIS 

Genève, 19 mai 1866. Rue Bcauregard 4. 

Un mot seulement aujourd'hui. Votre article est ma- 
gnifique autant que courageux. H est écrit sur les hau- 
teurs. Il éclaire tout. Je serais Tennemi de moi-même si 
je n'étais reconnaissant et pénétré. A demain, cher et 
véritable ami. 

Votre 

EDGAR QUINET. 

Genève, 20 mai 1866. 

Ah! cher et véritable ami, quelle belle et noble inspi- 
^tion! quelle conscience haute, quel grand souffle dans 
1^ critique! J'avais entrevu tout cela hier. Aujourd'hui, en 
vous relisant, je suis plus pénétré encore, si cela se peut, 
^e l'élévation de vos vues, de la largeur de vos idées qui 



( 



lOG ' LETTRES D'EXIL. 

sortent à la fois de l'esprit et du cœur. Si je ne m'abuse 
pas, il me semble que ces pages* sont des plus belles, des 
plus vivantes, des plus riches, des plus fécondes que vous 
ayez écrites. Comment avez-vous pu croire un moment 
que je ne serais pas amplement satisfait de mon cher 
critique? Je serais bien infidèle à mes maximes et vrai- 
ment insensé, si je ne comprenais pas les dissidences en 
pareille matière. Et vraiment, est-il possible de tirer, de 
ces dissidences mêmes, plus de raisons de se rapprocher 
et de s'entendre? Ah! qu'il fait bon d'êlre criliqué par 
un ami véritable qui dit ce qu'il pense, avec une élo- 
quence si sincère et si persuasive! Je penserai et médi- 
terai de nouveau avec vous, je pèserai encore une fois 
mes propres paroles. Un travail si sérieux, si approfondi, 
exige de ma part un nouvel examen de conscience sur les 
rares points en litige. 

11 faut bien que la parole humaine soit un instrument 
incomplet ; car vous supposez que j'ai pu penser et dire 
qu'il eût fallu extirper même le protestantisme ! Cette 
idée certainement n'est jamais entrée dans mon es- 
prit. 

Au reste, vous avez été au fond des choses ; vous avez 
dit l'important et le nécessaire. Après ce beau travail qui 
renouvelle la critique, il ne sera plus permis de se traîner 
dans le faux classique des histoires révolutionnaires ei 
contre-révolutionnaires. L'esprit a fait un pas véritable 
il s'est retrempé. 

Ce qui m'est infiniment doux, c'est que, sous chaqu * 

1. Voy. Revue des Deux Mondes, 15 mai 1866. 



LETTRES D'EXIL. • 107 

root, je reconnaissais une ancienne amilié fidèle, et pour- 
tant la véracité était entière. 

Non, je ne me plains pas de mon temps, je sais que 
quelques âmes suffisent pour entretenir le grand foyer. 

Votre ami à toujours, 

EDGAR QUINET. 



DXLII 

A M. BULOZ 
A PARIS 

Genève, 1" juin 1860. 

Mon cher Buloz. Avant tout, je vous dois des remer- 
ciements pour l'article si élevé, si remarquabe, si appro- 
fondi de Saint-René Taillandier. De tous côtés m'en 
reviennent les plus grands éloges. Il renouvelle la cri- 
tique de la Révolution. J'avais préparé une réponse géné- 
rale à mes adversaires. Le beau travail de Taillandier 
tonuera encore le peu d'impatience que j'avais de la 
Publier. Remerciez-le encore et félicitez-le de ma part. 

J'ai entendu ces jours-ci la lecture d'un manuscrit qui 
•^'a extrêmement intéressé. L'auteur m'était presque in- 
connu et j'ai naturellement pensé à vous et à la Revue. 
" s'agit des Souvenirs d'un ex-officier de 1812, 1813, 
^8l4et 1815. Je sais que M. Joël Cherbulliez vous a 
parlé de l'ouvrage, et que vous l'avez refusé sur le titre. 



108 , LETTRES D'EXIL. 

Mais peut-être avez-vous pensé avoir affaire à un nouveau 
récit deTliistoire militaire et générale de ces années. 11 
«st certain que ces histoires-là sont nombreuses et qu'on 
peut en être rassasié. Les Souvenirs d'un ex-officier 
sont toute autre chose. C'est l'histoire toute person- 
nelle d'un simple lieutenant à travers les dernières 
campagnes. Figurez-vous un Erkmann-Chatrian, moins 
littéraire sans doute, mais qui peut dire : J'ai vu, j'ai 
fait, j'ai éprouvé telle chose à Bautzen, à Leipzig, dans 
la retraite de 1813, à Waterloo. Il y, a par exemple, un 
tableau à l'École de Saint-Cyr, en 1812, assurément très 
nouveau. Dans nos temp?, où l'on a le cauchemar de 
la guerre, les impressions d'un jeune officier de 1812 
ne seraient pas sans actualité, tant s'en faut. Le style est 
simple, net, franc; et ce qui n'ôte rien à l'originalité, ce 
jeune offlcier est aujourd'hui un des plus vénérables et 
des plus éloquents pasteurs de l'Église de Genève. Seule- 
ment le rabat ne paraît jamais sous l'uniforme. Voilà, 
mon cher ami, mon jeune auteur que je voudrais bien 
vous voir adopter. Mais je ne l'espère guère. 

Le manuscrit ferait cent trente pages de la Revue. 
Un mot de réponse, je vous prie. Dans deux jours, je 
retourne à Veytaux, où vous m'avez promis d'apparaître. 
Adieu. Soyez heureux, vous et les vôtres. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 109 



DXLIII 

A M. DESOR 
A NEUGHATEL 

Veytaux, 4 juin 186G. 

Monsieur, 

Une absence de deux mois m'a fait ajourner les vifs 
remerciements que je vous dois pour votre ouvrage des 
Palafittes. C'est une chose bien rare que l'application de 
la méthode des sciences naturelles à des questions d'his- 
toire. Là doit être, je pense, un des progrès de notre 
temps. 

Vous donnez, Monsieur, l'exemple à suivre; et les 
imitateurs, je l'espère, ne manqueront pas, quand la 
Toute est si bien tracée. Pour moi, je me propose de 
relire votre volume dans la solitude. Je voudrais entrer 
dans ce grand horizon d'idées et de découvertes que vous 
ouvrez de tous côtés et à chaque page. 

lime reste. Monsieur, un seul exemplaire du discours 
î^ftfavais joint â ma lettre aux membres du congrès de 
^6rne; je m'empresse de vous l'adresser, selon votre in- 
citation, pour la publication qui se fait à Bruxelles. Si je 
bavais pensé qu'il fût convenable qu'il passât par vos 
niams, je vous aurais épargné cette peine. 
Veuillez recevoir, etc, etc. 

EDGAR QUINET. 

m. 7 



U. 



110 LETTRES D'EXIL. 



DXLIV 

A M. THÉOPHILE DUFOUR 
A SAINT-QUENTIN 

Veytaux, 8 juin 1866. 

Cher sage, véritable ami, vous souffrez, et nous somme! 
si loin de vous ! et nous ne pouvons rien pour vous ! Qu( 
tout cela nous afflige! Vingt fois dans la journée, voî 
deux amis se demandent : Comment va Théophile? gui 
fait Théophile ? Vous êtes du moins aimé comme vouî 
méritez de Tétre. 

Saurez-vous jamais le bien que m'ont fait votre amitié 
et vos lettres? Quand je pouvais me croire abandonné, 
oublié sans retour, vous veniez à nous ! Vous me tenizt 
lieu de tout ce qui me manquait. Quand je peux me dire : 
Théophile es1: content, Théophile est avec toi, je me 
sens en paix avec le monde. 

C'est vous qui avez senti, compris notre exil. Presque 
tous les autres le tournaient contre moi ; ils me repro- 
chaient avec dureté ce que je souffrais pour eux. Vous, 
cher Théophile, vous êtes pour moi comme une autre 
conscience. Vous m'avez empêché de trop sentir le mal 
que tant d'autres voulaient me faire. Dans cette nuit de 
l'âme et de la justice, vous êtes resté pour moi la lu- 
mière. 



LETTRES D'EXIL. 111 

L'absence, le temps, l'universelle désertion n'ont 
rien pu sur vous. Vous nous êtesr resté fidèle, à propor- 
tion que nous avons été plus ensevelis. 

Vivez donc longtemps, pour que vos amis prennent 
plaisir à vivre ! Nous souffrons avec vous, nous guérirons 
avec vous. Serrez tendrement la main, de notre part, à 
tous les vôtres qui vous entourent. Chère lumière, chère 
conscience, chère justice, faites nous savoir que vous 
êtes mieux et que nous pouvons nous réjouir par vous. 

Votre ami à toujours 

EDGAR QUINET. 



DXLV 

AH. SGHMIDT, RÉDACTEUR EN CHEF DU CONFÉDÉRÉ 

A FRIB0UR6 

Veytaux, juin 1866. 

Cher, excellent citoyen. Vous avez dû recevoir hier 
nioa obole de trente francs pour le Confédéré. Que ne 
Pttis-je faire ce que je voudrais ! Les services que vous 
rendez sont si grands ! C'est grâce à vous que je puis lire 
encore une parole de probité dans le monde. Jamais celte 
Me n'aura été plus nécessaire et plus salutaire que 
^Qs le chaos où nous tombons. 

Quelle confirmation me donnent les événements qui 
s'approchent I Voilà donc les peuples menés à la bou- 




^i>..- 



112 LETTRES D'EXIL. 

chérie, comme avant la Révolution, par la seule volonté 
de deux hommes ! Cette guerre *■ a le mérite de manifes- 
ter le mensonge universel dans lequel nous sommes 
plongés. 

En nous reniant, nous, les exilés, le parti démocra- 
tique en France a montrée qu'il est en pleine dissolu- 
tion. Nous représentions le droit; les démocrates avaient 
une base, tant qu'ils s'appuyaient sur nous. Mais, le jour 
où ils nous ont reproché notre solitude, notre exil, c'est- 
à-dire tout ce que nous souffrons pour eux, ils ont laissé 
voir qu'ils ont perdu dans la servitude la notion même de 
la vie politique. 

C'est donc bien une poussière; mais il ne faut pas 
désespérer d'y faire rentrer la justice et la vie. 

Pour moi, j'ai de plus en plus la conviction que le 
livre de la Révolution^ contient les principes et l'âme par 
lesquels cette poussière pourra renaître un jour. Ce livre 
donnera une force nouvelle à ceux qui l'ont compris 
comme vous. Quant à ceux qui le repoussent, j'ai peine à 
croire qu'ils ne soient brouillés pour longtemps avec la 
liberté. 

Puisque la guerre est là, c'est le moment de nous 
retremper dans l'airain. Quoique seuls et abandonnés en 
apparence, nous avons aussi nos bataillons. Je crois qu'il 
faut nous retrancher, plus que jamais, dans l'inflexible 
probité. Que le monde sache qu'avec nous est le droit, la 
vérité, la persévérance, la liberté, l'humanité ; que ces 
idées, qui vont se voiler et disparaître, se réfugient chez 

1. La guerre entre la Prusse et rAutriche. 




LETTRES D'EXIL. 113 

nous ! Donnons à ces exilés l'hospitalité sous nos toits 
d'exilés. Notre solitude ne sera pas si vaine et si dépeu- 
plée que quelques bons amis le prétendent. 
Votre tout dévoué de cœur 



EDGAR QUINET. 



DXLVI 

A M. ERNEST DUVER6IER DE HAURANNE 

A PARIS 

Vcytaux, 16 juin 1866. 

Monsieur, 

Vous m'envoyez en souvenir un livre * qui m'est pré- 
cieux à toute sorte de titres. Je Tai lu avec avidité, 
avec surprise, avec joie, quand il a paru pour la pre- 
mière fois, et je vais le relire. Vous m'excuserez d'avoir 
^lé étonné de trouver tant de maturité, un jugement si 
ferme, un langage si excellent, un esprit si solide, dans le 
plus jeune des habitants du bois de Céry. C'est une des 
plusvives et des plus heureuses surprises que notre temps 
m'ait causées. Je vois, dans ce concours de qualités si di- 
verses et si précoces, un bon augure pour tous. Quel 
avenir s'ouvre devant vous et quel juste orgueil pour 
votre famille I Je salue du fond du cœur votre succès 

^" ^ Étatsr-Unis d'Amérique. 



i 



iU LETTRES D'EXIL. 

présent et votre succès futur. Notre France a tant besoin 
de forces nouvelles! 

Veuillez, Monsieur, féliciter de ma part monsieur votre 
frère sur son mariage. Le pauvre Veytaux est bien isolé 
depuis que le bois de Céry* a perdu ses habitants. 

J'ai voulu vingt fois écrire à monsieur votre père et le 
remercier de sa lettre. Je me proposais de m'expliquer 
avec lui sur la Religion. 11 aurait vu que nous nous en- 
tendons mieux qu'il ne croit. J'ai fait de ces explications 
unesortede Défense qui paraîtra tôt ou tard. Il s'agissait 
d'une hypothèse, et non pas d'une affirmation. 

L'idée ne pouvait nie venir de me démentir si visible- 
ment sur ce qui est le fond de ma vie, la liberté. 

Recevez, Monsieur, pour vous et votre famille, l'expres- 
sion de mes sentiments dévoués. 

EDGAR QUINET. 

A l'instant même, je reçois ces mots: «Flocon, mort à 
Lausanne. y> 

Nous en sommes réduits à jeter à l'ennemi nos têtes de 
mort. 

1. Propriété de M. Duvergier de Hauranne, près Lausanne. 



LETTRES D'EXIL. 11 



DXLVII 

A M. ANTONIN PROUST 
A NIORT 

Veytaux, 21 juin 1866. 

Cher Monsieur, 

Où avez-YOus donc trouvé ces chants grecs si étince- 
lants, si vrais , si intimes , si passionnés ? Ils m'ont 
rejeté d'un bond en pleine Morée, et je me suis revu, tel 
que j'étais en 1829, à Mavromati et Mistra. Celait le 
temps de l'extermination; personne ne chantait. Mais 
cette poésie, douce et âpre comme l'odeur des bruyères 
à demi brûlées, se respirait je ne sais où. Votre traduction 
est vivante et parlante. Elle est si naturelle, que je me 
suis demandé quelquefois, si vous n'étiez pas vous-même 
inventeur plutôt que le traducteur. Je vous remercie 
encore une fois de m'avoir rendu, pour quelques mo- 
ments, mes jours et mon soleil d'il y a trente-six ans!... 
ïoi aussi, j'ai été Klephte, et je m'en souviens! 

Voilà donc la guerre ! 

• La parole humaine n'était plus que mensonge. C'est 
^ux canons de parler. Pourvu qu'ils ne mentent pas à 
»eurtour! Le monde sortira de là petit, non pas autre- 
''■^ent, et les hommes, pour un temps, encore plus aplatis, 
s'il est possible. 



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k 



■* • ■ 



116 LETTRES D'EXIL. 

Ne viendrez-vous pas, cher Monsieur, causer ici un 
peu librement? Quand je veux espérer quelque chose, je 
pense à vous et à ceux qui vous ressemblent. 

Votre très dévoué et affectionné 

EDGAR QUINET. 



DXLVIII 

A M. LOUIS VIARDOT 
A BADE 



Vcytaux, juin 1866. 



Cher Monsieur, 



C'est à Genève que m'est parvenue votre aimable invi- 
tation. Nous avions avec nous ma sœur et ma nièce ; nous 
étions très incertains de ce que serait notre été, et je ne 
pouvais me décider à' refuser la belFe occasion que vous 
m'offriez de me trouver quelques jours sous votre toit, près 
de ce Lichtenthal que j'ai tant aimé. Il me faut pourtant 
renoncer pour cet été à une si charmante perspective. 
Nous attendons ici des amis que nous n'avons pas revus 
depuis la brillante journée du Deux-Décembre. 

Permettez-moi, cher Monsieur, d'espérer que je vous 
serrerai encore la main, sinon en France, au moins 
dans les montagnes de Baden. Il faut espérer malgré 
tout, malgré les hommes et les dieux. 



LETTRES D'EXIL. 117 

Yeaiilez exprimer tous mes sentiments d'admiration et 
ceux de ma femme à madame Yiardot. Quelle fête pour 
nous que de faire sa connaissance 1 C'est la seule fête à 
laquelle je ne renonce pas. 

J'ai emporté avec moi votre livre à Genève. Il a été vi- 
vement apprécié et goûté par tout ce qui m'entourait. Pour 
moi, je le trouve très nouveau encore après tant d'années. 

Adieu, cher Monsieur, remerciements de cœur et vœux 
sincères de votre tout dévoué. 

EDGAR QUINET. 

Voici quelques mots sur notre pauvre Flocon ^ Ah ! les 
journaux français ont été bien durs! Que l'avenir leur 
pardonne, s'il le peut. 



DXLIX 

AU RÉDACTEUR DU CHRÉTIEN ÉVANGÉLIQUE 

A PARIS 

Veytaux, 22 juin 1866. 

Monsieur, 

Il me tarde bien de remercier le Chrétien évangélique 
auquel je dois les numéros du 20 mai et du 20 juin. Ces 
numéros contiennent deux articles dont je regrette infi- 
niment de ne pas connaître l'auteur, car je lui aurais 

1. V. Discours sur Flocon, Livre de V Exilé. 

7. 



C 






118 LETTRES D'EXIL. 

adressé personnellement ma vive et sincère gratitude 
pour sa critique si sympathique et si élevée. Moi aussi, 
Je considère comme un bon augure que des captifs se 
sentent attirés l'un vers l'autre, par le même désir de 
sincérité et de probité intellectuelle. De tels liens sont 
solides, dès le premier jour. A Dieu ne plaise que j'aie 
songé à conseiller de nos jours l'intolérance^! Ce serait 
une folie. J'ai raconté la Terreur de 93, et j'ai cherché 
quelles sont les conditions, les lois, d'un gouvernement 
de Terreur; car chaque gouvernement a les siennes. 

J'ai montré que les terroristes n'avaient pas eu le vrai 
génie de la Terreur; c'était la critique la plus décisive 
que je pusse faire deleur système. C'était tout le-contraire 
d'une apologie de l'intolérance. 

Veuillez , Monsieur, recevoir l'expression de mes sen- 
timents reconnaissants et les transmettre au rédacteur 
anonyme dont j'ai cherché en- vain à deviner le nom. 

EDGAR QUINET. 



DL 

A M. D'HAUSSONVILLE 
A GOPPET 

Veytaux, mardi juin 1866. 

Mon très cher Monsieur, 

Soyez le bienvenu! Vous savez ce que sont pour moi 
vos trop courtes et trop rares apparitions à Veytaux. Nous 



LETTRES D*EXIL. 119 

allons vivre dans Tattente de vendredi, midi cinquante- 
cinq minâtes. Si vous ne me voyez pas à la gare, accu- 
sez-en cet infernal soleil. Je compterai les minutes à vous 
attendre dans ma caverne. 

Si j'avais eu besoin d'une confirmation, ces guerres 
me l'auraient donnée. Voilà les peuples traînés à la bou- 
cherie par la volonté de deux personnes. On dit pourtant 
qu'ils se permettent sourdement de mugir sous le cou- 
teau. Vais je crains encore qu'ils ne finissent, comme à 
l'ordinaire, par lécher le boucher. 

Votre tout dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



DLI 

A M. RICASOL 
A FLORENCE 

VeytaUx, (Canton de Vaud, Suisse), 29 juin 186G. 

Monsieur le Ministre, 

Permettez à un ancien ami de l'Italie de vous adresser 
les lignes suivantes qu'expliquera la gravité des circon- 
stances actuelles. 

L'échec de Custozza ne doit certainement pas alTeeter, 
™e manière trop vive, les Italiens. Car les guerres les 
plus heureuses ont souvent commencé par de semblables 
"^^compies. 



c 



k . 



120 LETTRES D*EXIL. 

Cet insuccès peut même devenir utile, ^i^l'oa reconnaît 
la nécessité de changer le prjgquer plai^iie campagne. La 
double attaque sur le Minci^^?at^ je t^6 s'étant trouvée 
trop étendue, la nécessité' tefiÂle demander que l'on 
renonce au projet de livrer deux batailleis à la fois, ce 
qui n'a réussi, pour ainsi dire, à personne. 

Sans doute, on s'est aperçu que le principe d'un double 
mouvement, Tun par le roi, l'autre par le général Cialdini, 
présente trop de dangers. Si les soixante mille hommes 
du général Cialdini, au lieu d'opérer en avant de Fer- 
rare, se fussent trouvés réunis à l'armée du Mincio, Cus- 
tozzaeût été une victoire. 

De celte expérience, il résulte que, les Autrichiens 
ayant pour eux l'avantage des positions fortifiées, les 
Italiens doivent se donner l'avantage du nombre; De là la 
nécessité de ne point faire de grands détachements, mais 
de former une seule armée; de marcher bien réunis; de 
n'attaquer qu'avec toutes les principales forces rassem- 
blées; de ne pas vouloir forcer à la fois le Mincio et le 
Pô ; de faire la trouée sur un seul point, sur un seul. Ce 
grand arc de cercle des bouches du Pô au Tyrol semble 
impossible à maintenir. L'événement aura prouvé combien 
il est urgent de se concentrer et de renoncer aux expédi- 
tions séparées qui ne peuvent s'appuyer l'une l'autre. 

Veuillez, monsieur le Ministre, recevoir ces paroles 
avec le cœur qui les dicte et agréez, etc. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D EXIL. 121 






j*i\ 

■^ 



BLII 



A MADAME GEOFFROY SAINT-HILAIRE MERE 

A PARIS 

Veytaux, 5juiUct 18G6. 

Madame, 

n m -arrive souvent de relire d'anciennes lettres qui 
sont pleines de vous et du souvenir de tous ceux que vous 
aimez. Je me sens pris alors d'un tel élan de cœur vers 
vous et tous les vôtres, que ce temps passé me semble 
renaîlre. J'éprouve alors le désir de vous redire combien 
je reste fidèle à toutes ces chères mémoires qui étaient 
pour moi la meilleure partie de la France. Si une espé- 
rance, bien rare, bien éloignée, de revoir la France se 
léveille par hasard en moi, je me dis aussitôt : « Tu ne 
retrouverais pas ceux que tu aimais le plus et qui t'ai- 
maient! Comme tout te semblerait désert! tu serais perdu 
aumilieu des indifférents et des inconnus! » Alorslefaible 
désir qui s'était éveillé s'éteint; et j'accepte le sort qui 
m'a été fait. Mon retour en France ne serait qu'une visite 
^ des morts. 

En relisant dernièrement une lettre de 1857 de notre 
^*^er M. Isidore, je vois qu'il me parle d'une grande malle 
de moi, pleine de papiers, qu'il a bien voulu garder en 



r 



122 LËNTRES D/EXIL. 

dépôti. Je recueille aujourd'hui tous mes anciens souve- 
nirs, et cette malle de papiers me serait certainement très 
précieuse. Oserais-je, Madame^ vous prier de la faire 
rechercher dans quelque coin de votre maison, où tout est 
sacré? Je vous demanderai encore de me faire savoir, par 
quelque secrétaire (car il faut épargner vos yeux), quand 
et où je pourrais envoyer quelqu'un qui se chargera de 
vous débarrasser de cette malle et de me l'apporter ici. 
Pardon mille fois de cet ennuyeux détail. Ces papiers 
contiennent des lettres qui font une bonne partie de ma 
vie. 

Gardez moi, Madame, votre affection. Elle m'est néces- 
saire. J'avais trouvé comme une famille dans votre incom- 
parable maison. J'ai tout perdu. Mais ma femme, si par- 
faite pour moi, s'associe à tous mes souvenirs. Elle vous 
adresse ses hommages les plus tendres, et moi, Madame, 
je vous prie de me considérer, jusqu'à mon dernier souffle, 
comme le plus dévoué et le plus reconnaissant de tant 
d'anciens amis qui vous appartiennent à toujours. 

EDGAR QUINET. 



1. Après le coup d*état du 2 décembre. 



LETTRES D'EXU. 123 



DLIII 

A M. Â. DUNOYER 
A BERNE 

Veytaux, 7 juillet 1866. 

Très cher Monsieur, 

Voulez-vous m'envoyer les premiers volumes de 
Bukle (VHistoire de la Civilisation) ? Si vous pouvez y 
joindre la Logique de Stuart-Mill, dont nous avons 
parlé, vous comblerez mes vœux. 

Voilà donc les Italiens heureux sans trop de peine! 
L'Autriche tombe, comme elle devait tomber, honteuse- 
ment, menteusement;elle donne en cadeau ses États et 
son peuple à celui qui l'a livrée et assassinée. Honte et 
abjection ! 11 n'y a plus ni rois ni peuples. Voyons main- 
tenant à l'œuvre le fameux État hégélien, V Absolu 
prussien du philosophe. 

Mille amitiés de votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 




124 LETTRES D'EXIL. 



DLIV 

A M. JULES FERRY 
A PARIS 

Veytaux, OiuUlet 1866. 

Monsieur, 

Au milieu des questions nouvelles qui surgissent 
que vous traitez avec tant de sagacité, peut-être tr 
verez-vous un moment pour relire quelques pages d'i 
brochure que j'ai publiée sur TAllemagne, il y a treti 
cinq anSy sous ce titre : V Allemagne et la Révoluti 
Je fus le premier à signaler, en 1831, Tambition et Ta 
nir de la Prusse, tel qu'il se réalise aujourd'hui. Vei 
lez lire le chapitre : Système politique de VAllemag 
de la page 142 à 158, el les pages 161, 162, 163. Il ; 
je crois, dans ces jugements une base bien solide p 
apprécier les événements actuels; car on dirait que 
pages ont été écrites aujourd'hui, tant elles sont c 
formes à tout ce qui est arrivé, et à tout ce qui se pa 
sous nos yeux. Je montrais, il y a trente-cinq a 
l'unité en formation du despotisme germanique sou! 
nom de la Prusse. Je signalais le danger imminent 
cette excroissance du despotisme prussien, au point 
vue delà France. J'établissais combien un gouvernena 
français serait coupable de laisser se former sans obsti 



"I 



LETTRES D*EXIL. 125 

OU même de servir cette puissance rivale (eutonique, de 
laquelle je disais, en 1831 : Il ne lui manque qu^un 
homme qui regarde et connaisse son étoile en plein 
jour^. 

L'important est d'ajouter que tout le parti libéral, 
démocratique, constitutionnel ou républicain, applaudis- 
sait alors à cet avertissement. Tout le monde était 
d'accord pour en sentir la gravité. Tous accusaient, avec 
moi, le gouvernement de Louis-Philippe de fermer les 
yeux sur le péril plus ou moins éloigné d'une Prusse 
donnée pour tête à l'Allemagne. 

Et maintenant que cet avertissement s'est confirmé, 
que la Prusse a atteint ce qu'elle convoitait, que toutes 
mes paroles de 1831 se sont confirmées, maintenant 
que le danger d'une puissance rivale est un fait con- 
sommé, on loue, on acclame, chez nous, le gouvernement 
qui a eu la sagesse de servir celte puissance, de l'aider à 
se débarrasser de tout scrupule. On le loue, on le félicite 
de nous avoir mis cette pierre sur la tête. Ce qui était 
une indignité pour Louis-Philippe, devient soudainement 
une gloire pour le régime actuel. Je n'en dis pas davan- 
tage; mais toute la question est là. Comparez, Monsieur, 
les temps et concluez. 
Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 
*• Yoy. Allemagne et Italie, p. 145. 



M. 



126 LETTRES D*EXIL. 



DLV 

A M. BOLOZ 
A PARIS 

Veytaux, 9 juillet 1866. 

Mon cher ami. Est-il donc vrai que cet excellent M. de 
Mars esl mort ? J'en suis très affligé et je prends part à 
tout ce que vous pouvez sentir à ce moment. Serfez, 
serrez les rangs ! Voilà le mot que nous sommes con- 
damnés à nous répéter sans cesse. 

La Revue des Deux Mondes a dit, la première, il y a 
trente-cinq ans, en 1831, la vérité sur la situation ac- 
tuelle. Si vous, ou l'un des rédacteurs de la Revue, jetez 
les yeux sur l'article-brochure que nous avons publié 
ensemble, en 1831, sous le titre V Allemagne et la Révo- 
lution, vous serez étonné de voir, décrit, analysé et 
raconté tout ce qui se passe aujourd'hui en 1866! Il 
suffirait pour cela de relire le chapitre Système politique 
de r Allemagne^. 

Vous verrez que nous montrions là, trente-cinq ans à 
l'avance, l'avenir de la Prusse tel qu'il se réalise ; nous 
établissions combien il serait dangereux et coupable 



1. Pages : U4, U5, U7, U9, 155, 156, 157 du lome \I de mes 
Œuvres complètes. 




LETTRES D'EXIL. 127 

pour la France d'aider à la formation du despotisme et 
de Tunité leutonique avec la Prusse pour tête. On 
applaudissait alors, en France, à ces avertissements. Us se 
sont tous réalisés. Ou je me trompe fort, ou il y a dans 
cette confirmation, que les événements me donnent, une 
bien solide base pour les juger. 
A vous bien sincèrement. 

EDGAR QUINET. 



DLVI 

A M. CHARLES DOLLFUS 
A PARIS 

Veytaux, 9 juillet 1866. 

Monsieur, 

Combien je me reproche de ne vous avoir pas encore 
envoyé mes remerciements pour toutes les bonnes heures 
que je dois à la Revue Moderne t Ses apparitions si régu- 
lières dans mon désert me sont, je vous l'assure, bien pré- 
cieuses. J'ai lu Mardoche avec une vive curiosité, ou plutôt 
je l'ai vu. Car cela est évidemment pris sur la nature. Vofilà 
bien ce que notre temps devait faire des gens de lettres. 
De pareils tableaux, si nets, si francs, sont faits pour me 
consoler d'être retranché du monde. Je vous remercie 
pour ma part de la hardiesse et de la vérité de celte 
peinture. 



\ 



us LETTRES D'EXIL. 

Sii dans les événements actuels, on pouvait faire un re- 
tour sur soi, je devrais remarquer que tous ceux qui 
m'ont attaqué cet hiver se vantent, cet été, d'avoir donné 
leur concours au despotisme tant indigène (|u'élranger. 

Malgré tout, je ne suis pas trop inquiet de Tavenir. Il 
vaudra toujours mieux que le présent actuel. Mais était- 
il si nécessaire que les générations contemporaines se 
réduisissent à n'être qu'un fumier pour engraisser l'ave- 
nir, qui se passerait fort bien de cet engrais artificiel et 
pestilentiel. 

J'ai un peu espéré vous voir dans l'été. Vous ne doutez 
pas de la part que j'ai prise à la perte cruelle qui vous a 
frappé et qui malheureusement était trop prévue. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DLVII 

A M. AD. SCHiEFFER, PASTEUR 
A GOLMAR 

Veytaux, juillet 186C. 

Monsieur, 

Recevez mes biens sincères remerciements pour vos 
deux ouvrages. J'ai le grand plaisir de me trouver d'ac- 
cord avec vous. On m'a accusé de vouloir ramener l'in- 
tolérance et les persécutions religieuses. 



LETTRES D'EXIL. 1Î9 

Peut-être vous adressera-l-on la même accusation, 
pour prix de votre Essai sur Vavenir de la tolérance. 
Je me réjouis de me trouver en si bonne compagnie livré 
aux bètes, et je prends en patience, avec vous, les mor- 
sures des calomniateurs et des aveugles. 

Malheureusement (et c'est la seule chose dont je me 
plaigne), je n'ai pas reçu le volume de VInfluence de 
Luther sur Véducation. 

Agréez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DLVIll 

A M. DUVERGIER DE HAURANNE 
A PARIS 

Veytaux, lljuiUet 186G. 

Monsieur et cher ancien collègue, 

Il n'est pas trop tard pour vous féliciter du mariage de 
monsieur votre fils. C'est là une image et une promesse de 
ionbeurqui viennent bien à propos pour reposer l'esprit 
30 beau milieu des horreurs de ce mois de juin 1866. 
Fous ne doutez pas que je ne prenne une vive part à tout 
ce qui peut arriver d'heureux à mes anciens et aimables 
FOisins du bois de Géry. 
Que ne puis-je causer avec vous de cette grande guerre 



\ 



i30 LETTRES D'EXIL. 

qui prend au dépourvu ceux qui, chez nous, l'ont tramée 
et poussée par derrière. 

Ils sont, en ce moment, visiblement dupes; mais per- 
sonne n'ose ou ne peut le leur dire. Quelle belle occasion 
pourtant, de montrer, pris dans son traquenard, celui que 
M. de Falloux a le courage d'appeler le Régulateur des 
destinées européennes! Eh bien, le Régulateur est tombé 
dans son piège ; il s'y démène tristement, à l'heure qu'il 
est. S'il en sort, ce sera non par son habileté, mais par 
a complaisance de l'opinion, décidée à tout admirer de 
celui qui la bâtonne. 

Quelque chose de singulier m'est arrivé, ces jours-ci. 
J'ai voulu relire une brochure que j'ai publiée sur V Alle- 
magne et la Révolution^ en 1831 ; et quel a été mon 
étonnement de voir là, en quelques pages, tout ce qui 
vient de se passer ! Je signalais, (en sentinelle perdue, car 
j'étais alors en Allemagne) les projets arrêtés de la 
Prusse ; je montrais le danger qu'il y avait pour la 
France à laisser se former sans obstacle l'unité gigan- 
tesque du despotisme germanique, et j'ajoutais (il y a 
trente-cinq ans) : Ce despotisme est intelligent, entre- 
prenant; il ne lui manque qu'un homme qui regarde et 
connaisse son étoile en plein jour y etc. 

Toute l'opinion libérale, démocratique, fut d'accord 
avec moi ce jour-là. Elle était unanime pour reprocher 
à Louis-Philippe de laisser se préparer ce que le régime 
actuel peut se vanter d'avoir consommé : l'unité teuto- 
nique avec la Prusse pour tète. 

Voilà donc le résultat de cette fameuse habiletéy tant 
célébrée, et qui aboutit à créer contre la France le plus 




LETTRES D'EXIL. 131 

grand danger qui se puisse imaginer! Se figure-t-on que 
les destinées de la Prusse, annoncées, préparées, jour 
par jour, depuis trente-cinq ans, et aujourd'hui lancées 
avec la puissance d'un boulet de canon, vont reculer de- 
vant quelques lignes de M. Drouin de THuys ou de 
M. Guéroult? 

Quelle pitié! Et comme tout ce charlatanisme est 
percé aux deux coudes! Que devient cette friperie dans 
les grandes occasions? La Prusse, à Theure qu'il est, a 
seule la puissance. Elle a été déchaînée par les Tuileries. 
Elle suivra sa voie! Elle ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait 
dans sa main toute la race germanique, pour dominer ou 
ravaler la France. Et c'est Louis Bonaparte qui aura 
machiné, comploté, ce magnifique résultat! 

Pense-t-on que cette fièvre nationale qui dévore, en ce 
moment, l'Allemagne, va s'éteindre au premier mot du 
Régulateur? C'est montrer à quel point on s'est enferré. 
Les petits moyens de rouerie ne valent rien ici, où l'on a 
affaire à des passions nationales que chaque opposition 
enflammera davantage. 

Il resterait bien à confesser que la grande habileté a 
abouti à une sottise insigne; que l'on a fait, en un jour, 
plus de mal à la France, que tous ses ennemis ensemble. 
Mais, au lieu de cet aveu, on recourra aux scènes de Fran- 
conipour masquer la réalité; et pendant que la Prusse, 
aidée, poussée par le Régulateur, saisira les choses, et 
atteindra ses destinées, nous serons trop heureux, trop 
glorieux d'attraper quelque banderole vénitienne pour 

lious en pavoiser. 
Adieu. Ne faut-il pas dire aussi : au revoir. Monsieur et 



r 



\- 



% 



132 LETTRES D'EXIL. 

cher ancien collègue? Mes hommages à madame Duver- 
gier. 



Recevez, etc. 



EDGAR QUINET. 



DLIX 

A M. BALADIN 
A GENÈVE 



Veytaux, 16juiUet 18G6. 



Monsieur, 



Veuillez recevoir tous mes remerciements pour l'obli- 
geance que vous avez eue de me prêter le Moniteur de 
1793 et de 1794. Madame Victor Gautier, à laquelle j'ai 
envoyé les quatre volumes, a bien voulu se charger de 
vous les faire parvenir. 

Il me reste. Monsieur, à m'excuser d'avoir gardé si 
longtemps ces précieux volumes. 

Sans eux, la composition de mon ouvrage eût été impos- 
sible; et, après l'avoir terminé, j'ai conservé près de moi 
le Moniteur y qui contenait les preuves et la justification. 
C'étaient là les armes auxquelles j'aurais eu recours, si 
la polémique m'eût poussé dans mes retranchements. Elle 
s'est heureusement contentée de lieux communs. 

Agréez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D*EXIL. 133 



DLX 

A M. AUG. MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT DU PEUPLE 

A PARIS 



l 



Veytaux, 20 juillet 1866. 



Faut-il vous dire, mon cher ami, combien nous avons 
été attristés de ne pas vous voir à Genève, pendant que 
je ne pouvais aller à Lausanne? Vous le savez, et je ne 
me consolerai qu'en vous revoyant. 

11 n'est que trop vrai que cette fausse opposition a 
achevé d'accoutumer la France à son abâtardissement. On 
sait maintenant que l'on peut tout se permettre et l'on en 
use. La démocratie eût pu surnager, comme principe, si 
elle se fût attachée à ses proscrits; mais, loin de là, elle 
les a reniés en toute occasion, petite ou grande. 

Aussi n'y a-t-il jamais eu pareille situation, pour des 
exilés. Tous les hommes qui représentent la démocratie 
dans le Corps législatif, ont rompu avec nous, dès le jour 
de leur nomination. 

Il en est à peu près de même dans la presse. Les fai- 
seurs de journaux démocratiques nous ont voué une 
haine à outrance, parce que nous tenons encore un dra- 
peau, et que nous montrons par là combien leur opposi- 
tion est vaine. « Ils nous détestent tous! » me disait 
Charras, le dernier jour où je l'ai vu; et ils m'en ont 

"onné la preuve abondante et absurde, cet hiver, 
m. 8 



134 LETTRES D'EXIL. 

Vous voudriez, cher ami, que Ton dît la vérité à la 
France ! 

Hélas! qui Ta dite celte vérité, si ce n'est moi? et elle 
a paru Irop forte aux plus foris. Malheureusement, les 
événements me confirment chaque jour. 

Nous voilà, à l'heure qu'il est, descendus, plongés dans 
le byzantinisme et le césarisme, plus que dans aucune des 
années précédentes. L'avenir lointain surnagera, je 
le crois, je veux le croire. Mais les générations contem- 
poraines sont étouffées. 

Ma conviction est que j'ai donné à la démocratie les 
idées et les principes avec lesquels elle pourrait se 
refaire. Mais que de gens s'acharnent à les détruire ! 

Voulez-vous jeter les yeux sur le tome VI de notre 
édition. Système politique de VAUema^ne? Vous y 
verrez toute l'histoire actuelle de M. de Bismark et de la 
Prusse de 1866. Or, cela a été écrit en 1831, c'est-à-dire 
il y a trente-cinq ans. Je suis bien obligé d'avoir foi dans 
les principes qui m'ont permis de voir clair dans l'avenir 
de l'Europe, si longtemps avant les événements, et quand 
personne n'y songeait. Aujourd'hui, aucun journal n'ose- 
rait citer une de ces pages, tant elles retombent lourde- 
ment sur nous et sur le maître. 

Adieu, cher et véritable ami. U Avenir national ^ ne 
sachant plus de quelle plaie me charger, avait imaginé 
de m'affubler de la goutte. Dieu merci, ces bons apôtres 
se trompaient; et, en ce moment, je suis très bien. Ma 
femme a été fort souffrante à Geiiève; elle est de moitié 
dans tous mes sentiments pour vous. Je vous embrasse 
de tout cœur. 




LETTRES D'EXIL. 135 

Cher Marie, je ne m'acquitterai jamais envers vous 
de tant de preuves d'amitié qu'en vous gardant une affec- 
tion qui durera autant que moi. 

EDGAR QUINET. 

Voilà mon livre, encore une fois, strictement confirmé ! 
La France peut être jeïée dans la guerre, comme aux 
beaux jours de Louis XV, sans en rien savoir. Tout dé- 
pend du maître, lui seul a son secret, lui seul compte. 



1 



DLXI 

A M. LÉON RENAULT 
A PARIS 



Veytaux, 21 juillet 186G. 

Gomment, mon cher ami, parler d'autre chose que 
de ce qui se passe? Je puis parier de l'Allemagne, car 
je la connais. Si vous jetez les yeux sur un petit ouvrage, 
que j'ai publié en 1831 (il y a trente-cinq ans!), sous le 
titre : U Allemagne et la Révolution ^ vous y verrez, trait 
pour trait, l'histoire de M. de Bismark et des projets ac- 
complis de la Prusse, en 1866. 

Que veux-je conclure de là? Que ces projets et ces 
destinées datent de loin, que celte unité germanique, 
forgée contre la France, est en voie de formation, depuis 
plus de trente-cinq ans ; que le danger pour nous était 



i 



.1 T 



136 LETTRES D'EXIL. 

signalé et connu ; et qu'il est impardonnable à un gouver- 
nement qui se dit français, d'avoir prêté la' main à cette 
œuvre par-dessus tout anti-française. Non jamais, depuis 
trois siècles, pareille monstruosité, aussi anti-nationale, 
ne s'est vue. Il n'y a rien qui en approche dans les plus 
indignes actes de Louis XV et de la Pompadour. Sous 
Louis-Philippe, cela se fut appelé crime d'Étal. 

Avoir lancé soi-même cette puissance de la Prusse, 
l'avoir donnée pour tête à l'Allemagne, faire soi-même, 
contre nous, depuis le Sleswig jusqu'à la Bavière, une 
frontière d'airain qui n'aura qu'une âme, une volonté, un 
désir de nous ravaler ou éloufifer à toute occasion ! C'est 
donc là le chef-d'œuvre de la politique des grands jours 
de décembre! Eh bien, je l'en félicite! J'avais prévu et 
signalé le danger par l'avènement de la Prusse. Mais un 
égarement semblable (pour me servir d'un terme poli), 
de la part d'un gouvernement français, non, je ne l'avais 
pas prévu, et je m'en excuse. Je n'avais pas pensé qu'il fût 
possible d'atteindre si vite à un si parfait aveuglement 
d'esprit. 

Qu'ils triomphent donc! Ils ont mis sur la France un 
joug qui ne sera pas léger, celui d'une race rivale, com- 
posée de quarante millions d'hommes. Et, ce qui montre 
combien leur esprit est creux et misérable, ils se sont 
figuré qu'après avoir lancé eux-mêmes ce monde teuto- 
nique dans l'arène, ils l'arrêteraient, à leur moment, 
comme ils arrêtent M. Guéroult ou M. Havin, en leur dé- 
pêchant l'homme noir. C'est là que leur misère d'intelli- 
gence m'apparaît, et que je retrouve sous les oripeaux les 
aventuriers. Ah ! si je ne pensais qu'à moi, en voyant une 



LETT.RES D'EXIL. 137 

si admirable sottise, je devrais me dire : ^ C'est bien ! Je 
suis vengé ! » 

Je ne le dirai pas. Hais voici ce que j'affirme. On a 
déchaîné TAUemagne; et l'Allemagne, je la connais, ne 
s'arrêtera pas ; elle grandira ; elle sentira ses forces ; elle 
nous les fera sentir; elle aspirera à nous remplacer, à 
nous effacer, à nous déprimer, à nous avilir au besoin; 
et tout cela aura été l'œuvre anti-française, anti-natio- 
nale, et je pourrais même ajouter anti-napoléonienne des 
gens que vous connaissez. 

Ce sera le grand fait extérieur de ce régime. On es- 
sayera de tout pour le masquer. Mais, à moins que la 
France ne soit tombée en enfance, on n'y réussira pas- 
Deux choses subsisteront : l'avènement colossal de la 
Prusse, l'organisation du monde germanique contre nous. 
On aura beau fermer les yeux. Voilà de ces choses qu'il 
ne sera pas possible de ne pas voir. 

Autre effet de la même sagesse politique : l'Italie s'af- 
franchit du protectorat français et se met à l'ombre de 
l'Allemagne unifiée. 

Alors on comprendra qu'il y a quelque différence entre 
l'esprit de charlatanisme, et l'esprit de création politique. 
Quand ceci sera compris, nous serons affranchis, si nous 
méritons de l'être. 

Pardonnez-moi, bien cher ami, de causer ainsi avec 
^ous, à bâtons rompus. J'ai l'espérance de vous revoir 
bientôt ici. Nous reviendrons alors sur des sujets plus 
pacifiants. Vous me parlerez de vous, et de votre bonheur, 
ce sera une trêve. 

Mes hommages à madame Renault; ma femme se joint 

8. 



i 



'*'^. 



138 LETTRES D'EXIL. 

à moi pour lui exprimer tous ses sentiments, ainsi qu'à 
vous. Croyez, mon cher ami, à Tamitié fidèle de votre 
tout dévoué 

EDGAR QUIPŒT. 



DLXII 

A M. BARNI 
A GENÈVE 

Veytaux, 22 juUlet 1866. 

Mon cher ami. Voulez-vous, je vous prie, m'envoyer la 
suite de Hegel ? Quoique, à vrai dire, cette Philosophie 
de la nature me semble un escamotage de la nature par 
l'absolu, au moyen d'ingénieux tours de passe-passe. Si 
vous le pouvez, joignez-y le second volume de Moleschott : 
Circulation de la vie. Je n'ai pu me le procurer, et ne 
vous le garderai pas longtemps. 

Ne viendrez-vous pas ici causer un peu de l'Arbitre 
des Destinées qui est, en ce moment fort empêtré et 
pris dans son traquenard ? La bêtise unie à la lâcheté le 
sauvera. 

Cette unité germanique^ aidée, forgée par le gouver- 
nement du Deux-Décembre, c'est donc là le couronne- 
ment de l'édifice? En d'autres temps, nous eussions ap- 
pelé cela un crime d'État contre la France. 

En attendant, avez-vous vu que les chefs de la démo-* 



LETTRES D'EXIL. 139 

cratie avancée, dans Haine-et-Loire, déclarent qu'ils 
votent et font voter pour le candidat officiel du Deux- 
Décembre ? 

Quel nouveau progrès dans la boue, après le Sénatus- 
Consulte ! 

Ma satisfaction, c'est que tous ceux qui m'ont attaqué 
cet hiver, se déclarent aujourd'hui partisans de tous les 
despotismes possibles, présents et futurs, étrangers ou 
indigènes. * 

Au revoir, mon cher ami ! Mille choses à madame Barni 
de ma part et de celle de ma femme. 

Votre bien dévoué 

EDGAR QUINET. 



DLXIII 

A M. HENRI MARTIN 
A PARIS 

Veytaux, 26 jniUet 1866. 

Mon cher ami. Les événements se joueront-ils toujours 
de la conscience des plus honnêtes gens ? En vous lisant, 
avec tout l'intérêt d'un ami et la sympathie d'un coreli- 
gionnaire politique, je me disais: «Voilà de nobles vues, 
exprimées noblement ; l'amour du bien général est dans 
chaque page. C'est un ami éclairé de l'humanité qui règle 
ici les destinées. Il me fait partager son amour pour la 
Pologne, sa haine pour le despotisme russe. J'estime, je 



r 






140 LETTRES D'EXIL. 

place très haut ses espérances ; je Tapprouve de vouloir, 
du fond même de notre esclavage, travailler à l'émanci- 
pation des autres peuples; conserver ce rôle de Thuma- 
nité en pleine servitude, s'occuper de Tafifranchissement 
et de la dignité du monde, comme Épictète, au moment 
même où son maître lui casse la jambe, voilà un ouvrage 
qui honore son auteur! ]s> Maintenant, que vont dire les 
événements? Hélas, comme presque toujours, quand le 
nionde est esclave, ils sont faits pour affliger l'homme 
de bien. 

Un peuple en servitude, comme nous le sommes, peut- 
il affranchir les autres? C'est une question que je me 
posais continuellement en vous lisant ; elle mérite cer- 
tainement un moment d'attention. 

Au fond, mon cher ami, les dissidences qui peuvent 
être entre nous viennent surtout, je pense,- de nos diffé- 
rences de situation. Vous habitez un pays où il n'est pas 
permis de s'occuper des choses intérieures. Il est donc 
tout naturel que votre pensée se dirige sur les choses 
étrangères. Rien de plus raisonnable, car il ne faut à 
aucun prix, renoncer à l'activité de l'esprit. Mais c'est un 
problème qui dépasse presque les forces humaines, que de 
résoudre la politique étrangère sans toucher à la politique 
intérieure. Les plus grandes, les plus vives lumières de 
l'esprit, peuvent être interceptées, quand il dépend d'un 
seul homme de faire la nuit, où et quand il lui plaît. 

Ainsi, la raison, la conscience, la probité vous faisaient 
dire que l'unité germanique par la force, au profit de la 
Prusse « ce serait la guerre à fond contre la France, qui 
ne laisserait certainement pas, sans en appeler à son 




LETTRES D'EXIL, Ul 

épée, une Prusse prendre TÂllemagne jusqu'au Mein >. 

Rien de mieux, assurément. Mais comparez à ces pa- 
roles excellentes le résultat, et ne vous accusez pas de ne 
l'avoir pas prévu. Malgré vos travaux approfondis, il vous 
eût étéy certes, impossible de prévoir que le gouvernement 
français, non seulement ne montrerait pas Tépée de la 
France, mais qu'il proposerait son suicide, en proposant 
la formation de la colossale unité germanique, avec la 
Prasse pour tète ! 

Aucun honnête homme, même s'il eût prévu une pa- 
reille déchéance, n'eût osé l'articuler. Et pourtant, c'est 
là ce qui se fait sous nos yeux, et par les mains du gou- 
vernement français ! Oui, après la déchéance morale, in- 
tellectuelle, à l'intérieur, la France subit, à l'heure qu'il 
est, la déchéance politique au dehors. Si les Français ne 
sentent pas cela, disons qu'après avoir perdu la liberté, 
ils ont perdu le sentiment même de la patrie et de la na- 
tionalité. 

Au lieu de vous affliger de n'avoir pas prévu ce résul- 
tat, soyez bien plutôt fier de n'avoir pu admettre, dans 
îotre conscience droite, une énormité aussi criminelle. 

Le Siècle m'a traité de Turc à Maure. Après un com- 
mencement poli, il a passé subitement à l'invective. 
Pourquoi cela ? Chi lo sa ? 

Je suis toujours un peu étonné d'être traité en en- 
nemi, par ceux pour lesquels je souff*re l'exil depuis 
quinze ans. 

Cela me prouve combien j'ai de progrès à faire, en 
moi-même. Car je devrais, si j'étais sage, prendre les 
événements hostiles comme autant d'exercices philoso- 




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142 LETTRES D'EXIL. 

phiques, destinés à m'enseigner la patience, l'équilibre 
moral, et peut-être aussi la douceur, dont je m'accuse 
d'avoir trop souvent manqué. 

Adieu, mon cher ami. Vivez heureux, comme je le 
désire. 

Votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 



DLXIV 

A MADAME DITTMAR NÉE MORE' 
A DEUX-PONTS, BAVIÈRE RHÉNANE 

Veytaux, S8 juillet 1866. 

Ma chère belle-sœur, 

Voilà une perle cruelle et irréparable ! Je la partage 
et je m'associe à toi et à tes enfants dans ce deuil qui 
réveille en moi de si anciennes douleurs. Je pense aussi 
combien celte nouvelle eût été rude pour Minna et je sens 
tout ce qu'elle eût senti, en ce moment. 

Tu sais, chère sœur, quelle amitié j'ai toujours eue 
pour toi. C'est un de mes chagrins de n'avoir pu le la 
témoigner davantage. Nous nous sommes vus si peu de- 
puis tant d'années ! Mais je n'ai cessé de mettre mon cœu 

4. Voy. Lettres â sa mère, Notes. 



% 



LETTRES D'EXIL. U3 

dans tout ce qui te regardait, de près ou de loin, toi et 
les sœurs de Hinna. 

J'ai regretté de n'être plus au courant des derniers tra- 
vaux qui ont honoré jusqu'au dernier instant la vie deDitt- 
mar. Envoie-moi tout ce qui sera fait pour sa mémoire. 
C'eût été une consolation pour Minna ; j'en jouirai à sa 
. place et comme elle. On ne manquera pas, je l'espère, 
d'écrire une notice où nous retrouverons les principaux 
traits de Dittmar, comme écrivain, érudit, historien, et 
sorlout comme puissance religieuse et morale. 11 a exercé 
une forte et haute inQuence qui lui survivra. Il t'aura 
laissé sa force, à toi, sa digne veuve. Tu porteras avec 
douceur celte grande épreuve. 

Adieu, chère sœur! Si, dans les lettres que tu as de 
Minna, il s'en trouve que tu puisses me donner ou seule- 
ment me prêter, je le prie instamment de mêles envoyer. 
Mes amitiés à tes enfants et à toute la famille. Ton 
dévoué de tout cœur et à toujours, 

EDGAR QUINET, . 



€ 



1i4 LETTRES D'EXIL. 



Ik 



DLXV 

A M. MARTIN. PASTEUR 
A GENÈVE 



Veytaux, 29juillet 1866. 



Monsieur, 



Vous ne pouvez pas être plus contrarié que moi da 
résultat de notre négociation avec la Revue; mais vous 
êtes infiniment plus philosophe que je ne le suis; et 
j'ai peine à me consoler de ce déplaisir. Au reste, 
malgré le jugement suprême de cesMinos et Rhadamante, 
nous persistons, ma femme et moi, à penser que le public 
de la Revue a perdu ainsi un ouvrage saisissant et char- 
mant. Nous ne cédons pas un pouce de terrain à l'ennemi; 
tant s'en faut ! Nous ne capitulerons jamais sur ce point. 
Quand nous vous reverrons ici, puisque vous voulez bien 
nous donner cet espoir, vous nous retrouverez sous le 
charme de vos Souvenirs, prêts à combattre pour vous, 
tels que vous nous avez vus, à travers la fumée de Baulzen 
et de Leipzig. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 145 



DLXVI 

A MADAME GEOFFROY SAINT HILAIRB MÈRE 

A PARIS 

Veytaux, juillet 18GC. 

Madame et amie vénérée, 

Je ue laisserai pas partir cette lettre* sans vous redire 
encore combien je vous resterai dévoué jusqu'à mon 
dernier moment. Que de fois je revis, avec vous el tous les 
vôtres, ces jours «qui sont déjà si loin de nous! Je me ré- 
jouis de voir grandir le nom de notre cher M. Isidore. 
Dans mes lectures, ce nom revient souvent sous mes 
jeux, cité dans une multitude d'ouvrages importants ! 
Quelle noble joie ce doit être pour vous, Madame, d'as- 
sister à une pareille consécration, et de voir votre cher 
fils rejoindre son admirable père dans la même gloire! 
Je vous prie de me rappeler au souvenir de votre petit- 
fi's et de madame votre pelite-fille. Veuillez encore une 
fois, Madame, recevoir, avec tous mes sentiments de recon- 
i^aissance et de vénération, l'hommage d'une amitié que 
j'emporterai avec moi au delà de la mort, 
l'adresse ici, par votre âme sainte, mes souvenirs 

1* U lettre de madame Edgar Quinet. 

III. 9 



% 



146 LETTRES D'EXIL. 

fidèles à madame Fanny, à M. Isidore, à madame Isidore, 
dans la patrie céleste où ils sont. 

EDGAR QUINET. 



DLXVII 



^' 



A M. A DUNOYBR 
A GENÈVE 

Veytaux, 4 août 1866. 

Cher Monsieur et ami, 

La poste a dû vous rendre les volume III et IV de 
Bukle. Voulez vous être assez bon . pour m'envoyer la 
suite ? 

J'ai annoncé, il y a trente-cinq ans, l'avènement de 
l'unité teutonique. Si l'on s'en tenait aujourd'hui à la 
logique, il faudrait dire : Le Deux-Décembre a avili mo- 
ralement la France; et cet avilissement moral et politique 
au dedans devait nécessairement aboutir à la déchéance 
politique à l'extérieur. C'est ce qui se consomme en ce 
moment. Le despotisme bonapartiste, jésuitique, fraudu- 
leux, menteur par essence, se subordonne au despotisme 
prussien, hégélien, protestant, ouvert, tous masques bas. 

Si la liberté reparaît un jour chez nous, elle trouvera la 
France subordonnée à quarante millions d'hommes qui 
la haïssent. Tel aura été le plus sûr résultat du règne et 



LETTRES D'EXIL. 147 

de l'habileté de Louis Bonaparte. Les Français n'ont pas 
l'air de s'en douter. 
Votre tout dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



DLXVIII 

A M. EMILE GAUSSEN, PASTEUR 
A POITIERS 

Veytaux, Vaud, 6 août 1866. 

Monsieur, 

La confiance que vous me témoignez me touche beau- 
coup; si la faiblesse de mes yeux ne m'empêchait pas de 
lire des manuscrits, je vous prierais certainement de m'en- 
Toyer le vôtre. Malheureusement je suis obligé de m'in- 
terdire la lecture de ce qui n'est pas imprimé. Au reste, 
soyez persuadé, Monsieur, que mes conseils ne sont point 
à regretter. La pièce est achevée; si elle est bonnes elle 
n'a pas besoin de mes avis. Sinon, mon grand principe 
est qu'il faut corriger une œuvre médiocre, en en faisant 
une meilleure. Il y aurait peut-être quelque chose à dire 
<les difficultés que votre carrière oppose à des tentatives 
pour le théâtre. Mais vous êtes sur cela bien meilleur 
juge que je ne pourrais l'être. 

I^'idée à laquelle vous vous attachez est juste en soi. 



L 



148 LETTRES D'EXIL. 

C'est bien par le manque de cafactères que la France 
est tombée au point oti nous la voyons. 

Il serait fort à propos de rendre ridicule le déshonneur. 
Car, jusqu'à présent, il est fort en vogue; ou plutôt il n'y 
a plus ni ridicule, ni déshonneur possible. Quand tout 
est déshonoré, la matière même de la comédie est sup- 
primée . 

Recevez, Monsieur, etc, etc. 

EDGAR QUI|NET. 



DLXIX 

A M. LADISLAS MIGKIËWIGZ 
A PARIS 

Veytaux, 6 août 1866. 

Cher Monsieur, 

Les admirables volumes sont arrivés; je viens de les 
ouvrir, j'en réjouis mes yeux et je me hâte de vous 
remercier très cordialement. Vous savez que rien ne peut, 
m'ètre plus précieux que tout ce qui vient de votre glo- 
rieux père. En honorant sa mémoire, vous servez et hono- 
rez votre patrie. Elle est tombée, mais dans le sang, et 
l'on se relève de ces chutes... 

Qui l'emportera ? Est-ce la mort ou la résurrection ? 
Votre père aurait dit, je pense : la Résurrection ! Je fais 
effort pour le croire. 



LETTRES D'EXIL. 14î> 

Adieu, cher Monsieur. Encore une fois milte remer- 
ciements. Mes souvenirs à toute votre famille. 
Votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 



DLXX 

A M. THÉOPHILE DUFOUR 
A SAINT-QUENTIN 

Veytaux, 7 août i<i06. 

Ah I cher ami, quel coup î quelle nouvelle ! Que vous 
dire, sinon que nous sommes bouleversés, et que nous 
portons le deuil avec vous, avec les malheureux pa- 
rents*? Jamais je n'ai senti à ce point l'impuissance des 
paroles. Il faudrait pouvoir courir vers vous et vous 
montrer tout ce que je suis incapable de dire. 

Que de souvenirs de Spa me reviennent en foule ! Elle 
était la plus jeune, elle avait pour elle un si long ave- 
nir! Elle était votre bonheur à tous, dignes amis, et 
maintenant vous avez tout perdu, en une demi-journée. 
Qu'un pareil coup est terrible et surpasse les forces 
humaines ! Je ne sais qui est frappé le plus durement, 
ou la mère, ou le père, ou vous, mon cher ami, qui étiez 
pour elle à la fois un père et une mère. A de pareilles 

*• Théophile Dufour venait de perdre sa nièce chérie. Voyez 
^Mre» à Quinet. Calmann Lévy, éditeur. 



i^. 



150 LETTRES D'EXIL. 

heures^ on sent que rimmortalité est nécessaire. De si 
grandes douleurs veulent un remède et une consolation 
éternels. 

Je suis, je vous J'avoue, effrayé du vide affreux que 
vous allez sentir, et je ne sais d'où vous viendront les 
forces pour résister. Peut-être en trouverez-vous en vous 
même; car vous avez amassé un vrai trésor de vie mo- 
rale, et vous en userez dans votre détresse. Ce doit être 
la récompense de votre vie d'honneur, que de trouver 
des forces inespérées pour vous et pour les autres. Puis 
cette petite Marguerite, que vous aimez si parfaitement, 
vous demande, les mains jointes, de vivre pour elle, au 
nom de sa mère. Je ne vous dis rien de vos amis. Ils ont 
besoin de vous et vous recommandent à vous-même. 

Cette lettre qui dit si mal ce que je sens, est aussi pour 
madame Auguste, pour M. Auguste, pour M. Alvar, pour 
M. et madame Félix, pour toute votre famille. Je suis 
avec vous tous dans la douleur et la consternation. 

EDGAR QUINET. 



> 



l 



« ' J 



LETTRES D'EXIL. 151 



DLXXl 

A II. LE COLONEL EDMOND FAVRB 
A GENÈVE 



Veytaux, 9 septembre 1866. 



Monsieur^ 



Vous êtes allé au devant de l'un de mes désirs les plus vifs. 
Je connaissais votre précieux ouvrage par d'importants 
fragments qui me laissaient bien impatient de le connaître 
en son entier. Je suis sûr d'apprendre beaucoup de choses 
dans cette lecture. J'y retrouverai la précision des détails, 
unie aux grands horizons stratégiques ; et, en vous lisant, 
la guerre me semblera le plus noble des arts. C'est dans 
^os deux ouvrages sur la Prusse et l'Autriche, que je veux 
étudier nos prochaines destinées. Il pourrait bien se faire 
îuevous eussiez, dans ces deux livres, parcouru le champ 
de bataille, non du passé d'hier, mais de l'avenir d'après- 
demain ! Voilà toute la race germanique qui s'unit pour 
^^ plus s'arrêter. Comment ne finirait-elle pas par se 
heurter contre la France ? J'en conclus que vos travaux 
sur les institutions militaires d'outre-Rhin sont, plus que 
jamais, à l'ordre du jour; car il ne s'agit pas d'une crise 
"Momentanée, mais d'un^ situation du monde toute nou- 
velle. C'est une autre race d'hommes qui entre en scène. 



152 LETTRES D'EXIL. 

J'ai éprouvé, Monsieur, un grand mécompte pendant 
mon séjour de cet hiver à Genève : vous n'y étiez pas. 
Veuillez agréer, etc. 

EDGAR QUINET. 



DLXXII 

A MADAME SARAS[N-BONTEMPS 
A GENÈVE 

Veytaux, 20 septembre 1866. 

Madame, 

N'est-ce pas le comble de l'injustice de désirer d'avoir 
de vos nouvelles, sans les avoir méritées? Ma femme a 
été presque continuellement soufifrante depuis notre dé- 
part de Genève; et cela est bien triste dans des temps si 
tristes. Elle n'a pu vous écrire, tout en se proposant vingt 
fois de le faire. Nous avons eu quelques amis, et entre 
autres madame Emile Souveslre, qui va nous quitter, après 
nous avoir donné six semaines. 

Les événements d'Allemagne nous ont tenu grave com- 
pagnie; voilà toute une nouvelle race d'hommes qui 
entre en scène ! Mais à quoi bon en parler? C'est de vous. 
Madame, et de M. Sarasin, et de tout ce qui vous touche, 
que nous demandons d'heureuses nouvelles. Comment 
Monsieur votre fils a-t-il traversé la guerre à Heidelberg? 



p->:/-^ 



LETTRES D'EXIL. 153 

Les études du droit des gens n'en ont-elles souffert en 
rien? 

Et mesdemoiselles vos filles? et madame votre sœur? 
Faut-il renoncer, cette année, à les voir, avec vous 
et H. Sarasin; à ce bout du lac? Nous leur offririons le 
beau tabouret. Il est bien entendu que personne n'a en- 
core osé y poser le pied. 

Ma femme vous envoie ses meilleurs sentiments. 

Veuillez agréer, etc. 

EDGAR QUINET. 



DLXXIII 

A M. LOUIS ULBACM 
A PARIS 



Veytaux, 7 octobre 18C6. 



Cher Monsieur, 



11 y a une chose sûre ; c'est que je suis tout à votre ser- 
vice. J'écrirai donc ce qui me viendra sur le Panthéon^. 
Vous pouvez compter que ce sera court, sinon concis. Mais 
comment l'entendez-vous? Est-ce une description, un ré- 
cit? Sont-ce des réflexions? J'aurais besoin, sans doute, 
de quelques dates, de quelques faits, que je ne sais où 
trouver ici dans mes rochers. Si vous avez sous la main 

1. Voyez Paris-^uide; V. Livre de V Exilé, 

9. 



■'I 



154 LETTRES D*EXIL. 

quelque livre ou brochure sur le Panthéon, vous seriez 
très aimable de me l'envoyer. Veuillez aussi me dire 
quand il faut être prêt. 

C'est une vrai joie pour moi de vous lire, et j'ea 
cherche partout l'occasion. 

Notre France baisse, baisse ! Il n'y a plus que quelques 
plumes qui la soutiennent La vôtre est de ce nombre. 

Adieu, cher Monsieur. Faites-moi la grâce de croire à 
mes sentiments les plus dévoués. 

EDGAR QUINET. 

Edgar (Edgarus) s'écrit sans d à la fin, quoi qu'en dise 
l'opéra italien qui m'a défiguré. 



DLXXIV 

A M. ANTONIN PROUST 
A NIORT 

Veytaux, 12 octobre 18C6. 

Cher Monsieur, 

Pardonnez-moi ; vous avez deviné qu'une indisposition 
m'a empêché de répondre sur-le-champ et de vous remer- 
cier comme je voulais le faire. Votre lettre sur l'Alle- 
magne est la vérité même. Malheur à qui ne la voit pas 
comme vous. J'ai bien compris que vous n'avez pu tout 




LETTRES D'EIIL. 155 

dire. Hélas I j'éprouve à mon tour cette même torture^j'ai 

écrit la suifa- de ma brochure de 1831. Mais où et com- 

meni^nblier les choses les plus modérées? Je ne sais, et 

je laisse mon travail enfoui sous terre jusqu'à ce que l'oc- 

eanon se présente. Combien je désire vous voir et causer 

avec vous de cela et de mille autres choses. J'espère bien 

qaevos inquiétudes sur madame votre mère sont passées. 

Yoici l'automne qui avance. Ne viendrez-vous pas? Je 

vous attends. 

Excusez ces lignes précipitées. Je suis en proie à trois 
ou quatre occupations différentes, ce qui ne vaut rien. 
Ha femme se rappelle à votre souvenir. 

EDGAR QUINET. 

Je comprends que le gouvernement fasse l'impossible 
pour étouffer la question. Jamais la France n'a été plus 
visiblement jouée et perdue. Ces quinze ans d'avertisse- 
ments à l'intérieur devaient amener ce prodigieux avilis- 
sement au dehors. 

Voilà le couronnement de l'édifice ! 

Pourquoi n'avouerai-je pas que je suis bien obligé 
d'avoir foi dans mes idées et mes pressentiments, quand 
je les vois se réaliser ainsi de tous points, après tant 
tl*années? 

La France survivra. Hais les générations actuelles, que 
wmptent-elles faire? Il serait bien temps pour elles de 
vivre. 




156 LETTRES D'EXIL. 



(ta" 



DLXXV ' < 

■"■'? 



A M. NEFFTZER 
A PARIS 



Yeytaux, 10 novembre 1866. 



Monsieur, 



C'est bien malgré moi que je n'ai pas répondu sur-le- 
champ à votre lettre si obligeante. 

Dans le premier émoi des événements allemands, 
j'avais commencé une brochure * sur ce grand sujet. 

Puis la pensée m'est venue que le Temps serait la meil- 
leure et la plus utile des publications. J'en parlai à 
M. Jules Ferry, mais, la réponse n'arrivant pas, je dis- 
continuai et ajournai mon travail. 

Votre lettre, Monsieur, me décide à le reprendre et à 
l'achever. Je sais toutes les précautions qu'il faut prendre 
et j'espère ne pas y manquer. Peut-être, malgré tous ces 
ajournements involontaires, la question a-t-elle conservé 
un assez grand intérêt, surtout à l'approche de la dis- 
cussion du Corps législatif. 

•Je serai certainement heureux et honoré de me ren- 
contrer avec vous dans ce journal où la liberté et le droit 

1. France et Allemagne, publiée d'abord dans le Temps. 



■vi 




LITTBES D'EXIL. 1S1 

iblent réfugiés. C'est une consolation pour moi, 

Jbs les fois qu'il m'est donné de le lire. 
Heuillez a^er, etc., 

EDGAR QD1»ET. 



A V. DE PRES3BN3É 
A PARIS 

Vejlaiii, 1! novembre 1806. 

Monsieur, 

Je ne me pardonnerais pas si une indisposition ne 
m'avait empêché de vous écrire et de vous remercier 
snr-le-champ. J'ai eu vingt fois l'intention de le faire. 
Voire article de la Revue Chrétienne, si beau, sf élevé, 
si bienveillant, m'avail touché au dernier point. Il a 
ubevé de me décider à donner une explication sur mon 
intolérance. Dans ma pensée, ce n'était là qu'une hypo- 
Ihèse pour forcer le terrorisme dans sa dernière retraite, 
fidinettais, un moment, le système de mes adversaires 
pour les combattre avec leur propre esprit. II y a huit 
vndti mois, j'ai écrit, & ce point de vue, une courte 
Difensede mon ouvrage, sans la publier. Elle paraîtra 
bieutftt, je pense, quoiqu'il m'en coûte infiniment de 
toucher à ce qui m'est personnel. 
Vous êtes allé, Monsieur, au devant de l'un de mes 



158 LETTRES D'EXIL. 

désirs les plus vifs, en m'envoyant votre important ou- 
vrage Jésus-Christ. Je me propose d'en faire, cet hiver, 
une étude approfondie; et, d'avance, je vous suis recon- 
naissant pour le bien que j'en retirerai, à tous les points 
de vue. 

Que de raisons pour moi de regretter de n'avoir pas 
fait encore votre connaissance personnelle ! 

Oserai-je vous prier de me rappeler au souvenir de 
madame votre sœur, madame Lemaître? 

Veuillez recevoir, etc., 

EDGAR QUINET. 



DLXXVII 

A M. BÉTANT 
A GENÈVE 

Veytaux, novembre 1866. 

Soyez, mon cher ami, le bienvenu ! II me tarde de 
vous voir et de vous entendre raconter votre odyssée. Ne 
pourrez-vous pas nous donner un jour? Ma nièce, Pauline 
More, qui part dimanche, vous céderait sa cellule. Pour 
moi, j'ai travaillé à plusieurs choses fort différentes 
l'une de l'autre, ce qui est ma meilleure manière de me 
reposer. 

Apportez-nous un rayon du soleil d'Athènes. 

Mille et mille choses autour de vous* Ma femme et 



LETTRES D'EXIL. 150 

moi nous nous associons à la joie de ces dames, eu vous 
refOf ant retrempé dans le Styx. 
Recevez les amitiés de yotrc dévoué 

EDGAR QUINET. 

Quelles nouvelles de M. Barni? Les Michelet doivent 
être à Hyères. 

Mille remerciements aussi de la peine que vous avez 
prise. Vos notes me confirment dans ce que j'avais sup- 
posé. Je vois avec grand plaisir que les Anglais ne font 
pas entrer leurs grands militaires à Westminster, et qu'ils 
les tiennent en caserne à Saint-Paul. Rien de mieux et de 
plus sage. 



DLXXVIII 

A M. AUGUSTE DUFOUR 
A SAINT-QUENTIN 

Vcytaux, novembro 1806. 

Cher monsieur Auguste, 

Donnez-nous vite, je vous prie, de meilleures nouvelles 
de notre ami. Nous sommes avec lui, avec vous, à chaque 
Dioment du jour. Qu'il sache combien nous lui apparte- 
nons. Sa sérénité, sa santé, voilà une grande partie de 
notre force. Qu'il se rétablisse bien vite, par amitié pour 
nous ! Ah ! si nous pouvions aller frapper à sa porte ! 



160 LETTRES D'EXIL. 

Notre pensée va constamment vers vous; nous regar- 
dons sa photographie, elle est si calme! Elle nous dit 
qu'il va mieux. Mais c'est de vous que nous espérons 
l'apprendre. Envoyez-nous sans tarder ce mot si désiré : 
// est bien f 
AdieUy très cher Monsieur. En toute hâte. 

EDGAR QUINET. 

Cher Théophile, 

Nous sommes avec vous ; nous ne vous quittons pas un 
instant. Nous admirons votre courage. Vous êtes pour 
nous un exemple comme toujours. Vivez, cher ami, pour 
ceux qui vous aiment. Vous êtes notre force et notre 
consolation. 

A toujours, votre 

EDGAR QUINET. 



DLXXIX 

A M. AUGUSTE DTÎFOUR 
A SAINT-QUENTIN 

Veytaux, 22 novembre 1866. 

Il est donc vrai, chers amis ! il n'est plus !.. le meilleur 
de nos amis S celui vers lequel allaient toutes nos pensées ! 

1. Voyez Lettres à Quinetj par Th. Dufour, Calmann Lévy, éditeur. 




LETia£S D'EXIL. 101 

Nous ne reccYTons plus de ces lettres qui nous rendaient 
le cœur, sinon Tespérance! Il n'est plus, celui qui, seul 
arec tous, comprenait le sens et l'intention de notre 
exil. Quelle solitude dans la solitude ! Quel silence dé- 
sormais ! Comment le supporter? Qui nous tiendra compte 
de nos luttes, de nos efforts persévérants ? Personne. 
n n'y a plus personne. 

Une grande âme immortelle vient de quitter le monde. 
Tout nous a quittés. Que ferons-nous sans elle ? Où iront 
nos pensées? Qui les écoutera? Qui s'en souciera? Nous 
avouerons-nous donc vaincus ? Non, notre cher Théophile 
serait mécontent de nous. C'est de lui qu'il faut prendre 
exemple. Nous le consulterons en esprit dans chacun de 
nos actes. Nous ne pouvons le croire mort, lui, si vivant 
dans nos cœurs. Il nous aidera, il nous protégera; nous 
le gardons au milieu de nous. Que ce sage, que ce saint 
nous envoie, ainsi qu'à vous, sa force et sa douce lumière. 

Votre ami et frère 

EDGAR QUINET. 



C 



162 LETTRES D'EXIL. 



DLXXX 

A MADAME MICHELET 
A PARIS 

Veytaux, 7 décembre 1866. 

Cliëre Madame et amie, 

Ah ! quel merveilleux pic-vert! Quel chant de bon 
augure! Quel délicieux ouvrage! Je ne me consolerai 
pas qu'un autre ait pu, avant moi, vous remercier de ce 
livre ravissant. Si j'avais été à Paris (mais quelle idée 
saugrenue !), j'aurais couru chez vous pour baiser la main 
et la plume qui ont écrit ces pages* ! 

Franchement, chaque chapitre a des ailes ; et vers quel 
pays on se sent emporté ! 

Votre livre est un chant de V oiseau bleUy couleur du 
temps, dans une forêt ténébreuse. 

Je vais le relire, comme un heureux présage. 

Les cœurs devraient en être touchés ; mais les cœurs 
sont de pierre. Ils sont bien forcés d'admirer, puis ce 
sera tout. 

Je partage sérieusement la joie de ce succès. Il me 
ravit et ne m'étonne pas. C'est ici, dans notre pauvre et 
froid Veytaux, que j'aimerais à en parler avec vous. 

Amitiés à Michelet. Votre dévoué de cœur, 

EDGAR QUINET. 
1. Mémoires d*une Enfant. 



pfcr.r?^ :; --^ 



LETTRES D'EXIL. 163 



DLXXXI 

A M. ANTOXIN PROUST 
A NIORT 

Veytaux 12 décembre 1860. 

Venez, cher Monsieur, et le plus tôt sera le mieux. 
Yoos me parlez de la première quinzaine de janvier. 
J*espère que vos affaires ne vous retiendront pas plus 
longtemps. J'aurais voulu vous garder sous notre toit, 
mais dans l'hiver vous seriez trop mal dans nos cellules. 
Il ne sera pas nécessaire d'aller vous reléguer à Ville- 
neuve. Nous avons ici lout près de nous l'hôtel Bonnivard, 
et un peu plus loin l'hôtel des Alpes, où vous serez à notre 
portée. N'oubliez pas votre manuscrit, nous le lirons et 
nous en causerons à notre aise. Veuillez aussi apporter 
les lettres dont vous m'aviez parlé cet hiver, sur la Révo- 
lution. 

Je viens de faire une perte immense, celle de notre 
ami Théophile Dufour. Combien j'ai besoin de compter 
sur les amis qui me restent I Vous êtes de ce nombre, 
cber Monsieur. Je suis plongé, en ce moment, dans le 
travail. Hélas ! c'est le grand et le seul consolateur. 

Au revoir, très cher Monsieur. Votre tout dévoué de 
cœur 

EDGAR QUINET. 



< 



164 LETTRES D'EXIL. 



DLXXXII 

A M. FÉLIX DUFOUR 
A SAINT-QUENTIN . 

Veytaux, 15 décembre 1866. 

Cher Monsieur et ami, 

La voilà sur ma table, la montre de notre sage. Nous 
avons été longtemps avant d'oser l'ouvrir, puis enfin nous 
avons vu Tinscriplion que vous et votre chère famille y 
avez fait graver. Il m'est impossible de vous dire tout ce 
que ce témoignage de votre part et ce souvenir si intime 
nous font éprouver de reconnaissance, de douleur et en 
même, temps d'illusions et de paix momentanée. Je ne l'ai 
pas encore montée; mais nous ferons pour cela un effort. 
Elle me marquera les heures, les minutes; il me sem- 
blera que notre cher Théophile est ici endormi tout près 
de nous. 

Chaque jour, cher Monsieur et ami, je sens plus pro- 
fondément la perte irréparable que nous avons faite. 
Tous ceux qui me connaissent un peu savent que j'ai 
perdu un frère. J'ai la consolation de voir combien 
Théophile est compris et vénéré. Sa mémoire, ou plutôt 
sa présence (car il est toujours près de nous) nous aidera 
à achever notre tâche. Gardez-nous, je vous prie, un peu 
de cette amitié qu'il nous avait donnée. Tout ce qui vous 



LETTRES D'EXIL. 165 

arrivera nous touchera de'près. Affection, vœux pour toute 
votre famille, en attendant que je puisse répondre à Tex- 
cellent Auguste. Ha femme est de moitié dans ma lettre, 
comme dans tous mes sentiments. 
Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



DLXXXIII 

A MADEMOISELLE MARIE DUGROT 
A GHAROLLES 

Veytaux, 15 décembre 1866. 

Mille et mille vœux, chère Marie. Sois heureuse, tu es 
destinée à Tétre, tu accompliras tous nos beaux horos- 
copes pour toi. Ta tante, qui est continuellement occupée 
de ta pensée, te dit ce que je pense, si je n'écris pas. 
Tout est dans ce mot : Paix et bonheur. Adieu, chère 
mignonne. Tu ne peux pas te figurer combien ta tante m'a 
encore assisté dans ces derniers temps. Sans elle, je 
serais resté embourbé dans mes écritures à n'en plus 
sortir. Adieu encore, chère aimable fée. Mes amitiés à 
ton papa, à ta maman. Que deviennent le Cromivell de 
K. Oargaud, le Coriolan de M. Carlhand ? 
Ton oncle 

EDGAR QUINET. 



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• • • i' * 



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166 LETTRES D'EXIL. 



DLXXXIV 

A MADAME BLANCHE DUCROT 
A GHAROLLES 

Veytaux, !•' janvier 1867. 

C'est avec loi, ma chère sœur, que je veux commencer 
cette année inconnue ! 

J'ai bien besoin de Tindulgence de ceux qui m'aiment 
encore un peu. Car rien ne m'est plus difficile que 
d'écrire les lettres qui me sont le plus intimes, quand je 
suis enfermé dans quelque ouvrage. Si je veux suffire à 
ces deux choses, mon sommeil s^en va, et je ne suis plus 
bon à rien. Ainsi, indulgence et confiance, voilà ce que 
je demande pour moi. 

Ma chère femme, sans laquelle je ne serais plus de ce 
monde depuis longtemps, m'a merveilleusement assisté 
dans ces derniers mois, comme toujours, et c'est grâce à 
elle aussi que ma correspondance avec vous n'a pas d'in- 
tervalles. 

Que de vœux je vous envoie, sans me lasser, surtout 
pour cette chère Marie, à laquelle la vie tiendra, je n'en 
doute pas, toutes les promesses ! Je ne sais que vous 
souhaiter en particulier. A toi, ma chère sœur, je sou- 
haite de bons yeux. Il me semble que rien ne manque 
à Marie, et, si j'étais Merlin lui-même, je ne saurais rien 
ajouter à ce qu'elle possède. Longue santé à Henri et à 
vous tous. 




LETTRES D*£IIL. 167 

Adieu, chère sœur. Je t'embrasse du fond de nos an- 
eiennes années, auxquelles je reste fidèle. 
Ton frère 

EDGAR QUINET. 



DLXXXV 

A M. GHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, !•' janvier 1867. 

Cher et bien cher ami. J'écris deux lettres aujourd'hui, 
l'une pour ma sœur, l'autre pour vous. 11 faudrait vous 
voir pour vous dire tout ce que j'ai dans le cœur pour vous. 

Que de fois j'ai voulu vous écrire ! Ma chère femme m'a 
remplacé, et certainement mes paroles ne perdaient rien 
à passer par sa plume. Le résumé de tout est toujours : 
amitié tendre, sympathie profonde et reconnaissance. Si 
jamais j'osais me plaindre de mon temps et de notre géné- 
ration, je devrais penser à tout ce que vous avez fait, à 
tout ce que vous faites, et avec quelle délicatesse ! Alors, 
la satire finirait en alléluia. 

Franchement, mon cher ami, en pensant à vous, il ne 
ni'est pas permis d^être misanthrope. 
Je reçois aujourd'hui de Tamburini une masse de 

journaux italiens. Il y est beaucoup question du Libro 



c 



168 LETTRES D'EXIL. 

splendido del signor Ghassin. Quels accents, quel cœur 
chez ces hommes ! 

On ne peut pas montrer en France l'esprit prétorien 
du projet de loi sur l'armée ; c'est cet esprit qui explique 
tout; et il en restera assez pour le mal qu'on veut faire. 
C'est le coup de couteau du boucher dans la jugulaire, 
après le coup d'assommoir. 

Quand verrons-nous vos articles sur l'armée? J'en ai 
grand désir. 

Mes vœux à madame Ghassin, à vous, à vos chères 
petites ! Ah ! qu'il me tarde d'embrasser toute cette chère 
famille! Soyez heureux comme vous le méritez; c'est 
beaucoup dire. 

EDGAR QUINET. 



DLXXXVI 

A M. GHADAL 
A BOURG 

Veytaux, 1" janvier 1867. 

Gher et excellent concitoyen. 

Les critiques dont vous me parlez ne m'ont pas atteint ; 
ils ne m'ont fait ni bien ni mal, parce qu'ils sont restés 
hors de la question. Vous verrez cela bientôt dans un 
petit ouvrage * que je vais publier, non tant pour répon- 

1. La Critique de la Révolution parut d'abord en brochure, puis 
en tête de la Révolution. 



LETTRES D'EXIL. lÔi) 

dre à mes adversaires que pour satisfaire les hommes de 
bonne volonté qui cherchent la lumière. Portons Tesprit 
de liberté et d'examen même dans THistoire de la Révolu- 
tion. Notre affiranchissement est à ce prix. Nous ne nous 
entendrons peut-être pas toujours sur chaque personne. 
L'important est de nous entendre sur le but à poursuivre. 
Gardons un esprit libre dans le passé et dans le présent. 
Là seulement est le germe d'un avenir libre. 

Vous verrez, ces jours-ci, dans le Temps, un autre petit 
ouvrage de moi, sur la France et Y Allemagne nou- 
velle. 

J'ai de plus, entre les mains d'un libraire, un morceau, 
le Panthéon, qui doit paraître dans Paris-Guide, puis 
sur ma table une Philosophie de la nature^. 

Vous voyez, cher concitoyen, que ces derniers mois n'ont 
pas été perdus pour le travail. C'est ma consolation aux 
tristesses et aux vides de ce temps. 

Vous avez pu lire dans les journaux que la Révolution 
vient d'être mise à VIndex par le pape. Ainsi je suis ana- 
thématisë par l'inquisition, après l'avoir été par l'Avenir 
national. 

Adieu, cher concitoyen, recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 
t. Le titre la Création a prévalu . 



îî:. 10 






170 LETTRES D*EXIL. 



DLXXXVII 

A M. TAMBURINI 
A BRESCIA 

Veytaux, 2 janvier 1867. 

Cher et bien cher ami. Vous m'envoyez de belles 
étrennes, et je les ai reçues très exactement hier, le 
jour de l'an. Elles m'ont été plus douces que je ne puis 
vous dire. Tant de fidélité, tant de persévérance de votre 
part, c'est ce qui me touche infiniment. Dans une époque 
telle que la nôtre, où les amis s'endurcissent, il est, je 
vous assure, extraordinaire de rencontrer encore une 
éloquence si ardente, des paroles si pénétrantes et si 
émues. Cet accent de flamme montre, cher Tamburini, 
qu'il y a des âmes en Italie, et c'est aujourd'hui la chose 
la plus rare en Europe. 

Le feu sacré vit chez vous. On sent, dans chaque ligne 
ce qui fait ressuciter les peuples, je veux dire l'espé- 
rance, l'enthousiasme, la possession anticipée de l'ave- 
nir. 

Vous savez encore aimer et vous osez le dire. 

Je voudrais pouvoir remercier aussi, avec vous, tous 
ceux qui vous ont fait un si sympathique écho dans le 
comité d'Ascoli Picena* (il comitato promotor) et dans 
les journaux italiens. 

1. Le comité ouvrit une souscription pour le buste d*£dgar Qui* 
net destiné au Gapitole. 



LETTRES D*EXIL. 171 

J'ai dit souvent des vérités sévères à l'Italie, et les Ita- 
liens, qui auraient pu les repousser, m'ont su gré de 
cette sévérité même. Rien n'atteste mieux la force et la 
vérité des sentiments d'une nation faite pour les grandes 
choses. Oui, l'Italie m'aura consolé dans l'exil. Elle au- 
rait pu oublier mes travaux, et cela m'eût semblé natu- 
rel. Vous et vos amis, vous montrez, au contraire, une 
énergie de souvenir qui ne peut se trouver que dans 
mi peuple renouvelé. Ce souvenir des services passés, au 
milieu même du triomphe, voilà un trait unique de ca- 
ractère. 

Pose dire que c'est là un gage singulier, au milieu 
de tant d'autres, qui assurent d'avance vos destinées. 

Si le sculpteur vient ici, comme vous me le donnez à 
entendre, et comme cela semble indispensable, nous se- 
rions heureux de lui offrir l'hospitalité. 

Il est donc vrai que l'Italie existé, moins Rome I Mais 
Rome aussi aura son jour ! Ce serait un péché d'en dou- 
ter. 

Avez-vous vu que la papauté vient de mettre mon 
ouvrage la Révolution à VIndex? C'est ce que je viens 
de lire dans nos journaux. Si c'était là, du moins, le 
testament du pouvoir temporel ! 

Adieu, véritable ami. Mes vœux et ceux de ma femme 
à vous et à toute votre chère famille, mère et enfants. 

Puissions-nous vous voir un jour! 

EDGAR QUINET. 



172 LETTRES D'EXIL. 



DLXXXVIII 

A M. NICOLAS MONTÉNÉ&RO 
A ANDRIA 

Veytaux, 4 janvier 1867. 

Votre profonde tristesse m'afflige, mon cher Monténé- 
gro. J'y pense, j'y cherche un remède, et je n'en trouve 
pas d'autre que celui dont je fais usage pour traverser les 
temps qui pèsent sur nous, en France. Ce remède est le 
travail. Je voudrais vous voir engagé dans une occu- 
pation utile aux autres et à vous-même. Il est certaine- 
ment fâcheux que votre traduction du Génie des reli- 
gions ne se publie pas ; j'aurais surtout souhaité que vous 
eussiez trouvé quelque avantage, au moins moral, dans 
une entreprise où vous avez mis tant de conscience. Peut- 
être auriez-vous été conduit par là à traduire un autre 
de mes volumes; et il m'eût été bien doux de penser que 
nous restions en communication non interrompue d'idées 
et de sentiments. 

Vous avez eu connaissance, cher Monténégro, du pro- 
jet du comité d'Ascoli, en ce qui me concerne. Je n'ai 
pas besoin de dire combien je suis reconnaissant de 
ce que ces généreux Italiens veulent bien appeler leur 
reconnaissance. Il me semble que ce projet, quoi qu'il 
en arrive, s'accorde avec le vôtre. J'aime à repor- 



'i 



LETTRES D'EXIL. 173 

ter une partie de la bienvdillance de vos compatriotes à 
votre excellente traduction des Révolutions d'Italie; et, 
dans tout cela, je trouve pour vous des motifs d'encoura- 
gement à profiter de votre jeunesse, pour augmenter, 
par des nouveaux travaux, Testime publique qui s'attache 
à votre nom. 

Voilà que Rome vient de mettre à V Index mon ouvrage 
la Révolution. Il y a trente-deux ans que le même Saint- 
Office a mis au même Index mon Ahasvérus. Je suis heu- 
reux que l'Inquisition ne m'ait pas oublié et qu'elle me 
reste fidèle. 

Dans ces derniers mois, j'ai écrit quatre petits ouvrages 
dont les trois premiers sont terminés : Le Panthéon, 
France et Allemagne, Critique de la Révolution. Je 
vous enverrai tout ce que je pourrai. 

L'Italie est presque faite ; elle a besoin de tous les 
siens. Vous trouverez certainement votre place dans cette 
grande résurrection. Ne manquez pas de me dire ce qui 
vous est arrivé pendant la dernière guerre. Où étiez- vous? 
Apprenez-moi ce que vous faites, ce que vous ferez. Mal- 
gré tout, votre pays renaît; partagez cette renaissance en 
^ous y associant. Ce doit être un renouvellement pour 
^ous-mème. Adieu, cher Monténégro. Courage et espoir ! 
Croyez à mon estime, à ma vive amitié. 

Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



10. 



i 



174 LETTRES D'EXIL. 



I 



DLXXXIX 

A M. DUFOCR-VERNE 
A GENÈVE 

Veytaux, 4 janvier 1867, 

Monsieur, 

Madame Lagisse, mon arrière-grand'mère, de Genève, 
a eu trois fils. L'un deux, ministre protestant, chef du 
Consistoire du grand duc de Hesse, à Cassel, a eu pour 
fille mademoiselle Lagisse, qui, mariée à M. Rozat, secré- 
taire d'ambassade, est devenue ma grand'mère. Était-elle 
sœur de madame Verne? C'est ce que j'ignore. Cela 
pourtant me semble difficile, puisqu'elle est née à Cas- 
sel. M. Verne-Prescott est la personne du monde qui 
peut le mieux nous éclairer à ce sujet. Tout ce que je 
sais, c'est qu'il m'a assuré avoir la preuve authentique 
que les Lagisse de Lagissy sont issus des Bevilacqua de 
Vérone. Je serais curieux d'avoir, s'il est possible, une 
copie du document qui constate cette origine. 

J'apprends, Monsieur, par votre lettre, que vous avez 
pris la peine de nous faire visite à Veytaux. Ma femme et 
moi, nous regrettons vivement d'avoir été absents; nous 
vous prions d'exprimer à madame Dufour- Verne l'es- 



LETTRES D'EXIL. 175 

pérance que nous avons de réparer ce contre-temps, à la 
première occasion. 
Veuillez agréer, etc. 

EDGAR QUINET. 



DXC 

A M. DE VIRGILII 
A VENISE 

VeyUux, 10 janvier 1867. 

Monsieur, 

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire 
de Venise, le 9 novembre dernier, ne m'arrive qu'au- 
jourd'hui 10' janvier, et je vous réponds à l'instant même. 
M. Marc Monnier m'écrit qu'il avait oublié la lettre dans 
un buvard, et qu'il ne l'a trouvée que ce matin. Je m'em- 
presse de vous dire que je vous donne de grand cœur 
l'autorisation de publier la traduction de mon Ahasvérus. 
Mon regret est que, par un hasard dont personne n'est 
coupable, ma réponse vous arrive si tardivement. Une 
partie A' Ahasvérus (la dernière) a été écrite à Naples 
dans l'automne de 1832. Il m'est doux de penser que les 
sentiments qui m'absorbaient alors vont revivre dans les 
mêmes lieux, et rajeunis par votre langue de flamme. 
Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



b^. 



'^r- 



176 . LETTRES D'EXIL. 



DXCI 

A M. NEFFTZER 
A PARIS 

Veytaux, janvier 1867. 

Monsi eur, 

Grâce à vous et à M. Jules Ferry, voici ma petite 
campagne qui me semble heureusement terminée. Les 
suppressions ont été bien moins grandes que je ne 
devais craindre. Vous m'avez donné un courageux 
concours pour lequel je vous adresse mes plus vifs re- 
merciements. Tout a été conduit avec le tact le plus 
parfait. C'est la première fois de ma vie que j'ai publié 
quelque chose d'un peu étendu, sans me revoir. Mais je 
savais entre quelles mains je me plaçais. Jamais je ne 
fus plus tranquille. 

Un libraire me fait demander de publier les trois 
numéros en une brochure. Je vous prie de me donner 
pour cela votre assentiment, et de me l'envoyer par un 
mot, le plus tôt possible. 

Il m'est bien précieux. Monsieur, de recevoir le Temps y 
depuis une quinzaine. Je vous lis toujours avec la plus 
entière sympathie. Depuis mon dernier travail, j'apprécie 






LETTRES D*EXIL. 177 

plus encore tout le parti que vous savez lirer de cir- 
constances si dirCciles. 
Recevez, Monsieur, etc., 

EDGAR QUINRT. 



DXCII 

A M. VICTOR CHAUFFOUR 
A THANN 

Veylaux, 15 janvier 1807. 

Cher ami. Puisque vous m'aimez encore, tout va bien. 
Quand vous m'avez vu, savez-vous d'où venait ma tris- 
tesse? Tout simplement de ce que je me disais que nous 
aurions à peine quelques minutes à être ensemble, après 
huit ans de séparation. N'avais-je pas raison d'en être 
triste? Oui, cher Chauffeur, j'ai eu et j'ai une profonde 
amitié pour vous. J'ai aussi besoin de la vôtre. Il y a une 
qualité en moi, la Gdélité à tout ce que j'ai aimé; plus 
le monde se glace, plus je me cramponne à mes affec- 
tions. De ce côté-là, le temps et l'absence n'ont aucun 
effet sur moi. Il ne m'est pas toujours possible de vous 
écrire au moment où je le voudrais. Quelquefois même, 
si je veux m'obstiner, j'en perds tout à fait le sommeil. Je 
dois donc compter un peu sur l'indulgence de mes amis 
Pl, en particulier, sur la vôtre. Mais ne doutez jamais, 
jamais, de mes sentiments pour vous, de mon désir de 
vous revoir, de vous entendre, non pas seulement sur les 



I 



178 LETTRES D*EXIL. 

choses générales, mais sur ce qui vous touche de plus près 
et intimement. 

Je comprends votre genre de vie, votre dévouement; 
loin de blâmer vos occupations, je suis persuadé que 
vous avez acquis ainsi des expériences, des idées qui 
seraient fort utiles à tous, si jamais la vie publique était 
rendue à la France. 

Enfin ma pensée va incessamment vers vous. Qu'est-ce 
que des divergences sur des faits éloignés, sur quelques 
personnages historiques, en comparaison de la commu- 
nauté de vues et d'impressions sur les choses vivantes ? 

J'ai fait une perte immense par la mort de Théophile 
Dufour. Aidez-moi, cher ami, à supporter ce vide. Vous y 
pouvez beaucoup. Je veux me dire que vous me restez, 
tel que vous étiez autrefois. Ne nous laissons pas vaincre 
par Tabsence et par la dureté de ce temps, qui en veut 
même aux amitiés les plus sûres. 

Une rude épreuve pour nous (la plus rude) a été l'in- 
différence et l'oubli de ceux qui avaient partagé avec 
nous l'exil. Il en est qui sont venus passer des semaines 
dans notre voisinage en touristes sans se souvenir de 
notre existence. 

Il serait trop long de vous parler de ces articles sur 
l'Allemagne. Votre adhésion et celle des amis de Thann 
m'est bien douce Vous avez pu voir que les démocrates 
de r Avenir national m'ont de nouveau lapidé à cette oc- 
casion. « Ils nous détestent! » me disait Charras en me 
quittant. Et je lui répondais : « Oui, ils nous détestent, 
parce que nous suivons la ligne droite. » Combien cela 
s'est vérifié ! 



■T"" .7 



LETTRES DEXIL. 179 

Mais, au lieu de me plaindre, je dois ine réjouir de 
trouver encore tank de nobles âmes dans un pays si 
écrasé. Ce sont elles qui m'obligent d'espérer encore 
contre toute espérance. 

J'ai écrit, dans ces derniers temps, le Panthéon, France 
et Allemagne^ Critique de la Révolution; puis un ou- 
vrage de philosophie naturelle. Voilà, avec l'héroïsme de 
ma chère femme, ce qui me permet de vivre sous la 
neige. 

Mademoiselle Hortense a été cordiale, excellente au 
delà de ce que j'attendais; il nous semblait que nous 
étions avec quelqu'un de notre famille. Je ne me console 
pas de lui avoir rendu sa photographie. 

Entretenez, mon cher Chauffour, quelques bons souve 
nirs de nous dans votre chère et aimable Glle. Je vais 
écrire à madame Charras pour cet affreux anniversaire. 

.Nos amitiés à vos parents et à vous tous, et pour tou- 
jours. Votre ami 

EDGAR QUINET. 



DXCIII 

A M. BÉTANT 
A GENÈVE 

Veyttux, 18 janvier 1867. 

Cher ami. Les Lettres sur la Grèce sont arrivées hier. 
Nous avons commencé la lecture à cinq heures; c'est ma 



180 LETTRES D'EXIL. 

femme qui lisait tout haut, et, sans pouvoir nous arrêter, 
nous sommes allés d'un trait jusqu'à la dernière ligne. 
Nous nous interrompions souvent pour applaudir. L'un 
disait : « Quel intérêt ! comme le récit marche et court ! » 
Et l'autre reprenait : « Oui, et pas un mot de trop. Le 
trait important de chaque chose, une simplicité qui attire 
et saisit; la Grèce sans phrase. Voyons, continuons! » 

Et puis, un peu après, les deux voix se mêlaient, et nous 
reprenions en chœur : « Ah! quel bon récit, et que nous 
sommes heureux que noire cher M. Bétant se soit décidé 
à le faire. C'est une fêle pour Veytaux, qui en remercie 
Athènes. » 

Voilà, mon cher ami, nos impressions. Maintenant, que 
faut-il faire? Avez- vous un projet de publication? Pour 
moi, je suis tout prêt à écrire au directeur de la Revue 
Moderne^ M. Dollfus. Il me semble que les Lettres paraî- 
trjaient convenablement dans cette Revue^ qui est fort 
estimée. Elle a publié divers travaux dûs à des étrangers. 
Répondez-moi un mot et je préviens aussitôt M. Dollfus. 

Amitiés autour de vous. 

EDGAR QUINET. 

Je voudrais vous voir aussi entreprendre une petite 
histoire de la langue grecque, depuis Homère jusqu'à nos 
jours. C'est là un beau rêve. Nous en reparlerons. 

Figurez-vous que je n'ai pu me servir des volumes 
grecs que je vous ai renvoyés hier. L'impression est trop 
fine pour moi. Je vous prie donc, en grâce, dem'envoyer 
le plus tôt que vous pourrez de bonnes éditions très 
lisibles, en assez gros caractères, des Philippiques do 




r 



LETTRrS D'EXIL. 181 

Démosthënes et du Discours de la Couronne y et les 
Évangiles grecs. Enfin je voudrais les œuvres il*Âristote, 
Logique, et Rhétorique. 



DXCIV 
A madame: gharras 

A THANN 

Veytaux, 21 janvier 1867. 

Chère Madame et amie, 

Le voilà donc, ce terrible anniversaire! Je ne vous dirai 
pas tout ce qu'il éveille en moi de douleur et de cruelles 
pensées. Ce jour-là, nous avons vu en plein notre dés- 
astre. 

La fidélité de tant d'amis à ce grand deuil est peut-être 
a plus forte raison que nous ayons d'espérer quelque 
chose de l'avenir. Charras a excité les sentiments les 
plus profonds, les plus durables de notre temps. Son nom 
grandit chaque année et il grandira encore. Quand la 
France renaîtra, elle aura ce nom sur les lèvres. 

Consentez à vivre, chère Madame et amie. Nous avons 

tous besoin de vous. Cette grande mémoire de notre ami 

BOUS voit, nous accompagne, et nous parle encore, tant 

que vous restez avec nous dans ce long combat de la jus* 

III. 11 



182 LETTRES D'EXIL. 

tice. Il nous arrive trop souvent de nous croire presque 
seuls. 

Nous avons pu parler de vous avec mademoiselle Hor- 
tense. Remerciez-la encore du bien véritable qu'elle nous 
a fait. Amitiés dévouées à vos chers parents et à tous les 
vôtres. Combien je pense à Victor Chauffour ! 

Recevez, chère Madame et amie,letémoignagne de ma 
douleur et de mon dévouement. 

EDGAR QUINET. 



DXCV 

A M. CHARLES DOLLFUS 
A PARIS 

Veytaux, 21 janvier 1867, 

Monsieur, 

Avant tout, il faut que je vous remercie encore des 
bonnes heures que je dois à la Revue Moderne, Elle 
m'arrive avec une fidélité tout amicale; le froid, la neige 
haute de deux pieds, ne l'arrêtent point. Ah! Monsieur, 
quelle excellente et rare amie je vous dois! 

Je vous devrai plus encore, si vous pouvez entrer dans 
le petit projet que je vais vous dire. Un de mes amis de 
Genève, M. Bétant, était, de iStb à 1829, secrétaire de 
Capo d'Istria, en Grèce. C'est de plus un helléniste fort 



\ 



F- 



LETTRES D*EXIL. 183 

distingué, auteur de travaux très estimés sur Thucydide. 
Après trente-six ans, il a eu la curiosité de revoir la 
Grèce. Il en revient, après avoir reçu beaucoup d*ovations. 
Je lui ai conseillé de raconter pour le public ce qu'il a 
vu; ill'a fait, à ma requête, simplement, en se contentant 
du trait important, caractéristique. C'est la Grèce ac> 
taelle sans phrase. En lisant ces douze lettres qu'il 
m'adresse, j'ai pensé qu'elles pourraient tenir une hono- 
rable place dans la Revue Moderne. Je serais charmé 
que vous ne vissiez aucun obstacle à leur donner cette 
hospitalité. Dans tous les cas, je vais inviter H. Bétant à 
vous adresser son manuscrit de cinquante-six pages. 
L'intérêt que la Crète a tout à coup rendu à la Grèce 
vient bien à propos et vous recommande, bien mieux que 
je ne puis le faire, les pages de mon ancien compagnon de 
philhellénisme, dans la guerre de l'Indépendance. 
Recevez, Monsieur, etc., 

EDGAR QUINET. 



DXCVI 

A M. JULES FERRY 
A PARIS 



Veytaux, 23 janvier 1867. 



Cher Monsieur et ami. Voilà donc le couronnement! 
Il est digne de l'édifice. Le gouvernement fait son rôle;. 
il fait bien! Mais la France! mais l'opinion! 



iU LETTRES D*EXIL. 

Une seule chose gênait le gouvernement et tendait à 
réveiller un peu l'esprit public. C'était la discussion de 
l'Adresse. Tous les discours, convergeant à un même effet, 
finissaient par réveiller les sourds. C'est précisément là 
ce qu'on supprime. On confisque une réalité qui était 
entrée dans les mœurs. Puis, à la place, on donne des 
mots. Et les Français sont contents de cette échange! La 
presse, leur dit-on, va rentrer dans le droit commun. 
Oui, dans le droit commun de Dracon, sans jury, etc. 
Mais à quoi bon en dire davantage sur ce piège grossier, 
brutal, toujours le même, et toujours bienvenu, qui con- 
siste à couronner un bon verre d'arsenic avec un peu de 
vin bleu delà Courtille, sucré sur les bords! Allons, bois 
cela et va dormir! Voilà ce que nous allons entendre de 
centaines de milliers de voix. 

Et les interpellations, ajoute-t-on. J'en ai vu le jeu 
dans des assemblées libres. C'est, je vous assure, une 
piètre chose. Et ce jeu, espacé à de lointains intervalles 
dans toute une session, ne produit sur l'esprit public 
aucun effet durable. 

On m'écrit d'Allemagne que tous les journaux alle- 
mands se sont occupés de mes articles. La presse de 
M. de Bismark voudrait bien faire croire que c'est là une 
déclaration contre l'Allemagne. 

Croiriez-vous que Buloz me fait les plus vifs reproches 
de ce que je n'ai pas envoyé ma France et Allemagne à 
la Revue des Deux Mondes ? D'un autre côté, l'adminis- 
tration du Temps se plaint de ce que le journal n'est pas 
mentionné stir la couverture. Mon ami, M. Chassin, sans 
lequel j'aurais été souvent dénué de toute aide, a reçu des 





F 



LETTRES D'EXIL. 185 

reproches que franchement il ne mérite pas. Veuillez, 
cher Monsieur et ami, jeter un peu d'huile sur ces flots 
agités. Mon Dieu , qu'il est difficile de satisfaire tout le 
monde en ce temps-ci ! Vous, du moins, croyez à mes 
sentiments les plus dévoués. 

EDGAR QUINET. 



DXCVII 

A M. MARC DUFRAISSE 
A ZURICH 

Veytaux, 28 janvier 1867. 

Mon cher ami, vous avez ma France et Allemagne. 
Lisez cela avec votre ancienne bienveillance. Voyons, 
Dufraisse! que vous avons-nous fait? Pourquoi êtes-vous 
changé? Quelques dissentiments bien faibles sur quelques 
personnages du dernier siècle doivent-ils effacer toutes 
les sympathies les plus éprouvées sur les choses vi- 
vantes? 

La vie est courte, les amitiés sont rares. Ne repoussez 
pas la nôtre. 

Vous voyez la bassesse et Timbéciliité toujours crois- 
santes avec le joug. Ils voudraient bien louer le décret 
du 19 janvier et répéter ce que je leur ai entendu dire 
sur les ordonnances, le matin du Deux-Décembre, dans la 



A:^. 



186 LETTRES D'EXIL. 

rue Mouffetard : c Voiià qui est parlé chicard! et mainte- 
nant, nous ferons tout ce que nous voudrons. » 
Revenez-nous. Adieu. 

EDGAR QUINET. 



DXCVIII 

A M. MARTIN, PASTEUR 
A GENÈVE 

Veytaux 28 janvier 1867. 

Monsieur, 

Veuillez excuser mon retard. Ce n'est pas certes que 
j'aie oublié un seul jour l'ex-officier, ni l'interprète élo- 
quent de VOraison dominicale. (Combien aussi j'aime à 
regarder son aimable physionomie dans sa photographie!) 
Mais j'étais certain que le libraire était obsédé d'affaires, 
de procès, etc., et que le moment n'était pas venu. Voici 
enfin ma lettre. 

Que n'ai-je votre éloquence pour convertir le pécheur. 
M. Lacroix se rendra, je l'espère, à son intérêt bien en- 
tendu. Ce serait une vraie joie pour moi que de vous 
voir cette petite satisfaction. Adieu, cher Monsieur, 
recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 




F 



■ 



LETTRES D*EXIL. 187 



DXCIX 

A M. LACROIX, LIBRAIRE 
A PARIS 

Vcytaux, 28 janvier 1807. 

Cher Monsieur, 

M. Schérer doit recommander à votre attention les 
Souvenirs d'un ex-officier (1812, 1813, 1814 et 1815). 
Il semble donc bien inutile que je joigne la moindre expli- 
cation à l'avis d'un homme si autorisé et si parfaitement 
compétent. Je veux pourtant, vous dire que, ayant entendu 
la lecture du manuscrit, j'y ai pris le plus grand intérêt. 
C'est l'histoire toute personnelle d'un simple lieutenant à 
travers les dernières guerres de l'Empire. Cette histoire 
est celle de quelques millions d'hommes. C'est beaucoup 
qu'un Erkmann-Chatrian qui peut dire: «J'ai vu, j'ai fait, 
j'ai senti telle chose à Bautzen, à Leipzig, à Waterloo. » 

Dans nos temps où l'on a le cauchemar de la guerre, les 
impressions d'un jeune officier de 1812 ne sont pas sans 
actualité, tant s'en faut. Le style est net, franc, plein 
d'entrain; et, ce qui n'ôte rien à l'originalité, ce jeune 
officier est aujourd'hui l'un des plus vénérables et des 
plus éloquents pasteurs de l'église de Genève. Seulement 
le rabat ne parait point sous l'uniforme. Voilà mon jeune 




188 LETTRES D*EXIL. 

auteur (célèbre en Suisse par ses sermons) et dont je 
voudrais bien vous voir éditer les commentaires en un 
petit volume. Je croirais faire un joli cadeau au public. 
Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



DC 

A M. BULOZ 
A PARIS 

Veytaux, 4 février 1867. 

Mon cher Buloz. Beaucoup de bruit pour rien ! Il ne m'a 
pas été possible de vous écrire plus tôt. J'imprime en ce 
moment la défense de m2L Révolution. J'ai été obsédé de 
mille détails. 

Ah! mon Dieu! Quelle querelle me faites-vous! Ces 
articles, France et Allemagne, étaient sur un ton polé- 
mique qui ne convenait guère à la Revue. Vous m'auriez 
certainement ajourné d'une quinzaine ou deux. Et il 
s'agissait de paraître sur-le-champ. Souvenez-vous que 
vous avez tardé neuf ou dix mois à publier la Philoso- 
phie de rHistoire de France, Marnix, etc, etc. Le 
moindre ajournement de ces articles politiques leur ôtait 
tout à-propos. Il n'y avait donc pas à hésiter. Cet été, 
je vous ai rappelé que j'avais prévu, en 1831, dans la 
RevuCyhs événements d'Allemagne. C'était chose à con- 



LETTRES D*EXIL. 189 

gtater. C!oinme vous ne m'avez pas répondu à ce sujet, 
j'en ai conclu que vous ne vous souciez pas de rentrer avec 
moi dans cette forêt Noire. Je répète d'ailleurs que ces ar- 
ticles n'étaient pas dans le ton de la presse française en 
général. Ils vous auraient offusqué et nous auraient donné 
par là, à vous et à moi, beaucoup de soucis. J'ai agi sage- 
ment de nous les épargner. Au lieu de m'adresser des 
reproches, vous devriez bien plutôt me féliciter d'avoir pu 
glisser quelques vérités utiles dans une époque où il est 
SI difficile de parler. 

Pendant que vous récriminez à tort, je travaille; il 
s'agit d'un sujet qui ne peut vous donner, ni à vous ni a 
moi, aucun embarras. Je pense avoir deux ou trois feuilles 
très pacifiques, et où le plus méchant ne pourrait trouver 
à mordre. 

Voyons! pourquoi ne diriez-vous pas un mot de ma 
France et Allemagne que vous avez dû recevoir? Ce 
serait l'occasion de rappeler que c'est dans la Revue 
que, il y a trente-six ans, j'ai montré l'avènement de la 
Prusse. 

Adieu. Paix et bonne humeur! 

Tout à vous. 

EDGAR QUINET. 



11. 



490 LETTRES D'EXIL 



DCI 

A MADAME RÉVILLIOD DE SELLON 

A NICE 

Veytaux, 6 février J807. 

Madame, 

Vous nous envoyez le printemps. Vos fidèles fleurs nous 
ont apporté tous les parfums de France et d'Italie. 

Ce beau bouquet est toujours là, sur ma table ou sur 
la fenêtre. Nous le regardons et nous disons : c( Il y a en- 
core de belles âmes dans le monde, et elles ont pensé à 
nous. Courage ! Nous reverrons le printemps. » 

Oui, Madame, votre souvenir m'est infiniment doux et 
précieux. Il est venu à mon aide dans les mauvais jours 
^t il me les a embellis. Que de fois n'ai-je pas voulu vous 
écrire, au moment de voire grande affliction et de celle de 
madame votre fille, puis au jour de Tan! Enfin, je n'ai 
rien fait de ce que je voulais ; mais, chère Madame, vous 
ne douterez jamais de moi. Je le sens à la confiance 
absolue et à la reconnaissance que vous m'inspirez. Vous 
m'avez fait tant de bien par votre sympathie, dans ces 
temps si rudes et si amers ! Cela ne peut se dire par des 
mots. Et moi, que puis-je? Vous suivre de mes vœux, 
prendre ma part de tout ce qui vous arrive de bien ou de 



> 



T ' ■ ■ V 



LETTRES D*EXIL. 191 

mal, m'honorer de votre amitié. Elle m'ùte le droit de 
me plaindre de quoi que ce soit. 

Yeuillez, Madame, me rappeler au bon souvenir de 
mademoiselle Hortense, de madame et de M. de Loriol 
6t agréer, etc., etc. 

EDGAR QUINET. 



DCII 

A M. ANTONIN PROUST 
A NIORT 

Veytaux, 6 février 1867. 

Pardonnez-moi, cher Monsieur et ami. Je ne puis que 
vous dire : « Venez! Venez, je vous attends. * 

J'imprime, au milieu de beaucoup d'autres travaux, ma 
Critique de la Révolution. Cela m'empêche de vous 
écrire à loisir. 

N'oubliez pas d'apporter les lettres dont vous me par- 
liez cet hiver. 

Nous parlerons de ce beau stratagème du 19 janvier. 
Est-ce la fable du vieux chat qui, ayant épuisé tous ses 
tours, se roule dans la farine, se pend par les deux pattes 
de derrière et attend ainsi les innocentes bêtes ? Nous 
verrons bientôt. 

Vous parlez de bonheur intime ; que vous avez raison ! 

Cela seul me donne la force d'affronter la vie publique 
telle qu'elle a toujours été en France. 



192 LETTRES D'EXIL. 

Un écrivain, qui veut rester fier et indépendant, se voue 
à une existence horrible. Qu'il cherche son refuge dans 
un cœur ami! Sinon, il vivra et mourra seul. 

Adieu et au revoir, cher Monsieur et ami. Mes amitiés 
à M. Dunoyer. Ma femme vous envoie tous ses souvenirs. 

Votre dévoué 

EDGAR QUINET. 



DCIII 

A M. BARNI 
A GENÈVE 

Veytaux, février 1867. 

Mon cher ami. Je voulais vous féliciter à loisir de votre 
nouveau volume. C'est ce que je vous ai fait dire par 
ma femme; et je suis submergé par mon impression de 
laCritique de la Révolution. Il ne me reste donc qu'à 
vous dire que votre livre est excellent et digne du sujet. 
Vous avez osé critiquer le xviii* siècle, tout en l'admirant. 
Vous avez osé bien plus. Vous avez rompu avec la Ter- 
reur. Je vous en remercie personnellement ; bien peu 
ont le courage de dire là-dessus ce qu'ils pensent. A ce 
point de vue, votre note sur mon livre m'a bien touché. 
C'est là le courage philosophique, sans lequel les autres 
ne conduisent pas loin. Faisons des âmes libres^ s'il est 
possible. Le reste viendra après, sûrement. 




LETTRES D'EXIL. 198 

Adieu et au revoir, cher et vrai philosophe. Amitiés à 
madame Barni. 
Votre 

EDGAR QUINET. 



DCIV 
A M. LE SYNDIC DE VEYTAUX 

Veytaux, 7 février 1867. 

Monsieur le Syndic, 

Recevez mes remerciements pour le numéro du Nou- 
velliste Vaudois. L'auteur de cet article me fait une cu- 
rieuse querelle. Il me reproche de n'avoir pas parlé en 
France du chef de l'État avec toute la liberté possible. 
Vraiment, il en parle bien à son aise. Il croit que l'on 
peut discuter en France M. Bonaparte, comme on dis- 
cute ici M. Delarageat. La difTérence est grande. 

Heureux pays que le vôtre, où l'on ne peut com- 
prendre la gêne du despotisme ! 

J'ai pris la défense des petits États, et en particulier de 
la Suisse. Le correspondant suisse du Nouvelliste mord 
celui qui le défend. J'espère bien qu'il n'aura jamais lieu 
de s'en repentir. 

Quand vous aurez un moment, je serai bien charmé de 
causer avec vous de tout cela. 

Agréez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



194 .LETTRES D'EXIL. 



DCV 

A M. VICTOR CHAUFFOUR 
A THANN 

Veytaux, 10 février 1867. 

Cher ami. Pardonnez-moi la hâte dans laquelle je vous 
écris. Me voilà au milieu de la publication de la Critique 
de la Révolution. Je n'y prends pas précisément la dé- 
fense de mon ouvrage; mais j'essaye de montrer quelle 
sorte d'esprit critique il convient d'appliquer désormais 
à l'Histoire et à l'étude de la Révolution française. Tout 
cela va tomber bien mal au milieu de l'ouverture de ce 
qu'on appelle le Corps législatif. Les esprits sont ailleurs, 
je le sais. Que puis-je y faire? Je pourrais marquer d'a- 
vance les pages qui vous déplairont. J'aurais voulu ne 
rien dire qui ne soit dans votre sentiment; mais nous ne 
pouvons plus nous sauver que par l'extrême sincérité en- 
vers notre parti. Vous ne voyez que trop ce qu'ils sont 
devenus! J'ai tenté d'apporter un nouveau souffle, un 
nouvel esprit, pour soulever ces feuilles mortes tombées 
de l'arbre de vie ; un dissentiment sur un point importe 
peu, selon moi. Il s'agit de préparer une autre France et 
d'autres générations, puisque celles-ci veulent à tout 
prix s'abêtir et mourir. Lisez-moi dans cette pensée. 
Comment pourrions-nous croire encore à l'avenir du ter- 
rorisme, quand nous voyons tutti quanti s' difinbler kVen\ 




r-^-. 



LETTRES D*EXIL. 105 

d6 cette peau de lion? N'est-ce pas la preuve la plus claire 
que le lion est mort? 

Enfin, critiquez-moi. Mais gardez-moi l'ancienne 
amitié. Ne sacrifions pas nos sentiments vivaces à des 
théories sur le passé. 

Notre principale garantie, c'est que la Coalition n'a 
point de haine contre l'auteur du Deux-Décembre; elle 
n'a aucune impatience de venir le renverser. Tout le 
monde lui sait gré d'avoir écrasé et supprimé la France. 

Adieuy cher ami. 

EDGAR QUINET. 



DCVI 

A MADEMOISELLE HORTENSE KESTNER 

A THANN 

Veytaux, iO février 1867. 

Chère Mademoiselle,* 

Ah! la belle surprise! Elle dure. encore! et j'ai voulu 
vingt fois vous en remercier.il aurait fallu nous voir ouvrir 
celte grande caisse. Madame Cantacuzène tenait le mar- 
teau et frappait à grands coups ; ma femme tenait les 
tenailles, et moi, que faisais-je ? Vraiment, peu de chose. 
J'allais, je venais, je soulevais une planche, j'étais la 
mouche du coche. 

Enfin, la caisse s'ouvre. Voilà donc Thann! La ville de 



196 LETTRES D'EXIL. 

notre chère famille Kestner ! Mais songez à notre em- 
barras. Où trouver la maison qui renferme tant de per- 
sonnes que nous aimons ? — « C'est ici ! dis-je, sur ces hau- 
teurs, parmi ces arbres noirs. — Non, dit madame Can- 
tacuzène, c'est ici, plus bas, près de la rivière. — Vous vous 
trompez, s'écrie ma femme; c'est là-bas, là-bas, vers ces 
murs blancs, jd Elle avait raison, comme toujours. Arrive 
heureusement Bergeron, qui met fin à nos incertitudes, 
en nous montrant au loin de petits peupliers, vos plus 
proches voisins. Il s'est même fait fort de nous montrer 
le bout du toit de madame Charras. Depuis ce moment, 
nous allons bien souvent nous promener de ce côté, à tra- 
vers ces peupliers'. Vous nous y avez certainement ren- 
contrés. Mais vous ne nous avez pas vus ; car vous pensiez 
à autre chose. 

Les deux photographies nous font de fréquentes visites. 

L'une d'elles, qui est assise, est une personne du monde, 
très distinguée, mais qui nous témoigne un peu d'indiffé- 
rence. L'autre est debout, excellente, cordiale. C'est une 
très ancienne connaissance, et j'allais presque dire une 
amie, à laquelle nous adressons tous nos meilleurs vœux 
pour elle et pour tous les siens. 

Et j'allais oublier le portrait de la cathédrale! 

Adieu, chère Mademoiselle, croyez à tous les sentiments 
de vos deux solitaires de Veytaux. 

EDGAR QUINET. 



> 



w< 



LETTRES D'EXIL. 197 



DCVII 

A MADAME MERLIN DE THIONVILLB 
A BRUYÈRES (VOSGES) 

Veytaux, 12 février 1867. 

Chère Madame, 

Voici la lettre pour M. G... Puisse-t-elle rendre service 
à H. Rigade. S'il est votre ami, il est bien près d'être le 
mien. J'ai toujours voulu écrire à monsieur votre fils. 
Qu'il soit certain que le mot dans la Convention : « Nous 
avons fait un pacte avec la mort! }> est bien de Bazire, 
comme je l'ai rapporté. Il l'a assez payé de sa vie. C'est 
son nom que donne le Moniteur, 

En passant sous vos anciennes fenêtres, combien mes 
souvenirs vont vers vous et vers notre cher M. Merlin. 

Adieu, Madame, mille vœux pour vous. 

EDGAR QUINET. 



498 LETTRES D'EXIL. 



^ 



DCVIII 

A M. HENRI MARTIN 
A PARIS 

Yeytaux, 12 février 1867. 

Mon cher ami. Que n'aurais-je pas à vous dire sur vos 
sympathiques paroles à propos de la souscription italienne! 
Elles sont d'un véritable ami que l'absence n'a pas 
-changé. Je vous en remercie du fond du cœur. Ces pa- 
roles ont fait plaisir en Italie. On m'y demande votre 
adresse, et vous recevrez bientôt quelque témoignage de 
Brescia. Tamburini, celte âme rare, va vous envoyer la 
seconde édition de son ouvrage. 

Ma Critique de la Révolution paraîtra ces jours-ci, et 
vous en aurez un des premiers exemplaires. Mon but n'a 
pas été de répondre à mes contradicteurs , mais d'établir 
l'esprit de la critique nouvelle, qui, selon moi, doit servir 
<le base à l'élude et à l'Histoire de la Révolution fran- 
çaise. 

N'est-ce pas, entre nous, une chose pitoyable de voir 
ces journaux qui s'appellent de l'opposition s'acharner 
contre moi, parce que je veux dégager de noire passé l'idéal 
dji Droity sans lequel nous périssons ? Il n'y a plus qu'une 
chose nouvelle à tenter pour nous: c'est de nous attacher 
au droit, à la liberté, dans le passé comme dans le pré- 
sent. Osons donc faire cette grande et suprême expérience 



p 



LETTRES D'EIIL. 199 

d'appliquer l'idée de justice à la Révolution, même lors- 
que nos passions en souffrent quelque chose. Voilà le seul 
chemin qui n'a pas été essayé. C'est la voie de salut qui 
nous reste. Cest celle où je convie tous les gens de 
cœur. 

Il ne s'agit pas ici d'une polémique de circonstance, 
il s'agit d'un fonds de vérité, sans lequel la liberté ne sera 
jamais qu'un leurre en France et en Europe. Quand ils me 
déchirent, je sens qu'ils refont l'éternelle servitude et 
qu'ils déchirent la conscience. 

Adieu, mon cher ami; soyez heureux si cela est encore 
possible. Pourquoi Genève et le lac vous attirent-ils si 
peu? 

Votre 

EDGAR QUINET. 



DCIX 

A M. TAMBURINI 
A BRESGIA 

Veytaux, 18 février 1867. 

Mon cher ami. Je ne puis répondre qu'en peu de mots 
aujourd'hui à vos différentes questions; sans cela, il me 
faudrait trop ajourner. 

Vous pouvez, si vous le croyez bon, publier ma lettre 
du 2 janvier. Vous verrez s'il n'est pas à propos d'en sup- 



200 LETTRES D*EXIL. 

primer quelques détails trop intimes pour intéresser le 
public. 

L'auteur de l'article du Siècle est bien Thislorien Henrf 
Martin. Je l'ai prévenu que vous lui enverriez votre ou- 
vrage. Son adresse est à Passy. 

Je serais heureux de remercier avec cordialité vos deux 
amis Benellini et Spalazzi. Que de talent d'écrire chez 
tous les deux ! Que d'âme ! que d'élévation ! 

M. Benellini me paraît un écrivain tout formé, d'une 
vive pénétration. M. Spalazzi, à en juger par quelques 
pages, est plein d'avenir. Ah! mes chers Italiens, que vous 
me consolez du reste de l'Europe! Vous avez conservé 
l'étincelle. Je le répète, vous savez encore aimer. Ex- 
primez, en mon nom, à vos deux amis ma plus vive sym- 
pathie. 

Je n'ai pas reçu les deux numéros de la Revista con- 
temporanea, ni les sonnets. 

L'ouvrage que vous demandez sur les Etudes en Alle- 
magne serait très intéressant; malheureusement, il 
n'existe pas. M. Saint-René Taillandier a écrit plusieurs 
volumes sur la Littérature allemande. Voici d'ailleurs 
des titres de livres qui se rapprochent de ce que vous 
voulez : 

Vie de Schiller par Régnier. Philosophie de Gœthe 
par Caro. Correspondance de jffetne (j'ai beaucoup connu 
Heine). Je ne sache pas qu'on ait fait sur lui aucune bio- 
graphie étendue, excepté celle de Théophile Gautier, qui 
doit être très incomplète. 

Il faut sans doute que l'Italie connaisse TAllemagne ; 
mais il ne faut pas qu'elle se laisse subjuguer. Que l'Italie 




r- 



LETTRES D*£XIL. 201 

dégage son propre esprit. Yoilà ce que le inonde doit 
désirer. 

Adieu, très cher Tamburini. 

Votre déYOué de cœur. 

EDGAR QUINET. 



DCX 

A M. D'HAUSSONVILLE 
A PARIS 

Veytaux, 19 février 1867. 

Cher Monsieur, 

Avant tout, que je vous dise et répète combien votre 
amitié m'est douce et précieuse; elle m'est venue dans 
les mauvais jours; elle me tient compagnie dans Tisole- 
ment. 

Sans nous voir, je sais que la plupart des événements 
et même des paroles prononcées dans le monde agissent 
sur vous et sur moi de la même manière. C'est là une 
chose inestimable pour un solitaire ; vous ne pouvez pas 
l'apprécier autant que moi, dans votre vie, qui a gardé 
toutes les racines. Pour moi, il m'est infiniment doux de 
me rencontrer avec une conscience . 

Comment avez-vous bien pu me dire, cet été, que vous 
n'avez point de plaisir à écrire, que, que... je ne répète 
pas vos blasphèmes. Ah! la bonne et l'excellente réfuta- 



202 LETTRES D'EXIL. 

tioa de vous-même, que VÉglise Romaine et le premier 
Empira /Sachez bien qu'elle a fait notre consolation et 
notre joie cet hiver, sous la neige. Ma femme me la lisait 
le soir, je recommençais le lendemain. Nous avions chacun 
la prétention de trouver de nouvelles raisons du grand et 
vrai plaisir d'esprit que nous donnait cette lecture. Nous 
avons décidé que la principale cause en est dans l'excel- 
lence du fond et de la forme. Sérieusement parlant, tout me 
plaît et me charme dans cet ouvrage, la nouveauté, le ju- 
gement, l'indépendance et, ce qui ne gâte rien, le naturel 
et le mouvement du récit. Vous avez une certaine manière 
de dire les choses les plus fortes, sans avoir l'air d'ap- 
puyer, et pourtant elles pénètrent très à fond. Il faut 
absolument que j'essaye de vous emprunter cette manière 
qui me fait envie, et surtout cette modération hardie et 
incisive, quoique je sois bien sûr d'avance d'échouer 
dans mon imitation. 

Que votre lettre m'est arrivée à propos ! Vous m'avez 
rassuré le premier sur France et Allemagne. Depuis 
ce moment, j'aiété parfaitement tranquille. On a fait divers 
retranchements, cela va sans dire. Mais, avec toute votre 
pénétration, vous ne devineriez jamais quel est le mot dont 
on a exigé à tout prix la suppression, comme impossible à 
prononcer de notre temps. Ce mot est la Conscience t 
Partout où il se présentait, il a fallu honteusement l'effacer 
comme un scandale. Au reste, il est trop tard pour parler 
de cette petite campagne. Vous avez dii recevoir la bro- 
chure, si mon libraire n'a pas répété la faute qu'il a com- 
mise pour la Révolution. 

A propos de ce dernier livre, vous recevrez aussi 



k 



LETTRES D'EXIL. 203 

bientôt la réponse dont nous avons parlé quelquefois en- 
semble. Je n*y réponds pas à mes adversaires, je ne me 
défends pas; je profite de l'occasion pour établir quelle 
méthode de critique doit être appliquée à THistoire de la 
Révolution française. Puissiez-vous être content! voilà 
un grand point. Je suis obligé de m'endurcir d'avance 
contre ce que dira la presse. Car, excepté le Temps, je 
ne puis compter sur personne. Le silence ou l'invective^ 
lequel vaut le mieux? Quant aux honnêtes gens, ils m'ont 
souvent montré qu'ils sont charmés de me voir déchiré 
par leurs adversaires, c Qu'ils se mangent entre eux, 
disent-ils. Ce spectacle est réjouissant, i^ Beaucoup de gens 
trouvent ainsi un double profit. Premièrement, à ce que 
je les défende; secondement à ce que je me perde en les 
défendant. N'importe! je ne suis pas dupe, je vois très 
bien leur jeu. 

J'aurais voulu être plus modeste dans cette réponse. 
Mais, de notre temps, la modestie est immédiatement 
prise au mot comme l'aveu d'une défaite. 

Pardon, cher Monsieur, de tant d'explications dont vous 
n'avez pas besoin. Il faudrait vous avoir ici pour causer 
à notre aise de tant de (c libertés y> qui nous menacent. 
Nous nous entendrions, à coup sûr. Que produiront ces 
libertés qui tombent de haut sur la France, comme la 
schlague? Elles abuseront peut-être les trompeurs 
autant que les trompés. 

Une guerre avec l'Allemagne m'inquiéterait. Je ne sais 
si la France se retrouverait dans la bataille. 

Je n'ai pas voulu vous fatiguer des impossibilités que 
j'ai eues de vous écrire plus tôt, occupations de toute 



€ 



204 LETTRES D*EXIL. 

sorte, sans compter les insomnies. Quand je ne vous 
réponds pas sur-le-champ, c'est que je ne le peux pas. 
Adieu, cher Monsieur, ma femme est bien touchée de 
votre souvenir. Voulez-vous être assez bon pour offrir 
mes hommages à madame d'Haussonville? Voilà de beaux 
jours qui font espérer les hirondelles et, plus tard, plus 
tard, votre arrivée. 



Recevez, etc. 



EDGAR QUINET. 



DCXI 

A M. BULOZ 
A PARIS 

Veytaux, 24 février 1867. 

Mon cher Buloz. Si j'ai publié mes articles sur l'Aile - 
magne dans le TempSy n'en cherchez pas d'autres causes 
que celles que je vous ai dites. Pourquoi aurais-je eu 
d'autres motifs? Et, dans ce cas, pourquoi ne vous les 
dirais-je pas? Laissez donc les supppositions ; elles vous 
sont certainement bien plus désagréables que la réalité. 

Mon Dieu, dans quelle humeur noire vous êtes ! Je vous 
ai dit que je travaille pour vous et rien n'est plus vrai. 
Cela ne vous semble pas net? Sur quelle herbe avez-vous 
donc marché, mon cher ami? Il s'agit (mais entre nous) 
d'une Philosophie naturelle dont je suis occupé depuis 



LETTRES D'EXIL. 205 

fort longtemps. J'attends, pour achever, un ouvrage pré- 
cieux que j'ai fait demander. Ne parlez à personne de ce 
nouveau travail. Je ne vous aurais rien dit d'avance à 
vous-même, si vous ne m'aviez paru si incrédule. 

Vous êtes au comble de tous les biens, et assez mécon- 
tent. Je vis ici dans une caverne et délaissé, et satisfait. 
N'est-ce pas le monde renversé? 

Vous ne voulez donc rien dire de ma brochure France 
et Allemagne? Pourtant, il est certain que la vérité est 
là, et au fond c'est l'opinion de la Revue. 

Ma Critique de la Révolution n'est pas, comme vous le 
supposez, une pure défense de mon dernier ouvrage. C'est, 
avant tout, un système de critique appliqué à l'étude et à 
l'Histoire de la Révolution française. Il s'agissait de don- 
ner les règles d'une critique qui n'existe pas encore. Je 
compte, je vous l'avoue, sur le concours de ceux qui 
pensent comme moi. 

Vous voilà heureux, au milieu de ces libertés qui vous 
submergent. J'y échappe ici, sur mon rocher. 

Tout à vous. 

EDGAR QUINET. 



iir. 12 



206 LETTRES D'EXIL. 



DCXII 

A M. JULES FERRY 
A PARIS 

Veytaux, 26 février 1867. 

Cher Monsieur et ami, 

À vous mes remerciements. Je n'en dis pas davantage^ 
puisque vous me le défendez; mais les petites choses 
sont celles où se reconnaissent les hommes. J'ai à Paris 
deux à trois cents amis, et à peine un ou deux auxquels 
j'oserais demander de me mettre une lettre à la poste. 
Vous êtes l'un de ceux-là et M. Chassin est l'autre. 

Il va vous envoyer son ouvrage, V Armée et la Révolu- 
tion. M. Nefftzer lui a promis que le Temps rendrait 
compte du livre. Je vous serais personnellement recon- 
naissant de faire en sorte que cette promesse ne soit pas 
oubliée. Ce livre a tout son à-propos dans la loi de réor- 
ganisation militaire. 

Voilà donc les interpellations el l'opposition à la tri- 
bune ! Hélas! toutes les fois que j'entends ce langage, je 
sens que l'on n'a pas fait un seul pas. 

Les orateurs ne se servent pas de leur liberté. Ils 
parlent et raisonnent toujours dans l'esprit du Deux- 
Décembre. Comment vaincraient-ils cet esprit? Us en sont 
eux-mêmes remplis et aveuglés. Ils n'avaient qu'un thème 
à soutenir : 



ft 



LETTRES D'EXIL. 207 

« La circulaire Yandal est conforme à tout ce qui se 
fait depuis quinze ans; elle est la pièce la plus innocente 
et la plus nécessaire du régime. Par elle, jugez de l'édi- 
fice avec lequel elle est en pleine harmonie. > 

C'est le renversement des choses : vous, dans la presse, 
qui êtes garrottés, vous osez ; et eux, qui sont libres, n'osent 
pas. 

Que s'ensuit-il? Un spectacle singulier. La nation et 
le gouvernement s'affaissent progressivement en face 
l'un de l'autre, dans le faux, comme dans une trappe d'o- 
péra; ils ont déjà disparu jusqu'à mi-corps. 

Adieu, cher Monsieur. Courage pourtant, quand même! 

EDGAR QUINET. 



DCXIII 

A M. CHENAVARD 
A PARIS 

Veytaux, !«' mars 1867. 

Cher Chenavard, ne m'accusez pas. Si je ne vous ai 
pas écrit, tout en désirant vous répondre, du moins je 
me suis occupé de vous. Hier, j'ai corrigé les épreuves 
d'un morceau, le Panthéon, pour le Guide-Paris de 
l'éditeur Lacroix. J'y ai réclamé vos tableaux pour l'hon- 
neur du Panthéon et de la France. Malheureusement la 
place et le temps me manquaient pour dire toui ce que 




208 LETTRES D*£XIL. 

je pensais. Voyez dans ces lignes, si elles tombent sous 
vos yeux, un témoignage d'une vieille et fidèle amitié. 

Votre lettre, très belle, m'a fait le plus grand plaisir. 
Combien j'aurais voulu vous donner mon livre! 

Qu'est devenu le tableau les Dieux? îie le verrai-je 
pas? Nous vivons encore ici de l'écho de vos paroles. 

Adieu, cher Chenavard. Croyez à toute mon affection. 
Ma femme se rappelle à votre bon souvenir. 

Votre dévoué de cœur. 

EDGAR QUINET. 

Dans quelques jours, on publiera de moi la Critique 
de la Révolution. Vous la recevrez. Lisez-la en vous 
souvenant de nos promenades dans la campagne de Rome. 



DCXIV 

A M. LÉON RENAULT 
A PARIS 

Veytaux, 9 mars 1867. 

Mon cher ami. Ne comptez pas avec moi, je vous en 
prie. Il serait trop long de vous dire comment il m'a été 
impossible de vous écrire, tout en parlant et m'occupant 
beaucoup de vous. Votre indisposition a été pour nous 
une vive tristesse. Nous avons consulté de tous côtés, et jus- 
qu'en Allemagne. Ma femme vous a envoyé les avis que 



LEJTRES D'EXIL. 209 

nous avons reçus. Combien je me réjouis de lire ces deux 
mots de vous : « Je suis guéri. » 

Vous m'avez écrit des choses bien touchantes sur la 
mort de mon ami Théophile Dufour. Elles me sont arri- 
vées au moment où j'en avais le plus besoin. Ces paroles, 
dans une circonslance si grave, sont un nouveau lien 
entre nous. Pour supporter la perte de tant d'amitiés qui 
s'en vont, j'ai besoin de la vôtre, cher Renault. 

Je voudrais pouvoir oublier la France! Elle n'est pour 
moi que douleur depuis dix-sept ans ! Je me suis enfoncé 
dans des études et des travaux qui auraient dû me la 
faire perdre de vue. Mais je n'y ai pas réussi. Je la sens 
au fond comme une blessure que le temps ne ferme pas. 
Je me réjouis de mon exil, car c'est le dernier moyen 
qui me reste de protester, non pas au nom d'un parti 
seulement, mais au nom de la conscience humaine insul- 
tée, bafouée, et qui n'a plus de refuge. Soyez certain que 
pareille abjection ne s'est pas vue depuis les anciens 
Césars. Il a fallu alors qu'un dieu vînt au monde pour 
sauver la conscience perdue. Quel dieu viendra, de nos 
jours, pour sauver l'homme et la providence? Car ils sont 
tous les deux aussi entamés l'un que l'autre par ce que 
nous voyons et entendons chaque jour. 

Quand le silence est complet, on peut croire qu'il germe 
quelque chose. Mais, dès que l'opposition parle, il n'est 
plus possible de se faire la moindre illusion. C'est bien 
l'esprit et le cœur qui sont viciés et atrophiés. Le gou- 
vernement fait son métier. M. Rouher répète le discours 
fait, il y a dix-huit cents ans, par les Narcisse et les Pal- 
las des anciens Césars. Il n'a rien à y changer : Le 

12. 



% 



210 LETTRES D'EXIL. 

peuple a donné ses droits au prince. Diminuer le 
prince, c'est attenter au peuple! Voilà le sophisme 
avec lequel on a enlerré rancien monde. Et ce sophisme 
des antichambres des Caligula fait aujourd'hui la fortune 
et ce qu'on appelle Téloquence des minisires d'État 
du régime actuel. 

Ils n'ont pas d'autre armure, ils s'en servent; ils font 
bien, à leur point de vue. 

. Mais ce qui semble incroyable, c'est que l'opposition 
n'ait pas un mot à répondre à ce vieux et ridicule défi 
jeté à la conscience humaine. Non; ils n'ont su que cour- 
ber la tête sous le pied de nos Narcisse et de nos Pallas. 
Un des ministres du gouvernement provisoire nous a 
même enseigné que les institutions du Deux-Décembre 
doivent nous être sacrées à Végal des Principes de 86. 
Quand des hommes qui ne sont pas de malhonnêtes gens, 
en sont arrivés là, il faut bien reconnaître un travail de 
décomposition analogue à celle des cadavres. Il ne leur 
reste plus une seule notion de justice qui puisse les tenir 
debout. Peut-être auraient-ils encore des lueurs ; mais le 
courage leur manque pour défendre la vérité, et, s'ils la 
trahissent à chaque mot, ce n'est pas qu'ils soient natu- 
rellement plus dépourvus de courage que d'autres; 
mais ils pensent que cette nation ne vaut plus la peine 
qu'ils se mettent en frais de courage et de probité pour 
elle! 

Quant aux démocrates purs, l'expérience est curieuse. 
Plus ils ont été bâtonnés et étranglés, plus ils se sont 
montrés doux, bénins, satisfaits de tout et de tous. Que 
promet cet étrange tempérament? 



LETTRES D'EXIL. 211 

Dans quelques jours, vous recevrez ma Critique de la 
Révolution. Si nous ne refaisons pas le droit et la con- 
science, renonçons à tout lendemain. C'est Tâme humaine 
qu'il faut faire revivre. Aujourd'hui, 9 mars 1867, elle est 
encore enterrée. 

Adieu, cher excellent ami. Mes hommages à madame 
Renault, à madame votre mère, à madame Aubry. Em- 
brassez pour moi votre cher enfant, qui porte le rameau 
d'olivier dans notre déluge. Qu'il vive, et heureux ! 

EDGAR QUINET. 



DCXV 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, 14 mars 1867. 

Un seul mot, mais du moins sans tarder. Voilà donc 
rArmée et la Révolution et, de plus, le souffle des vo- 
lonlaires de 92. Je n'ai pu que parcourir le volume. J'y 
ai trouvé ce qui manque le plus à ce temps : la vie et le 
courage de s'en servir. Merci encore une fois, pour la 
dédicace à Charras. Vous êtes presque le seul qui n'ait 
pas oublié. Les autres ont tout livré, le passé comme le 
présent. Ils s'amusent. Leur opposition est une partie de 
leurs plaisirs, et elle n'est pas autre chose. 

Votre article du Phare (sur le grand acte) est excellent. 



< 



212 LETTRES D'EXIL. 

Il est lumineux pour qui veut voir. Il fallait bien que le 
gouvernement couvrît de quelques mois cet affreux boc- 
coUj la suppression de la discussion sérieuse. On a écrit 
sur des bouls de papier : droit commun à la sixième 
chambre^ interpellation. On a enveloppé la pilule 
d'arsenic; les malheureux avalent lé tout, avec une demi- 
satisfaction béate et prétentieuse! Mais passons!... 

Ne dois-je pas me réjouir d'être resté en exil pour 
protester jusqu'au bout? 

Adieu, cher et véritable ami, à vous et aux vôtres, de 
cœur et d'âme. 

EDGAR QUINET. 

Ma Critique de la Révolution va être étranglée entre 
ce beau Corps législatif et l'Exposition... Que faire? Je 
conseille à Lacroix de ne pas attendre et de paraître 
lundi prochain. 



DCXVI 

A M. EMILE DE GIRARDIN 
A PARIS 



Veylaux, 15 mars 1867. 



Monsieur et ancien collègue, 

Il m'était bien difficile de prendre un parti sur votre 
lettre de cet été. Je vous voyais garder des espérances 




LETTRES D'EXIL. 213 

qu'il m'était impossible de partager ; et je ne pouvais que 
me taire et laisser parler le temps à ma place. Aujour- 
d'hui, je suis heureux de vous féliciter. C'était un de 
mes étonnements de voir falsifier sous nos yeux l'Histoire 
dont nous avons été les témoins, sans que personne osât 
la rétablir par un mot. Vous avez dit ce mot. Notre exil, 
depuis quinze ans, n'a pas d'autre signification que 
d'empêcher la vérité de se prescrire. C'est pour cela, 
encore une fois, que nous vivons en exil. 
Recevez, Monsieur et ancien collègue, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCXVIl 

A M. VERNE-DDFOUR 
A GENÈVE 

Veytaux, mars 1867. 

Monsieur, 

Combien d'obligations je vous ai pour la grande peine 
que vous avez prise! Vous me restituez une partie de 
mes aïeux dont je n'aurais pu retrouver l'existence. Le 
soin et l'exactitude de vos recherches donnent un prix 
inestimable à votre travail. Je vous serai reconnaissant 
de tout ce que vous pourrez m'apprendre de nouveau sur 
mes alliances avec Genève et avec l'Italie. On se connaî- 




2U LETTRES D'EXIL. 

trait bien mieux soi-même, si Ton connaissait mieux ses 
origines. Il appartient à Genève de consar.rer, par un mo- 
nument historique, la piété des souvenirs de famille. 
Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCXVIII 

A M. ANTONIN PROUST 
A NIORT 



Veytaux, 20 mars 1867. 



Cher Monsieur, 



J'envoie mes félicitations aux Archives de VOuest. 
Vous êtes entré le premier dans la voie de ces publica- 
tions qui, en se continuant, seraient à l'histoire de la Ré- 
volution ce que les recueils des Bénédictins et des 
Scfiptores rerum italicarum sont à l'histoire de l'an- 
cienne France et de l'Italie. Le projet est grand, l'exécu- 
tion excellente. Ce serait à une association de tenter des 
œuvres aussi considérables. Il est digne de vous de vous 
en être chargé tout seul. Que l'opinion vous assiste et 
vous récompense. Mais y a-t-il encore une opinion ? 

Quelle discussion à ce Corps législatif ! Quelle opposi- 
tion! Non, je n'exprimerai jamais tout ce que ce langage 
m'inspire de dégoût et de mépris. Où sont les temps où 



LETTRES D*EX1L. 215 

Cavaignac voulait être élu^^onr protester jusqu^à Cayenne 
inclusivement? 

L'honneur, Tavenir de la France eussent été réservés 
et peut-être sauvés par une seule parole d'honnête 
homme. Mais cette parole ne s'est pas trouvée. L'Histoire, 
s'il y en a, pour de pareilles laideurs, dira que les républi- 
cains n'ont su que couvrir la couronne, et les membres 
du Gouvernement provisoire féliciter, congratuler le 
Deux-Décembre. Ils ne savent plus, les uns et les autres, 
que rendre hommage à quiconque a écrasé leur cause et 
leurs amis. S'il y avait une protestation universelle de 
tous les partis en France contre une semblable flétris- 
sure, on pourrait concevoir un remède. Mais non! il n'y 
arien, absolument rien. Leur verbiage satisfait; c'est tout 
ce que Ton peut supporter. Je ne dis rien du non-sens, 
de la niaiserie. Voilà donc ce que devient, en quinze ans, 
une nation qui se livre ! Qu'elle évite la grande guerre 
contre des peuples neufs ! Car, avec ce monde de Bas- 
Empire, avec ces généraux de Bas-Empire, je pressens 
qu'elle serait battue et sans retour. 

Adieu, cher Monsieur; donnez-moi de vos nouvelles, et 
venez le plus tôt que vous pourrez. Vous allez recevoir 
ma Critique de la Révolution. Ne vous attendez pas à 
un volume; c'est un petit ouvrage, mais, je l'espère, 
substantiel. 

EDGAR QUINET. 



i 



216 LETTRES D'EXIL. 



DCXIX 

A M. VICTOR CHAUFPOUR 
A THANN 

Veytaux, mars 1867. 

Mon cher ami. Je lis les interpellations au Corps légis- 
latif, et voici mon impression : M. Thiers, le meilleur de 
tous, ne se lasse pas de rendre hommage à l'homme qui 
Ta chassé de France, à coups de pied dans les reins. 
N'importe, il faut qu'il rende hommage. 

Eh bien, quand toute trace de caractère est si visible- 
ment effacée, il faut en conclure ceci : que la France se 
garde bien de la grande guerre ! Car, dans la guerre, c'est 
le caractère qui décide; et, d'après tout ce que nous 
voyons, la France impériale serait inévitablement battue 
et sans retour. 

On parle beaucoup de l'habileté de M. Thiers; et il 
trouve moyen de rattachera la cause du Deux-Décembre 
tous les Italiens, tous les Polonais, tous les hommes qui 
ont un instinct de nationalité. 

Bien mieux, il proclame que le Deux-Décembre, c'est le 
suffrage universel dans toute sa liberté* Il le reconnaît, 
et il s'en réjouit. 

Quand de pareilles choses sont dites par des hommes 
qui parlent au nom de la liberté, et que l'on n'entend plus 



LETTRES D'EXIL. 217 

un autre langage, il faut bien reconnaître un fait : si 
jamais ce simulacre de peuple venait à se heurter contre 
un peuple vraiment vivant, on ne verrait plus que de la 
poussière ! 

Et toujours appeler cet homme : la France! Et glori- 
fier cette majorité !... 

M. Thîers déclare que le gouvernement français n'a 
jamais couvert la Prusse, et il sait bien le contraire, au- 
tant que moi. Il sait que le gouvernement du Deux-Dé- 
cembre a poussé M. de Bismark. Mais quoi ! il faut 
louer, congratuler, même en blâmant! 

Encore une fois, que la France se garde de la grande 
guerre. Elle serait foulée aux pieds! 

Mille amitiés et hommages autour de vous, mon bien 
cher Chauffeur. 

EDGAR QUINET. 



DCXX 

A M. ANATOLE DUNOYER 
A BERNE 

Veytaux, mars 1867. 

« 

Cher Monsieur, 

Vous faites bien de penser au bonheur domestique, 

vous êtes si digne de le rencontrer! Oui, faites-vous 
ui. 13 



t 



218 LETTRES D'EXIL. 

une vie intérieure! Et qu'elle soit 'aussi heureuse que 
vous méritez de Tavoir. Je joins tous mes vœux à ceux 
que forment pour vous tous vos meilleurs amis. Ma 
femme est de moitié, comme toujours, dans mes souhaits 
pour vous; elle vous le dit expressément. 
Ne viendrez-vous pas nous voir? 
Après cette discussion, nul moyen de s'abuser. Des 
mots, des phrases. Les Français sauront toujours parler; 
mais pas un accent, pas une vue juste, forte; l'abandon 
de soi-même sous toutes les formes. Ni cœur, ni esprit, 
ni intelligence. Comment un peuple se maintiendrait-il 
debout, quand tout cela a péri en lui ? 

Voilà une loi de la presse qui est le dernier coup 
de grâce à l'esprit français. Figurez-vous un misérable 
écrivain français qui doit se demander, à chaque ligne,- 
si elle ne lui coûtera pas vingt-cinq mille francs. Il ne lui 
restera plus qu'à éviter toute idée, et à ramasser des mots. 
C'est la mort de l'esprit français, prisonnier pour dettes 
dans la geôle du fisc ! Je défie aucun talent de se former 
désormais avec cet horizon. 

Pour savoir ce que l'esprit humain pense, faudra-t-il 
écouter l'Angleterre, l'Allemagne, tout le monde 
excepté la France? 

Encore une fois, soyez heureux quand même, et mépri- 
sez ces hommes qui ont tout livré, tout oublié. 
Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



I 



LETTRES D*EXIL. 219 



DCXXI 

A MADAME R*** 
A PARIS 



Veytaux, 25 mars 18i37. 



Madame, 



Vous m'avez comblé, et je dois vous sembler bien 
indigne. Ajoutez à toutes vos bontés l'indulgence dont 
j'ai besoin et que j'implore. Ce qui m'a fait apprécier 
cette singulière littérature de mon temps, c'est qu'elle a 
passé par vos mains. Voilà, il me semble, son principal 
mérite. J'ai lu, à la sueur de mon front et par obéissance, 
les Odeurs de Paris. Hélas! Madame, oserais-je dire, 
en conscience, que je m'attendais à mieux? J'aimais beau- 
coup plus M. Veuillot quand il faisait le derviche hur- 
leur. Depuis qu'il n'est plus en colère, il n'a presque plus 
d'esprit. Nos ennemis baissent, j'en suis fâché. Car j'ai 
peur que tout ne baisse à la fois. 

Je voulais me mettre au niveau de notre siècle; vous 
m'y avez aidé en m'envoyant toute une bibliothèque à 
laquelle vous n'avez voulu toucher que du bout des 
doigts. Mon éducation est maintenant très avancée. Je 
n'ai vraiment plus de progrès à faire. Si jamais vous 
m'envoyez un livre, je demande instamment qu'il soit de 
votre goût et que vous l'ayez lu avant moi. 



c 



220 LETTRES D'EXIL. 

Galilée n'est pas tout ce que j'attendais. Mais c'est 
une œuvre sérieuse, modérée, raisonnable, une personne 
sage et suffisamment aimable, dont on est, en somme, 
très content de faire la connaissance. 

Mes compliments, je vous prie, à M. et à Madame 
Renan. Je ne vois plus guère que M. Renan et deux ou 
trois autres qui continuent de travailler et de créer en 
France; le reste s'abandonne à la warana... Mais je ne 
glisserai pas dans ce triste sujet. Je vous écris pour m'en 
consoler. 

Quelle joie pour vous, Madame, que les succès de 
monsieur votre fils, qui lui coûtent si peu d'efforts! Nous 
nous associons de loin à vos triomphes. Avec de pareils 
commencements, il n'est aucun avenir que vous ne soyez 
en droit d'attendre! Qu'il vive! C'est avec ces jeunes vic- 
torieux que le monde continue et se fraye une voie. 

Agréez, Madame, etc. 

EDGAR QUINET. " 



DCXXII 

A M. SCHMIDT 
AFRIBOURG 

Veylaux, 30 mars 1867. 

Voici, cher et excellent citoyen, mon petit ouvrage qui 
parait en ce moment. Critique de la Révolution. Vous 
verrez que j'ai voulu non pas me défendre, mais établir 



LETTRES D'EXIL. 221 

les principes sur lesquels doit être fondée une véritable 
critique de l'Histoire de la Révolution française. Ces 
principes sont encore très peu connus. Ils devraient faire 
la première base de notre rénovation sociale . Je m'at- 
tache strictement au droit, au juste. Car il ne reste plus 
que cela à la démocratie française. Tout le reste a 
sombré. Si nous ne nous attachons à l'idée même du 
droit, nous périrons certainement et, de plus, nous l'au- 
rons mérité. 

Quel dommage que vous n'ayez pu venir à noire ren- 
dez-vous de Lausanne! Je comptais tant vous y trouver, 
et nous avions tant de choses à nous dire ! N'y aura-t-il 
aucun moyen de réparer ce contre-temps si grand pour 
nous? 

En ce moment, ce n'est pas seulement l'Empire qui 
s'en va, c'est notre France! Nous aurions bien des ques- 
tions à nous poser. Par exemple : « Si la France est 
envahie, que ferons nous? j) Il vaut la peine d'y penser 
d'avance. 

Adieu, cher citoyen, mille choses de ma femme. Avons 
de tout cœur. 

EDGAR QUINET. 

Je n'ai pu vous envoyer les numéros du Temps, parce 
que je n'en avais qu'un exemplaire. On m'écrivait: 

« Le Temps ne peut suffire aux demandes. Le tirage 
exceptionnel qu'il avait fait faire se trouve insuffisant. » 

On va réunir les articles en brochure. 

Combien je désirerais causer avec vous de tout cela 
et de mille autres choses ! Il est certain que la situation 



222 LETTRES D*EXIL. 

de la France serait inquiétante, si les peuples n'avaient 
la vie si dure. Je fais ce que je puis dans mon coin et sous 
les neiges. Je pense à vous, je vous lis, toujours avec 
joie, et je vous envoie mes vœux, cher Schmidt. Vous 
êtes ce qu'il y a de plus rare et de presque introuvable 
en ce temps, car vous êtes une conscience. Courage! 



DCXXIII 

A M. JULES FERRY 
A PARIS 



Yeytaux, 1« avril 186T. 



Monsieur, 



Avez-vous reçu ma Critique de la Révolution? Elle 
arrive à un bien mauvais moment et risque d'être écrasée 
entre les épais discours du Corps législatif et l'Exposi- 
tion. 

L'important est ceci. Je me propose de trouver un 
terrain où la démocratie soit invincible, et ce terrain est 
celui du droit démontré par l'Histoire. Rendons à la 
démocratie la conscience. Si nous approuvons la Terreur 
dans le passé, quand nous avions la force, il est tout 
simple qu'on nous applique la Terreur, aujourd'hui que 
la force nous manque. Le secret de la faiblesse de la 
démocratie actuelle, c'est qu'on l'écrase avec son Taux 




LETTRES D'EXIL. 223 

principe retourné contre elle. Que de choses à dire sur 
ce sujet ! 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCXXIV 

A M. E. DE BONNECHOSE 
A PARIS 

Vcytaux, 1er avril 18G7. 

Monsieur, 

J'eusse fait bien volontiers ce que vous demandez. 
Malheureusement Baudot, dans ses Mémoires^ ne parle 
pas de Hoche ; il n'en fait aucune mention ;.il ne prononce 
pas même son nom, chose fort regrettable, puisque c'est 
Baudot qui a donné à Hoche le commandement en chef 
de l'armée du Rhin. H ne fait d'ailleurs aucune allusion 
à celte nomination qui a valu à tous deux la haine de 
Saint-Just. 

J'accepte avec empressement. Monsieur, l'espérance 
que vous me donnez de vous voir dans ce libre pays. 
J'aimerais à y parler avec vous de la France. 

Il est absolument urgent de réparer en France la con- 
science et le droit. Que chacun y travaille à sa manière. 

La France ne peut se relever qu'en jetant par-dessus 



c 



224 LETTRES D'EXIL. 

bord une partie de son mauvais lest. J'appelle ainsi son 
idolâtrie pour le plus fort. 
Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCXXV 

A M. PAILLOTE! 
A VERSAILLES 

Veytaux, avril 1867. 

Mon cher Monsieur, 

Mille et mille remerciements de votre lettre, sans ou- 
blier la peine prise pour Téventail. Vous voilà donc à 
rhôtel? Hélas! je ne me représente plus notre France 
que comme une grande hôtellerie où je me sentirais 
probablement très étranger ! Personne ne me reconnaî- 
trait; non, je ne trouverai pas même le chien d'Ulysse 
pour me reconnaître. Il vaut donc mieux rester ici par 
mille raisons. Mais je compte que vous ne manquerez 
pas de venir reprendre votre place, au i^*^ juin, sur ce 
vieux fauteuil où je vous cherche souvent. 

Mon libraire va vous envoyer, s'il ne Ta fait déjà, deux 
exemplaires de ma Critique de la Révolution, Jamais 
ouvrage, petit ou grand, ne sera venu au monde sous 
une plus mauvaise étoile. Je risque fort d'être étranglé 
en silence entre le Corps législatif et l'Exposilion. Qui 




LETTRES D'EXIL. 225 

peut encore prêter l'oreille à une question de conscience 
et de droit? Cela est trop vieux au moins de six semaines. 

Pardonnez ces réflexions à un homme qui voudrait 
bien que le droit et la vérité ne fussent pas étouffés sans 
crier. C'est trop demander, je le sais; nous devrions avoir 
rhabilude de l'étranglement. 

Que vous dlrai-je de nous? Là vie s'écoule sans ap- 
porter aucune espérance, et pourtant nous sommes heu- 
reux malgré tout; heureux aussi de ne pas voir y de ne 
pas entendre. C'est le bonheur que s'attribuait la statue 
de pierre de Michel-Ange. 

Si, du moins, ma chère femme avait une meilleure 
santé ! Qui saura jamais les sacrifices qu'elle a faits à une 
pensée ! Vous, cher Monsieur, vous le devinez. 

Croyez-moi votre sincèrement dévoué 

EDGAR QUINET. 



DCXXVl 

A M. LUZARCHE 
A PARIS 

Veytaùx, 10 avril 1867. 

De ma prison de Chillon, j'applaudis à vos vers éner- 
giques, indignés, dans la Chronique rimée. Voilà bien la 
juste colère d'une bonne conscience. Il y a donc encore 

quelque part un cri de conscience dans ce gouffre de 

13. 




226 LETTRES D'EXIL. 

mensonge? Sauvez au moins la langue, les beaux vers ! 
Puisque la vérité ne peut plus se montrer en prose, c'est 
le moment de la déshabiller et de la montrer en vers. 
Les sujets d'indignation ne nous manqueront pas. Puisse 
le public (s'il vit encore) vous soutenir et vous encoura- 
ger à vivre à sa place ! 

Ces vers me donnent le sincère regret de n'avoir fait 
que vous entrevoir ici dans ma caverne. Nous ne sauve- 
rons la France qu'en nous rattachant stoïquement à l'idée 
du droit. 

Mes souvenirs à M. Fermé, quand vous le verrez dans 
sa geôle. 

Recevez, Monsieur, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCXXVII 

A M. BÉTANT 
A GENÈVE 

Vcytaux, 26 avril 1867. 

Mon cher ami. Un mot seulement. Vous avez dû rece- 
voir le gros volume d'Aristote grec. Je vous prie aujour- 
d'hui instamment de m'envoyer le premier volume des 
Aryas de M. Adolphe Pictet (je possède le second), les 
Transactions philosophicals. (J'espère que la biblio- 
thèque de Genève a ce grand recueil anglais.) 




LETTRES D*EXIL. 227 

Voilà donc la guerre ! Et quelle guerre !... 

Malheureux pays qui est resté sourd à tous les avertis- 
sements, à toutes les supplications ! Enfin la verge 
d'Assur est levée ! Elle décidera. 

Mille et mille amitiés à tous les vôtres. 

EDGAR QUINET. 



DCXXVIII 

A M. HENRI MARTIN 
A PARIS 

Veytaux, 2 mai 1867. 

Mon cher ami. La guerre parait, en effet, ajournée. La 
Prusse a besoin d'armer ses côtes, de compléter l'arme- 
ment de la Confédération du Sud. Elle n'a, d'ailleurs 
aucune haine contre le régime impérial et n'est point 
impatiente d'y meKre fin. 

Il y aura donc trêve, mais la question reparaîtra, et, 
tôt ou tard, il s'agira de savoir si la décadence politique 
de la France depuis seize ans a entraîné pour elle la 
décadence militaire, et si elle va céder en tout à l'avène- 
ment d'une autre ra<îe. J'espère bien qu'il n'en sera pas 
ainsi. Cela dépend encore des Français. Mais il est temps 
qu'ils s'occupent de leurs affaires et qu'ils ne ferment 
plus leurs oreilles à la vérité. Les lois que l'on prépare 
pour ou plutôt contre la presse, semblent se promettre la 



228 LETTRES D'EXIL. 

mort de l'esprit français. Quel homme osera penser, 
quand, au bout de chaque idée, il verra en perspective 
une amende de vingt-cinq mille francs? Profitons donc 
de ce reste de liberté agonisante. 

Au milieu de mes difficultés, j'ai fait deux choses 
depuis rhiver. Dans France et Allemagne, j'ai montré 
où est le danger. Dans la Critique de la Révolution, yen 
ai appelé au droit, au droit pur, car c'est là notre unique 
refuge. J'ai dit et prouvé qu'il faut que la France se 
refasse une armure nouvelle, à l'épreuve des nouveaux 
engins de guerre ; et celte armure ne peut être qu'une 
nouvelle conception du droit, plus libre et plus humain 
qu'il ïi'a pu apparaître dans les luttes du passé. 

Il ne suffit pas que la France ait des fusils à aiguille. 
Il faut qu'elle représente quelque chose qui ait accès 
dans le cœur de tous les peuples. C'est à quoi il faut 
travailler énergiquement. Nous avons à refaire notre Hoc 
signo vinces. 

Vous pouvez, mon cher ami, m'aider beaucoup dans 
cette œuvre de salut. Choisissez le moment, mais que 
l'on sache que, dans ces temps difficiles, il y a encore des 
hommes qui voient au delà de l'heure présente. 

Adieu. Tout se glace en France, dans l'esclavage. 
Tout disparait; que les amitiés survivent! Ma femme 
vous envoie à tous deux ses souvenirs. Faut-il vraiment 
espérer vous voir cet automne? M. €t madame Michelet 
nous arrivent après-demain. 
Mes amitiés à votre cher fils. A vous de cœur. 



EDGAR QUINET. 



\ 



LETTRES D'EXIL. 229 



DCXXIX 

A M. ERNEST NAVILLE 
A GENÈVE 

Vcytaux, 4 mai 18C7. 

Cher Monsieur, 

Un lumbago, qui m'a cloué fort désagréablement au 
lit, m'a empêché de vous remercier de vos brochures phi^ 
losophiques et politiques. Je les ai lues avec l'intérêt et 
l'attention que je mets à tout ce qui me vient de votre 
part. Il est vraiment impossible que l'espèce humaine 
reste dans ce désert moral où elle est arrivée. Elle cher- 
chera tôt ou tard une issue ; et, ce jour-là, elle bénira 
ceux qui lui auront préparé le chemin, à leurs risques et 
périls. 

En attendant, fai vu Vimpie adoré sur la terre, et, 
aussi longtemps que ce triomphe durera, n'espérons pas 
que la conscience et la morale survivent dans un grand 
nombre. Une douzaine de justes peut-être, c'est beau- 
coup ! N'en attendons pas davantage. 

M. et madame Michelel viennent de nous arriver. Nous 
voilà retenus à Veytaux pour le mois de mai. Mille sou- 
venirs affectueux de ma chère femme. 

Recevez, cher Monsieur, etc., 

EDGAR QUINET. 




1. ' - ' 



230 LETTRES D'EXIL. 



DCXXX 

A M. A. DE GANDOLLE 
A GENÈVE 

Veytaux, 5 mai 1867. 

Monsieur, 

A mon grand regret, une indisposition m'a empêché de 
vous adresser plus tôt, ainsi qu'à madame de Candolle, 
mes compliments sur le mariage de monsieur votre fils. 
Veuillez agréer aujourd'hui mes vœux que j'espérais aller 
vous porter moi-même. Mais l'arrivée de M. et de Ma- 
dame Michelet nous retiendra ici tout le mois de mai. 

Croirez-vous, Monsieur, qu'à force de vivre avec la 
Géographie botanique, j'ai été amené à rédiger ce que 
m'inspiraient les grands horizons que vous découvrez à 
chaque pas ? Avant de publier ces sortes de méditations, 
il me faudrait une bonne heure de causerie avec vous 
sous vos arbres du Vallon. Je ne sais quand cette heure 
désirée arrivera. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 2âl 



DCXXXI 

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
A PARIS 

Veytaux, C mai 1867. 

Mon cher ami. J'ignorais que vous venez de perdre 
votre père; vous savez que je Tai connu ; sa figure m'est 
restée bien présente et elle me rappelle de si excellents 
souvenirs ! Tous ceux que j'ai connus et aimés en France 
disparaissent ainsi! Quel vide, quel désert je trouverais^ 
si je revoyais mon pays ! Je n'ose même y penser. Je 
croirais avoir affaire à tout un autre monde où personne 
ne me reconnaîtrait. Recevez au moins le témoignage 
de la part bien véritable que je prends à votre deuil. Le 
moment ne viendra-t-il pas où je pourrai vous dire de 
vive voix à quel point je m'intéresse à tout ce qui vous 
touche, fortune ou infortune? 

EDGAR QUINET. 

Vous demandiez des explications, je les ai données *• 
La discussion a été très étendue et prolongée. J'ai ici 
près de trois cents journaux ou Revues qui ont manié la 

1. Voy. Critique de la Révolution, 




m LKTTJIKS D'JUX.. 

question. Les résultats soi)t entrai âans la consfionce pu- 
blique, je ne puis en dtnl^ Se perdaitrjias une occa- 
sion de relever notre FrM|i»^n relevaht l'idifechi droit. 



K H. LOUIS VIARDOT 
A BADB 



Mon cher Monsieur, 

Comment m'excuserî Cela est impossible. J'en appelle 
à votre indulgence. Un travail obstiné, c'est là une bien 
mauvaise raison, et je ne prétends pas m'en couvrir. J'ai 
lu voire opuscule avec tout l'intérêt qu'il mérite. Mon 
tort aétê de vouloir vous faire une réponse un peu digne 
du sujet; et, pour cela, il m'eût fallu des loisirs que je 
n'ai pas IrouTés et sur lesquels j'aurais dû ne pas 
compter. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai péché par 
respect et non point par négligence. 

Vous soulevez toutes les grandes et éternelles ques- 
tions. Comment ai-je pu espérer que je trouverais le 
temps d'y répondre? J'aurais dû tous écrire sur-le- 
champ que votre opuscule exprime à merveille vos opi- 
nions, qu'il force de penser, qu'il est dans la voie où notre 
siècle parait s'engager, qu'il résume avec clarté, avec 
loyauté, avec simplicité, les principaux résultats de la 



LETTRES AIIIL. !33 

science modeine. A tons cfli points de vue, une grande 
publicité viendrait fort à prt^of.' Vos amis doivent la dé- 
sirer, et je Sois de ce nombre. J'ajouterai que, dans ce 
prograBEÙse qui renferme le monde, je n'oserais pas af- 
firmer qu'il n'y ait pas des desiderata et des lacunes. Le 
inonde moral est un peu sacrifié, ce qui est la pente de 
notre époque. Nous sommes tous à cette heure ensevelis 
sous les découvertes des sciences physiques, et l'âme, il 
faul le reconnaître, a disparu des choses humaines... 
Epurt... e purt... Est-il bien certain que la connais- 
sance plus approfondie des développements de la vie 
universelle n'ouvrira pas de nouvelles chances et de nou- 
velles perspectives aux pressentiments de l'esprit et aux 
prétentions du cœur humain? Je voudrais qu'un homme 
de conscience tel que vous dit son mot sur le rapport des 
lois universelles de la nature avec le progrés et ta chute 
de la conscience. J'ai essayé de le faire. Mais c'est là un 
sujet inépuisable, toujours ébauché, et que les honnêtes 
gens doivent se renvoyer l'un à l'autre, jusq.u'â la fm des 
temps. 

Veuillez faire agréer mes hommages à madame Viardol. 
Je la supplie de réclamer pour moi votre indulgence. 

Recevez, etc., 

EDGAH QUIHET. 



^ — . -r»' 



2:U LETTRES D'EXIL. 



DCXXXIII 

A M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 
A PARIS 

Veylaux, 9 mai 4867. 

Mon cher ami. Buioz me répond qu'il est tout disposé 
à très bien accueillir ce que vous voudrez faire sur la 
Critique de la Révolution. Il n'y aura donc aucune dif- 
ficulté, quand vous prendrez la peine de porter vos con- 
clusions. Cela est nécessaire, après un débat si grand 
dans toute l'Europe» Je n'ai eu, il est vrai, que deux 
ou trois contradicteurs déclarés sur le fond des choses, 
et il n'est pas inutile de le constater. Les esprits, depuis la 
conférence de Londres, ont retrouvé un peu de calme; ils 
sont redevenus capables d'attention. Chose capitale, d'ail- 
leurs : dans des circonstances si critiques, si périlleuses, 
il est certainement utile de montrer que le droit de la R^- 
volution française peut être encore notre Hoc signo 
vinceSy que nous avons travaillé à corriger l'idée de ce 
droit, que nous l'avons renouvelé, en ne gardant que ce 
qui est au fond de la conscience de tous les peuples. C'est 
là notre armure bien plus que les fusils à aiguille. Nous 
portons encore en nous le principe réparé de la civilisa- 
tion. Il est bon de le dire et au fond rien n'est plus 
actuel. 

Adieu encore, cher ami ; recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D*EXIL. 235 



DCXXXIV 

A M. MARC MONNIER 
A GENÈVE 

Vcytaux, 17 mai 18C7. 

Monsieur, 

Voici une demande bien indiscrète. Mais je vous prie, 
de grâce, de ne pas nous la refuser. Soyez assez bon, 
assez entreprenant pour nous faire le plaisir de venir 
dîner à Veytaux mercredi prochain, à une heure. Je me 
hâte d'ajouter, pour vous décider, que vous trouverez à 
vos côtés M. et madame Michelet, qui sont presque aussi 
impatients que nous de vous revoir. Nous espérons que 
MM. Chenevière père, Bétant, Barni, seront aussi des 
nôtres. Ne nous refusez pas ; vous nous désoleriez tous. 

Ma femme veut expressément que je vous prévienne 
qu'il s'agit d'un dîner paysannesque, de rat des champs. 

EDGAR QUINET. 



236 LETTRES D'EXIL. 



DCXXXV 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, 17 mai 1867. 

Mon cher ami. Faut-il donc renoncer à la fête que nous 
nous faisions de vous revoir? Nous vous avons beaucoup 
attendu contre toute apparence. L'été n'apportera-t-il au- 
cune occasion? Les chemins de fer ne se raviseront-ils 
pas ? Je me suis accoutumé à ne rien attendre ni des 
choses, ni des hommes; pourtant je fais ici une excep- 
tion. J*espère encore que, avant l'automne, un dieu ou 
une déesse vous amènera par la main dans votre cellule. 

Voilà donc la paix ; ou du moins la guerre ajournée. Il 
faudrait être bien fou pour ne pas s'en réjouir, s'il est 
raisonnable de se réjouir de quelque chose sous ce ré- 
gime. Victorieuse ou vaincue, la France avait devant elle 
un résultat certain dans les deux cas : l'esclavage. 

La ligue de la paix est assurément bonne en soi. J'au- 
rais voulu cependant qu'elle fût la ligue de la liberté et 
que ce vœu-là en eût fait le fond. 

Il ne serait peut-être pas trop tard pour finir par où il 
eût été à propos de commencer. Avez-vous remarqué le 
silence obstiné des Allemands, tant qu'a duré la menace 
de guerre ? Ils n'ont commencé à se dégeler qu'après 
l'ouverture de la Conférence. Ce silence dans les rangs 




LETTRES D'EXIL. 237 

de toute la nation allemande ne présage rien de très bon 
pour Tavenir. Vous voyez, par ces quelques mois, que, 
selon notre habitude, nous aurions été d'accord, si nous 
avions pu causer. 

Je crois sentir qu'il se fait un petit progrès de raison 
dans le fond du peuple. On entrevoit un effort à s'orga- 
niser, à penser. Je ne sais si Ton pourrait en dire autant 
des classes bourgeoises et oisives. La vie semble recom- 
mencer. 

Quand viendra Paris militaire? Ah ! l'auteur devrait 
bien nous apporter lui-même cette bombe. 

Michel Lévy vient de publier une nouvelle édition de 
mon Histoire de la Campagne de 1815. C'est en réalité la 
quatrième. Je ne l'ai vue annoncée nulle part. Malheur 
aux absents ou aux vaincus! C'est tout un. 

Après cela, je dis comme Jérémie : Non Serviam I et, 
malgré ces mauvais jours, je ne me lamente pas. De meil- 
leurs temps viendront; vous les verrez, et vos enfants après 
vous. Embrassez-les pour moi, pour nous. 

EDGAR QUINET. 

Compliments de Michelet ; il a beaucoup goûté et loué 
votre ouvrage. 



'• ■*■ 






% 



238 LETTRES D'EXIL, 



DCXXXVI 

A MADAME LA BARONNE DE MARENHOLT 

A BRUNSWICK 

Veytaux, £2 mai 1867. 

Chère et excellente amie. C'est à vous que je veux jeter 
un cri de conscience. Vous êtes faîte pour Tenlendre. 

Votre ami, M. Fichte, déclare, dans une lettre au Temps 
(21 mai 1867), que « Tauteur du Deux-Décembre acquerra 
la gloire d'avoir été pour la seconde fois le sauveur de 
la société européenne. » 

Tant qu'il me restera un souffle de vie, je protesterai 
contre de telles paroles. Voilà donc que, au nom de la 
philosophie morale, le parjure, l'assassinat, le massacre, 
la basse perfidie, les proscriptions, le mensonge perma- 
nent, sont une gloire et consacrent le Sauveur de la so- 
ciété européenne! Cela me désole, chère et digne amie. 
Cet éloge du crime, dans la bouche d'un homme de bien, 
de l'un des représentants de la morale, est fait pour con- 
fondre et pour achever de pervertir notre époque. Il est 
donc bien vrai que, à cette heure, la conscience humaine 
est morte, puisque les philosophes en ont perdu la no- 
tion et qu'ils s'en font honneur. Dites, à l'occasion, à votre 
ami ce que j'aurais voulu lui dire, si je le connaissais. 
Blesser à mort la conscience humaine! Quel remords et 
quel deuil I 



LETTRES D*EXIL. 239 

AdieUy chère et excelleate amie. Pardonnez-moi .ce cri 
da cœur. Ma femme vous aime et vous embrasse, et, moi, 
je suis votre dévoué à toujours. 

EDGAR QUINET. 



DCXXXVII 

A SIR PITER SMITH 
A LONDRES 

Veytaux, 24 mai 1867. 

Mon cher ami. Où èles-vous? et comment étes-vous? 
Il y a un mois que ma femme vous a écrit, et nous 
serions tout heureux d'avoir de vos nouvelles, car ce 
silence nous trouble. Nous commençons à nous inquiéter 
de votre santé. Pourquoi n'êtes-vous pas, en ce moment, 
sur notre tête, à Glion? Vous auriez été bien étonné de 
nous voir, aujourd'hui 24 mai, sous la neige qui couvre 
nos monlâgnes. C'est ce que nous avait prédit votre 
infaillible baromètre. 

Vous aimez, cher ami, à savoir ce que nous devenons. 
Hélas ! nous ne le savons plus nous-mêmes. Imaginez que 
nous serons obligés de quitter notre maison de Veytaux, 
•que la propriétaire reprend pour son petit-fils ! Quel 
changement! et quel inconnu! Je n'aime pas à en parler. 
Nous cherchons et nous ne sommes pas encore fixés. Le 
plus probable est que nous nous refugerions à Ouchy, au 






240 LETTRES D'EXIL. 

bas de Lausanne. Nous nous donnerons, je pense, le 
plaisir et la peine de prendre une maison qui n'aura 
que les quatre murs. Nous achèterons nos meubles, ce 
qui nous donnera un peu l'illusion d'être véritablement 
chez nous. Hais que de soucis dans ce bouleversement ! 
Je n'ose pas y penser. Voilà, cher ami, où nous en sommes. 
Dites-nous, de grâce, un mot sur vous, vos projets. Je vous 
aime et vous embrasse du fond de nos anciennes années 
1830 et 1831. 
Votre 

EDGAR QUINET. 



DCXXXVIII 

A M. L. CHALMETON 
A CLERMONT-FERRAND 

Veytaux, Î9 mai 1867. 

Monsieur, 

Vos beaux vers, dont je vous remercie, trouvent ici 
un grand écho dans les libres rochers des Alpes. Je les 
relis au pied du château de Chilien, qui se connaît en 
poésie; ses vieilles tours me chargent de vous dire que 
vous leur avez rendu pour un moment le sourire et 
l'espérance. Continuez, Monsieur, d'évoquer de meilleurs 
jours. Ils finiront, je n'en doute pas, par s'éveiller et 
apparaître. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 







LETTRES D'EXIL. 241 



DCXXXIX 

A M. VICTOR DE GUELLE 
A VAUCENANS (JURA) 

Veytaux, 30 mai 1807. 

Il n'est donc que trop vrai, mon cher ami, que vous 
êtes souffrant! Les vrais amis tels que vous sont si rares ! 
Je n'avais pas besoin de cette expérience pour sentir 
combien vous nous tenez étroitement au cœur, combien 
nous nous appuyons sur vous, combien vous êtes né- 
cessaire et présent dans notre isolement. Je me berce de 
ridée que l'on vous conseillera un changement d'air , et 
j'ai foi pour vous dans l'air de nos Alpes. Que je serais 
reconnaissant à mon pauvre Veytaux de contribuer à 
votre rétablissement ! Nous serons tous occupés ici uni- 
quement de votre bien, de votre repos ; et il me semble 
que tant de gens qui se consacreront à votre service ne 
pourront manquer de réussir à vous donner de bons 
moments. Au revoir, cher véritable ami. Je suis de cœur 
et d'âme avec vous et avec notre chère madame de Quelle. 
J'envie à Albert les soins qu'il peut vous donner. 

Votre 

EDGAR QUINET. 



III. u 



■^ ^-'^/î 



Wi LETTRES D'EXIL. 



DCXL 

À M. SCHMIDT, RÉDACTEUR EN CHEF DU CONFÉDÉRÉ 

A FRIBOURG 

Veytaux, 4 juin 1867. 

Cher citoyen, 

Voici un article de notre ami M. Paillotet, économiste 
de la nuance de Bastiat dont il a édité les œuvres. S'il 
est un peu encouragé, il vous enverra, je n'en doule pas, 
d'autres articles à l'occasion. Voilà pourquoi il est à 
désirer que son morceau ne soit pas écourté. Si vous 
avez des réserves à faire, il serait bien, je crois, de les 
faire en note, et de laisser l'article entier. 

Hélas ! oui, à Paris on a acclamé, ou, ce qui revient au 
même, on a laissé acclamer le Tzar suivi de l'ombre de 
Mourawieff. Mais qu'est-ce qui peut nous étonnerencore? 

Les empereurs et rois, comme je vous le disais à 
Lausanne, viennent complimenter et fêter le Deux-Dé- 
cembre à Paris. Le mal de l'indifférence subsiste toujours. 
Et les naissances, qui diminuent à vue d'œil, prouvent 
que notre malheureuse nation tarit au physique comme 
au moral. 

J'ai écrit, dans le livre Paris-Guide, le Panthéon, Ce 

. que je demande, ce n'est pas seulement une statue isolée , 

c'est l'assemblée en permanence de nos grands hommes. 



7C:c'- 



LETTRES D'EXIL. 24a 

J'évoque l'idée morale de la Révolution, précisément 
celle qui périt. 

Ainsi, nos jacobins voudraient guerroyer au service 
du Bonaparte. Quelle folie ! Il y a de Taliénation mentale 
au fond de cette chute. Beaucoup de cerveaux sont réel- 
lement malades. 

Hichelety qui est ici, va vous écrire. Il nous quitte 
après-demain. 

Adieu, très cher citoyen. J'achève un ouvrage com- 
mencé l'année dernière. Courage, santé pour vous et 
pour les vôtres. 

EDGAR QUINET. 



DCXLI 

À MADEMOISELLE MARIE DUGROT 
A CHAROLLES 

Veylaux, 5 juin 1867. 

Chère Marie. Ne m'accuse pas trop, je t'en prie, de ce 
long silence. Je t'ai adressé, en esprit, bien des lettres 
auxquelles il ne manquait rien que l'écriture. Je t'ai 
remercié de tout mon cœur de t'étre souvenue de mon 
jour de naissance. C'est donc une si grande fêle de 
naître! Oui, c'en est une, et je le dis, après avoir éprouvé 
la vie. Puisse cette fête être pour toi ce qu'elle est pour 
moi! 



1 ■. '.' 



244 LETTRES D*EXIL. 

Je me disais que ta taate, un autre moi-même, t'écri- 
vait à ma place. Nous sommes tellement unis, que ce que 
l'un fait, l'autre croit le faire. Voilà, diras-tu, une sin- 
gulière excuse. Non, chère Marie, l'excuse me semble 
très bonne. Quand nous parlons de toi, je crois toujours 
que tu nous entends. Sais-tu ce que je désire pour toi? 
De rencontrer un être tel que celui qui soutient ma vie . 
Oui, je te souhaite une union semblable de cœur, d'esprit, 
une communauté si parfaite de sentiments. Mais cet être 
qui sera pour toi ce que ta tante est pour moi, ce chef- 
d'œuvre de la vie intime, où est-il? Si nous le savions, il 
ne nous échapperait pas. 

Il y a dans les choses une iniquité qui me frappe 
chaque jour. On me sait gré de mon exil, de mes livres, 
on en parle. Mais celle qui partage tout avec moi, qui 
est de moitié dans chacune de mes pensées, n'est-il pas 
injuste que son nom ne soit pas prononcé autant que le 
mien? Toi, chère Marie, qui nous connais, tu rétabliras 
la justice. Tu diras et tu répéteras que ton oncle n'eût 
rien pu faire, s'il n'eût pas eu toujours à ses côtés cet 
autre lui-même qui a doublé ses forces. 

Mille amitiés de frère à la mère; mille choses aussi à 
ton père. Tes lettres sont toujours notre joie. J'aime à te 
voir au milieu de ton anglais, de ton piano et de toutes 
tes occupations que tu prends si gracieusement au sé- 
rieux. Quand nous voulons voir l'avenir en rose, nous 
pensons à toi, et nous parlons de toi. Adieu, sois heu- 
reuse, je t'embrasse. 

Ton oncle 

EDGAR QUINET. 



I 



LETTRES D'EXIL. 245 

L'écharpe bleue m'a été bien utile dans ce long inter- 
minable hiver. Je la réservais pour les dimanches. 



DCXLll 

A M. MARC DDFRAISSE 
A ZURICH 

Vcylaux, 8 juin 1867. 

Oui, mon bien cher ami, je suis désolé, mais seulement 
de rester un temps si infini sans vous voir et sans causer 
avec vous. (Comment avez-vous pu trouver une si grande 
désolation dans ces pages de la Critique? Ah! qu'il est 
fâcheux de laisser passer tant d'années sans une bonne 
heure de conversation ! Je vous assure que cela eût suffi 
pour vous convaincre que j'ai été au contraire étonné 
d'avoir rencontré si peu de véritables adversaires. Et moi 
qui croyais que cette réponse témoignait de ma tranquil- 
lité d'âme, de ma satisfaction même, de ma surprise à la 
vue du petit nombre d'assaillants ! C'était là le fond de 
ma pensée. Mais laissons ces vieux sujets ; encore une 
fois, il faudrait se voir. J'y songe, et je ne désespère pas 
d'y réussir. 

Cher Dufraisse, voilà un livre de vous que l'on an- 
nonce ! Il est publié et je n'en sais pas un mot ! Ce serait 
là un beau motif de m'attrister. Mais, au contraire, je me 

réjouis de vous lire. Quelle belle surprise vous me faites 

U. 



- . * . ^ ">«} 



246 LETTRES D'EXIL. 

là ! Quand toucheraî-je ce volume? Certes, il sera le bien- 
venu; qu'il ne tarde pas trop, car mon impatience est 
grande. 

Je ne m'entends que trop bien avec vous sur notre 
malheureux pays. La nouvelle phase dans laquelle il 
entre est Tindifférence. C'est l'état d'un peuple qui a 
été foulé et fouaillé trpp longtemps. La conversation de- 
vient difficile avec les jeunes ou vieux qui nous arrivent. 
Ils ne peuvent plus comprendre notre haine contre ce 
régime et noire mépris pour ceux qui l'acceptent. Je vois 
bien que nous ne parlons plus la même langue. Il faut 
donc ou retenir tous ses sentiments ou se taire. Fâcheuse 
alternative dans les deux cas. 

Chaque année augmente cette différence d'accent et de 
langage entre les Français du dedans et nous autres 
exilés. A la longue, nous formerions deux idiomes séparés 
dont la langue mère serait morte. 

J'achève un ouvrage* auquel j'ai dû, au milieu de tout 
cela, une grande sérénité. C'est un besoin absolu chez 
moi de changer de corde. Vous me trouverez cerlaine- 
ment très audacieux, mais ces audaces me renouvellent 
et me font supporter cet intolérable présent. J'ai, Dieu 
merci, trouvé un sujet où le reflet de ce temps-ci n'arrive 
pas. 

Quand viendra le moment où nous nous reverrons ? 
Comme ces chers enfants auront grandi ! Embrassez-les 
pour moi. 

Votre ami de cœur 

EDGAR QUINET. 

1 . La Création, 



^ 



LETTRES D'EXIL. 247 



DCXLIII 

A M. ANATOLE DUNOYBR 
A BERNE 

Veylaux, 44 juin 1867. 

Cher Monsieur et ami, 

Encore une fois mille remerciements de votre trop 
courte visite. Je vous répète que j'ai eu le plus grand 
plaisir à vous voir, à vous entendre. Revenez-nous quand 
vous le pourrez. Ne manquez pas alors d'apporter votre 
manuscrit. Quel beau sujet de longues conversations ! 

Votre lettre m'arrive ; je n'y réponds que quelques 
mots, mais sur-le-champ. Si je n'étais très absorbé en ce 
moment, j'écrirais tout aussitôt une lettre au Temps. 
N'est-ce pas une chose un peu disgracieuse de voir, en 
tête du comité de la paix, qui? le Sénateur Michel Che- 
valier qui a poussé plus que personne à la guerre sans 
merci ni miséricorde contre le Mexique ? 

J'apprends indirectement que M. Lemonnier institue 
un Congrès de la paix dont il décrète la réunion à 
Genève pour le 5 septembre prochain. Barni m'envoie le 
programme décrété et m'invite à y apposer ma signature. 
Mais quels sont les amis qui nous lancent cet arrêté ? On 
ne me le dit pas. Puis-je signer une pièce sans savoir 
d'où elle vient ? Non, évidemment. Ces amis qui ne se 



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248 LETTRES D'EXIL. 

nomment pas sont sans doute très méritants ; ils ne me 
donnent jamais un signe de vie, en aucune circonstance, 
et ils demandent que, sans nul autre avis/ je leur envoie 
ma signature, à la première sommation, non pas même 
d'eux, mais d'un intermédiaire ! Est-ce juste ? Je prévois 
d'ailleurs, comme à l'ordinaire, beaucoup de paroles 
pour rien. 

Voilà aussi le Paris-Guide y et certainement grâce à 
vous. J'ai entrevu l'optimisme de Victor Hugo. Quelle 
allégresse ! 

Adieu et au revoir, cher Monsieur et ami. Croyez bien 
que les années n'ont rien pu sur mon cœur. 

EDGAR QUINET. 



DCXLIV 

A M. JULES BARNI 
A GENÈVE 

Vcytaux, 14 juiii 1867. 

Mon cher ami. Toute œuvre de paix est une œuvre 
bonne, je le veux bien. Mais encore faut-il savoir ce que 
je ne sais pas. Personne ne m'a écrit directement; per- 
sonne de France ne s'est adressé à moi. On nous tient en 
dehors de tout, et Ton nous dit : Signez. Mais quoi? Avec 
qui?... En vérité, il n'est guère possible d'agir sérieu- 
sement, dans la parfaite ignorance où Ton nous laisse. 



LETTRES D'EXIL. 249 

Peut-être nous réunirons-nous ces jours-ci à Lausanne. 
Nous causerons. Nous verrons ce qui est faisable. Mais je 
doute fort de l'efficacité du Congrès. 

Et, d'ailleurs, que puis-je dire, n'en sachant rien, ab- 
solument rien ? 

La seule chose que je sais, c'est que je désire beau- 
coup vous revoir. 

EDGAR QUINET- 



DCXLV 

À M. MICHELET 
A BEX 

VeyUux, 18 juin 1867. 

Cher ami. Voilà enfin le Paris-Guide qui m'apporte 
le Collège de France I Je n*en avais eu qu'un fragment. 
Que de choses, que de vie en peu de pages! Que tout cela 
me remue au fond de l'âme ! Vous faites vibrer des cordes 
qui sont notre vie même. Je ferme le livre et je reviens. 
Quelle chose étrange de se voir ainsi à distance, et de se 
retrouver dans l'ancienne amitié, à travers tant de chan- 
gements, comme dans une autre planète ! 

Bex et Veytaux ! Que de projets j'ai faits d'aller vous 
surprendre ! J'ai craint de vous trouver envolés ! Pourquoi 
ne venez-vous pas tous deux vous sécher de ces pluies 
perpétuelles sur votre terrasse de Masson-Matter et dans 
notre maison qui vous attend toujours ! 



■^^-.T-v-wg 



250 LETTRES D'EXIL. 

La lettre du grand botaniste ^ nous arrive avec un 
premier rayon de soleil. 

Ah ! je vous'y prends aussi ! Vous voyez le pasteur ?... 
Décidément, nous voilà tous mômiers ! Ëmbrassons-nous. 

Mille amitiés de ma femme. Hommages dévoués à 
madame Michelet. 

Voire 

EDGAR QUINET. 

En ce moment, une heure, était tiré le premier coup 
de canon de Waterloo ! 



DCXLVI 

A M. FRÉDÉRIC MORIN 
A PARIS 



Veylaux» 19 juin 1867. 



Mon cher Monsieur, 



Laissez-moi vous féliciter bien cordialement de votre 
excellent et courageux morceau VUniversitéy du Pafis^ 
Guide. Je viens de le lire, el j'ai besoin de vous en re- 
mercier. Voilà justement le ton, l'accent, qui manquent 
le plus à notre temps. Vous osez sortir de cet optimisme 
banal qui nous mène tout droit au quiétisme, et extirpe 

1 . Madame Michelet. 




LETTRES D*EXIL. 251 

l'action dans son germe. On sent que vous souffrez de 
l'esclavage, et c'est là ce qu'il y a de plus rare à notre 
époque. On disserte sur la servitude, mais on n'en souffre 
pas. Comment donc guérir de son mal, si on s'y complaît? 
Quand je verrai le ton de voire article devenir le ton 
dominant, alors je croirai à la délivrance. 

Pour se relever, il faut sentir que Ton est tombé. 

C'est le premier mot du salut. 

Mille bons souvenirs. 

EDGAR QUINET. 



DCXLVII 

A M. HENRI MARION (A L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE 

A PARIS 

Vcytaux, 19 juin 1887. 

Monsieur, 

D'où viendrait l'espérance, sinon de cette noble École 
Normale qui est chargée de représenter les lumières de 
l'avenir ? Elle renferme en elle, aujourd'hui, des écrivains, 
des orateurs, des penseurs encore inconnus. Ils feront la 
gloire de la France nouvelle. Puissent-ils trouver l'occa- 
sion et le jour favorables I 

Veuillez, Monsieur, remercier pour moi ceux de vos 
camarades au nom desquels vous m'avez envoyé des pa- 



f 



252 LETTRES 1)*EXIL. 

rôles si élevées. Ils auront un jour à refaire, à réparer la 
conscience humaine. Jamais plus grande tâche n'aura été 
réservée à une génération. 

Voici un mot pour mon éditeur, M. Pagnerre. 

II vous remettra les dix volumes in-octavo de mes 
Œuvres complètes, publiées chez lui. Je suis heureux de 
m'associer pour ma part à la bonne œuvre de l'École 
Normale. Certainement le cœur de la France est avec 
elle. 

Faites de mon nom ce que vous voudrez. 

Recevez, Monsieur, pour vous et pour vos amis l'ex- 
pression de mes sentiments tout dévoués. 

EDGAR QUINET. 



DCXLVIII 

A M. LEMONNIER 
A PARIS 

Veytaux, 26 juin 1867. 

Monsieur, 

A mon grand regret, je n'ai pas vu notre ami M.Barni, 
et il est difficile de traiter ces grands sujets par corres- 
pondance. Je suis bien d'accord avec vous sur l'utilité 
et la nécessité de la paix, pour l'émancipation politique 
du peuple. Une réunion à cet égard, sous le nom de 



LETTRES D'EXIL. 253 

Congrès, peut produire de bons résultats; mais, je vous 
l'avoue, la première condition, à mes yeux, c'est le con- 
cours formel des principaux représentants de la démo- 
cratie prussienne et allemande. Sans cela, que serait 
ce groupe formé presque entièrement de Français? Pour 
stipuler la paix, vous avez senti qu'il faut l'adhésion 
effective de ceux qui ont été si près de se faire la guerre. 
Les Allemands et les Prussiens (je veux dire la gauche 
prussienne) viendront-ils? agiront-ils réellement? J'en 
doute, et cela m'empêche de prendre la responsabilité 
d'un projet qui suppose leur adhésion entière. La gauche 
française ne peut manquer, vous le pensez. Monsieur, de 
signer la proposition de ce Congrès. 

Ici je suis obligé de marquer nos situations respec- 
tives. 

Je suis resté sur le terrain de la proscription ; il est 
tout opposé à celui de la gauche. 

La gauche du Corps législatif reconnaît le gouverne- 
ment du Deux-Décembre. Je ne le reconnais pas. 

La gauche du Corps législatif a prêté un serment 
auquel elle reste fidèle. J'en ai prêté un autre et je le 
tiens aussi. 

La gauche du Corps législatif pense ou laisse penser 
que la liberté est compatible avec le gouvernement 
sorti du Deux-Décembre. Je pense exactement le con- 
traire. 

La gauche du Corps législatif veut l'amélioration de 
ce qui est. J'en veux l'extirpation. 

Évidemment, avec des principes si opposés, nous ne 
pouvons, elle et moi, signer les mêmes actes. Croyez 

III. 15 



•r i 



251 LETTRES D*EXIL. 

d'ailleurs, Monsieur, que je fais toute sorte de vœux 
pour la réussite de vos généreux projets. 

EDGAR QUINET. 



DCXLIX 

A M. ACCOLAS 
A PARIS 

Veytaux, 26 juin 1867. 

Monsieur, 

Votre lettre du 20 juin répond à mes propres senti- 
ments. Je vous adresse des remerciements très sincères. 
Il m'est précieux de voir que des hommes songent aux 
moyens de tirer les peuples, et notre France en particu- 
lier, de leur léthargie de reptile. Quand même ces moyens 
ne produiraient pas tout l'effet que vous devez en at- 
tendre, ils prouvent du moins un vif désir de renaître, 
ils honorent les auteurs de tels projets. 

En ce qui me touche, Monsieur, j'ai écrit une assez 
longue lettre à M. Lemonnier; j'indique là les motifs qui 
m'empêchent de signer l'acte proposé. Je suppose que 
vous le voyez fréquemment, et, dans la crainte de me 
répéter, je suis obligé de vous prier de recevoir la com- 
munication qu'il vous fera de ma lettre. 

Permettez-moi d'ajouter ici, Monsieur, mes vœux les 



LETTRES D*EXIL. 255 

plus sincères pour la pleine réussite de vos projets, et 
recevez, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCL 

A M. BARNI 
A GENÈVE 

Veyttux, 27 juin 1867. 

Mon cher ami. Quand je parlais de moi, je parlais 
aussi de vous. Je me plaignais précisément de ce que 

vous ne savez pas plus que moi les détails de l'affaire. 
Si vous aviez pris Tinitiative, tout eût été très simple. 
Nous eussions causé entre nous. 

Il s'agit pourtant d'une chose sérieuse. 

Prendre sur soi une part de la responsabilité d'un Con- 
grès universel t.. . Si l'on nous eût consultés, j'aurais 
demandé qu'avant tout, on s'assurât du concours d'un 
certain nombre de démocrates allemands. Là est le 
point. S'en est-on occupé avant de lancer le programme î 
C'est ce que nous ignorons absolument. Rien pourtant 
de plus indispensable. Car, si l'on n'a qu'un groupe de 
Français, comment prendre le titre de Congrès universel 
de la paix ? Et que signifiera cette paix, si elle n'est 
demandée avec autorité que par un seul côté, c'est-à- 
dire par des Français ? 



256 LETTRES D'EXIL. 

Je persiste à croire que les amis de Paris, dont je ne 
connais pas encore le nom, auraient dû correspondre avec 
nous et ne rien lancer avant de s'être assuré le concours 
de l'Allemagne. Relisez encore une fois mes observa- 
tions, elles étaient autant pour vous que pour moi. J'ai la 
plus grande et absolue confiance en Versigny, aussi bien 
qu'en vous. Mais il y a tant de manières de donner par 
complaisance son nom! Tous les jours, ne voyons-nous 
pas faire telle demande, et, le lendemain, on écrit que de 
nouveaux renseignements changent l'état des choses. 
Croyez donc bien qu'en demandant des explications pour 
moi, j'en ai demandé pour vous. 

Je souhaite de tout mon cœur le succès du Congrès. 
Je crois que l'on est allé trop sommairement, trop vite, 
à la décision, et, si je pouvais vous voir un moment, je 
compléterais ma pensée ... 

Adieu, mon cher ami. Votre 

EDGAR QUINET. 



DCLI 

A M. H. CARNOT 
A PARIS 



Veytauz, 28 juin 18 



Mon cher Carnot. Je réponds sur-le-champ à votre 
lettre du 26. J'accepte bien volontiers de faire partie de 
la commission pour la statue de Voltaire. Veuillez trans- 



> 



LETTRES D'EXIL. 257 

mettre ma réponse au Siècle, en attendant que je puisse 
écrire directement. 

Hicheiet est en ce moment à Bex. Il passera ici demain 
pour aller dans TEngadine, et je compte le voir. Je 
crois être certain qu'il acceptera. Vous le saurez aussitôt. 

Pardon de cette grande hâte et mille amitiés de 
cœur. 

EDGAR QUINET. 

Il me manque toujours le dernier volume de vos très 
intéressants Mémoires sur votre père. Je ne l'ai pas reçu. 
Si vous pouvez me l'envoyer pour compléter ce précieux 
ouvrage, vous m'obligerez infiniment. 



DCLII 

A M. MICHELET 
A PONTRESINA (ENGADINE) 

Veytaux, 12 juillet 1807. 

Cher ami. Moi aussi, j'ai fait du chemin. Mais com- 
ment? J'avais écrit à Lemonnier et j'avais refusé très 
catégoriquement. Il me semblait même que mes lettres 
avaient dû les mécontenter au dernier point. Je m'attendais 
à des réponses très sèches. Pas du tout. Voilà les lettres 
les meilleures, les plus sages, et avec des instances infi- 
nies et des noms d'Allemands. Il n'y avait plus moyen 
de résister. D'ailleurs, l'occasion de faire quelque chose 



M^ ■ 



\. 



258 LETTRES D'EXIL. 

qui ressemble à une action est si rare ! Enfin j'ai con- 
senti ; j'ai donné mon adhésion au Congrès de la Paix. 
Voilà ce que j'étais empressé de vous dire. 

Votre lettre est arrivée bien à point. Nous vous cher- 
chions et nous ne savions où vous trouver. 

Ma femme est prise d'une malheureuse névralgie, elle 
ne peut écrire aux voyageurs; mais elle prie l'infatigable 
botaniste de trouver un instant pour nous dire vos aven- 
tures, au moins en quelques mots, depuis que vous nous 
avez quittés. Vous êtes-vous arrêtés à Zurich? Avez-vou 
vu Dufraisse? 

Je suis charmé de vous voir pour quelques jours en 
jachère. On fait de singulières conquêtes, quand on croit 
ne rien faire! l'esprit marche toujours sans y penser. 

Ah ! que nous voudrions pour beaucoup assister au 
travail de l'herbier ! Cher botaniste, envoyez-nous quel- 
que bonne pensée de ces fleurs de l'Engadine que nous 
ne connaissons pas. 

Point de nouvelles des de Quelle. 

Mille choses à M. et madame Paillotet. Nous vous 
embrassons tous les deux. 

EDGAR QUINET. 




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LETTRES D'EXIL. 259 



DCLIII 

A M. VICTOR VERSIGNY 
A PARIS 

' Veytaux, 12 juiUet 18G7. 

Mon cher ami. Je ne résiste pas davantage à vos pa- 
roles. Faites de mon nom ce que vous voudrez. 

La lettre si élevée de M. Lemonnier confirme la vôtre. 

Ainsi je donne mon adhésion au Congrès de la paix, 
qui sera, je l'espère, une machine de guerre contre toutes 
les tyrannies vieilles et nouvelles. 

J'ai eu à vaincre mes préventions contre le Congrès. 
C'est à vous et à quelques autres qu'il appartiendra d'em- 
pêcher celui-ci de tomber dans les inconvénients ordi- 
naires. Faites de cela votre première préoccupation. 

Un danger est d'aller à la dérive en devenant la proie 
des partis et des passions locales de Genève. On se noie- 
rait dès le premier pas dans un verre d'eau. Ceci est capi- 
tal. 

Avoir un texte de questions à traiter. Sinon, on risque 
de périr dans le vide. Entendez-vous avec vos amis sur ce 
point, et qui est mieux préparé que vous à en décider? 

Oui, j'avais de nombreuses objections. Mais les occa- 
sions d'agir sont si rares ! Il ne sera pas dit qu'une occa- 
sion s'est présentée d'essayer de vivre et que je m'y serai 
refusé. 



C 



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260 LETTRES D'EXIL. 

Avant-hier, je causais de lout cela avec nos deux an- 
ciens collègues Bruckner et Yalentin.Ils pensaient comme 
moi. Ne songe-t-on pas à leur écrire, ainsi qu'à Dufraisse? 

Adieu, mon cher ami. Ma femme est heureuse de votre 
souvenir. Mille amitiés de sa part (et mes hommages dé- 
voués) à madame Versigny. 

Votre tout affectionné de cœur 

EDGAR QUINET. 



DCLIV 

 M. COLOMB 
AD CLOS DU MOULIN, PRÈS VILLENEUVE 

Vcjtaux, 13 juillet 18C7. 

Cher et aimable voisin. Ne voulez-vous pas que nous 
regardions un de ces jours votre collection de fossiles? Il 
suffira, je pense, de la mettre sur une table. Je suis dans 
une si belle ferveur paléontologique ! Elle me rendra un 
peu moins indigne d'une telle faveur. Puis cela vous 
rappellera vos exploits sur les cîmes inaccessibles. N'est- 
ce pas là une bonne occupation pour un convalescent? 

Ah ! quel joli récit j'ai entendu lire d'une certaine 
course au château de Gruyère ! Quelle verve et quelle 
imagination 1 Connaissez-vous l'auteur? Devinez. 

Mes hommages à madame Colomb. Mille et mille com- 
pliments de votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 261 



DCLV 

AU DIRECTEUR DU SIÈCLE 
A PARIS 

Veytaux, 16 juillet 1867. 

Monsieur, 

C'est dans les temps de ténèbres tels que le nôtre qu'il 
est bon de faire appel aux génies de lumière et de liberté. 
Élevons donc une statue à Voltaire; surtout gardons- 
la mieux que nous n'avons gardé son tombeau. 

EDGAR QUINET. 



DCLVI 

A :m. duvergier de hadranne 

A PARIS 

Veytaux, 26 juUlot 1867. 

Monsieur et cher ancien collègue, 

Voici une lettre que vous devriez avoir reçue depuis 
longtemps, car je vous l'ai écrite souvent en pensée. Votre 

15. 




262 LETTRES D'EXIL. 

dernier volume m'a tenu fidèle compagnie dans mon ro- 
cher de Veytaux-Chillon. Je reviens à votre livre toutes 
les fois que j'ai besoin de me démontrer, par un exemple, 
qu'il reste encore quelque chose de vivant et de sincère en 
France. Cette partie de votre Histoire a un intérêt bien 
profond pour moi. J'y retrouve toutes les scènes aux- 
quelles j'ai assisté. Ma curiosité ou mon espérance était 
alors si vive ! Quand j'avais vu à leur banc mes héros, les 
libéraux de 1824, c'était pour moi la terre promise. Je 
reviens à ces heures-là, à chaque page de votre ouvrage. 
C'est, je vous assure, un sentiment très extraordinaire que 
de revoir ainsi la réalité exacte, sans les passions, les 
haines, les aveuglements qui l'accompagnaient. La pous- 
sière, le bruit, les trépignements sont passés. Voici la 
vérité indulgente et pourtant sévère quand il le faut, pré- 
cise, lumineuse, qui n'offense jamais. Vous continuez de 
tenir la balance impartiale. Rien ne vous fait dévier. Quel 
enseignement pour notre France, si elle n'est pas devenue 
muette et aveugle! Vous n'avez besoin d'aucun encoura- 
gement. L'esprit de liberté vous pousse; il vous donnera 
la force de toucher le but. Je sais bien quelle devrait 
être la récompense d'une si grande œuvre; il n'y en a 
qu'une pour de tels travaux, ce serait de servir à la régé- 
nération de la France. Espérons donc quand même; de 
pareils efforts ne peuvent être perdus. 

En ce qui touche notre pays, je voudrais avoir la foi du 
charbonnier; elle est nécessaire pour croire encore au 
salut de notre nation. 

Voilà quinze ans passés depuis le Deux-Décembre. 
A quoi ont-ils servi? L'opposition est entrée dans le filet 




LETTRES D'EXIL. 263 

qui lui a été tendu. Elle donne chaque jour au gouverne- 
ment du Deux-Décembre la consécration, Texistence légale 
qu'elle pouvait seule donner. Elle a été la sainte colombe 
qui est descendue sur l'oint du Deux-Décembre. Elle en a 
fait un pouvoir régulier, normal, le modèle de l'inno- 
cence et de toutes les vertus populaires. Depuis que l'on 
a accepté ce sacre des mains de l'opposition, la parole hu- 
maine a été faussée. On semble combattre et, dans le fond, 
on sert. Le talent ne manque pas, mais ses coups ne por- 
tent plus. Les plus beaux discours ne sont que du vent. 
Pas un mot ne reste et ne germe. Le pouvoir absolu tem- 
péré par la rhétorique, voilà le résultat. 

Vous me trouverez trop sévère, je le sens. Faites toutes 
les exceptions qui vous semblent justes. J'y consens volon- 
tiers. Adieu, cher Monsieur; croyez à ma vive et sincère 
affection. Ma femme se rappelle à votre souvenir. Nous con- 
tinuons de protester ici, de jour et de nuit, dans chaque pen- 
sée, et pourtant nous savons combien nous sommes seuls. 
Nous protestons, non pas au nom d'un parti, mais au nom 
delà conscience humaine, qui peut-être un jour se réveil- 
lera. Qu'est-ce donc, cher Monsieur, que le droit, la jus- 
tice? Ne sont-ce donc que des mots que les hommes trou- 
vent commode de prononcer pour couvrir leurs plus mé- 
chantes actions? 

Ces quinze années ont détruit tout le système du monde 
moral. Il est à refaire par la base. 

Mes hommages à madame Duvergier. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 




264 LETTRES D»EX1L. 



bCLVII 

A M. ALBERTO MARIO 
A FLORENCE 

Veylaux, 29 juillet 1867. 

Monsieur, 

L'ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer touche 
courageusement à la véritable plaie de l'Italie. II semble 
que les temps approchent où les peuples feront un pas 
dans le sens que vous indiquez. Le pouvoir temporel et 
spirituel est planté au milieu de l'Italie, comme ces 
épouvantails que l'on plante au bout d'un bâton chargé 
d'un vieux haillon pour effrayer les oiseaux. Ceux-ci 
commencent à se familiariser et à percher sur la 
mître. Encore un pas, et ils la jetteront à terre et ils en 
fefont leur nid. Gloire à qui ose et osera ! 
Compliments et félicilations de votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 265 



DCLVIII 

A M. ANTONIN PROUST 
A NIORT 

Veytaax, 3 août 1867. 

Mon cher Monsieur, 

Rien de plus instructif que votre nouveau numéro des 
Archives de V Ouest ^. Que les Français vous lisent. Ils 
verront clairement de quelle hauteur ils sont tombés. 
Chaque ligne est un enseignement. Il suffirait de citer, 
pour frapper les sourds et les aveugles. La presse aurait 
là une tâche facile. Voudra-t-elle la remplir? 

Est-ce bien là la même nation, si fière en ce temps-là, 
si humble de nos jours? Vous me fournissez trop d'argu- 
ments. Vous me donnez, hélas ! trop raison. 

Si j'avais eu, il y a deux ans, ces documents inappré- 
ciables, je les aurais cités à chaque page de mon pre- 
mier volume. Du moins je les ai pressentis. Je n'ai rien 
avancé qui ne se trouve confirmé, démontré par votre pu- 
blication monumentale. Aussi personne, je pense, ne 
vous est plus reconnaissant que moi pour ce travail de 
bénédictin et de citoyen. Courage ! 

1. Cahiers de 1789. 



i 



266 LETTRES D*EX1L. 

Savez-vous bien que vous êtes allé au-devant de l'un 
de mes plus vifs désirs ? J'avais tant souhaité voir le 
mont Athos, ou en lire une bonne description ! Et voici que 
cette description m'arrive en ligne droite, du pur ciel de 
Grèce. Ah ! vous êtes un vrai magicien et vous cachez votre 
baguette. Je n'ai pas eu grand mérite à la reconnaître. 
Adieu et au revoir et toujours merci, cher Monsieur. 

Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 

Tous mes remerciements et toutes mes sympathies à 
M. Bethmont. Mille choses de la part de ma femme. 

Nous comptons que le Congrès de Genève vous ramè- 
nera à Veylaux. 



DCLIX 

A M MARC DUFRAISSE 
A ZURICH 

Veytaux, 6 août 1867. 

Mon cher ami. Voilà donc le choléra à Zurich ? Bruck- 
ner nous donne cette triste nouvelle. Il ne serait pas rai- 
sonnable de choisir ce premier moment pour aller errer 
dans les hôtels de Zurich, en partie de plaisir. C'est là ce 
que l'on nous répète, et il faut bien se rendre à l'évi- 
dence. Il ne serait pas juste de vous retenir au delà du 
terme que vous aviez peut-être fixé. C'est le moment 




LETTRES D'EXIL. 267 

pour VOUS de partir. Je me réjouis de vous savoir tous 
dans quelque bain dont vous nous direz le nom. Notre 
partie est ajournée; nous y reviendrons au premier 
moment favorable, car nous y tenons infiniment. 

Un second motif nous décide à attendre. Notre ami 
M. de Guelle a été frappé d'une attaque de paralysie. On a 
pu l'amener à Évian. Il propose de se faire porter à 
Ouchy sur notre rive, pour que nous puissions nous 
revoir. Comment manquer à un pareil rendez-vous? Cela 
n'est pas possible. 

Rien ne nous aurait retenus, si nous ne nous disions pas 
qu'il s'agit seulement d'un retard. Quelle joie de revoir 
vos jeunes gens, et vos fillettes, et vous-même !... Amitiés, 
vieilles et nouvelles. 

EDGAR QUINET. 



DCLX 

A M. HENRI MARTIN 
A PARIS 

Veytaux, 15 août 1867. 

Mon cher ami. Un mot seulement aujourd'hui. 

Je suis préoccupé de votre indisposition. Si les nerfs 
y sont pour quelque chose, pourquoi n'essayeriez-vous 
pas des Alpes? Ce sont encore les plus grandes guéris- 
seuses que je connaisse. J'en parle par expérience. Un 
séjour d'une semaine ou deux sur un alpage vous ferait 



I 



• »■ ' f . *'"•■' 



268 LETTRES D'EXIL. 

plus de bien que toute la pharmacopée de TEmpire. 
Nous avons justement sur nos têtes un village, Glion. C'est 
là que je voudrais vous voir. Les Alpes me répondraient 
de votre prompte guérison. Dites un mot, nous vous 
chercherons un très confortable chalet. 

Surtout reposez-vous. Plus lard, vous arriverez à la Ré- 
volution et à sa Critique. U s'agit d'abord de vous re- 
tremper dans un complet loisir. 

Ah ! que vous avez raison de ne point parler de la si- 
tuation politique ! Ce sujet fait ma], évitons-le. Quinze 
ans de servitude volontaire, sans un seul jour de con- 
science, sont entrés dans la chair et dans les os de nos 
compatriotes. Ils sont empoisonnés, et ils ne s'en aper- 
çoivent pas. Ce poison-là a un nom. Il tue agréablement 
les peuples plus légers que les oiseaux. Il s'appelle, je 
crois, le curare. 

Votre tout dévoué 

EDGAR QU1NET> 



DCLXI 

A M. MARC DUFRAISSB 
A ZURICH 

Veytaux, 24 août 1867. 

Mon cher ami. Je le tiens enfin, ce grand livre si attendu *. 
Que je sois du moins, l'un des premiers à vous féliciter 

1. Du droit de la paix et de la guerre. 



LETTRES D/EXIL. 269 

de cette action. Car ce n'est pas seulement un livre, 
c'est un acte. Quelles pages que ces pages d'archéologie! 
Elles entraîneront quiconque a encore une âme d'homme. 

Ah ! cher Dufraisse, qui les comprendra mieux que 

moi, ces pages écrites avec la sueur de sang de l'exilé? 

Vos paroles me semblent sorties de ma propre poitrine. 

Et il en sera de même de tous ceux en qui reste un 

souffle humain. Que vous dirai-je de plus? Tout est 

là. Il s'agit bien vraiment d'analyser cette éloquence 

antique ! Cependant je dirai que ce qui fait vivre les 

livres est condensé à chacune de vos pages : la passion, 

l'originalité, le style de bronze. Non, il n'est pas possible 

que la France ne se sente pas mordue au cœur. Ah ! que 

vous l'aimez, cette France, pour lui parler ce langage fait 

pour ressusciter les morts! Savez-vous ce qui me force 

d'espérer quand même en notre nation ? C'est un livre 

tel que le vôtre. Non ! la langue française, puisqu'elle est 

encore capable de pareils accents, n'est pas la langue 

d'une nation défunte. Voilà la première conclusion que 

je tire de vos magnifiques paroles. Voilà la note que 

j'attendais pour en finir avec ce babil à voix basse de 

notre grande chambre de malade. Allons, qu'ils vous 

écoutent tous! Qu'ils s'inclinent et qu'ils reconnaissent 

la puissance de l'orateur! Je fais ici ma propagande 

dans mon rocher. Avant-hier, le général Changarnier et la 

famille d'un de nos anciens collègues, Guichard, étaient 

réunis dans noire caverne. J'ai pris vos pages, je les ai 

lues. Tous ont vibré, frémi. 

Vous-même, homme de pierre, vous auriez été ému. 
Pour moi, je suis heureux, très heureux de ce succès, de 



i 



270 LETTRES D'EXIL. 

cette force, de cet éclat, de ce courage d'esprit, ou 
plutôt de cette intrépidité de franchise. Cela me rajeu- 
nit, me fait du bien, me console, m'oblige de croire à un 
avenir. Je vous en remercie et je vous embrasse. 

Embrassez pour moi cet autre vainqueur, Jean-Paul. 
Je voudrais bien aller vous porter à tous deux une cou- 
ronne. 

Notre ami de Quelle nous arrive demain, paralytique, 
porté à bras. Nous le réchaufferons de votre livre. 

Amitiés, félicitations à tous. La vérité est venue de 
l'exil. 

Votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 

Votre succès est grand, très grand, il nous revient 
de tous côtés et c'est maintenant notre meilleure joie. 
Pas un homme qui ne se sente forcé dans ses retran- 
chements! Vous les avez vaincus. Ah! combien nous 
pensons à vous, aux vôtres, dans ce temps-ci ! Vivez, cher 
Dufraisse,et gardez-moi soigneusement votre amitié ! 



DCLXII 

A M. MICHELET 
A PARIS 

Veylaux, 31 août 1867. 

Cher ami. L'oncle Narcisse s'est donc lassé de vivre? 
Je le croyais immortel. Je le vois encore si vif, si jeune. 




LETTRES D'EXIL. 271 

si alerte à soixante-dix ans ! Du moins, il vous léguera, 
j'en suis sûr, ses forces de centenaire. Vous atteindrez 
ainsi la fin du siècle, et vous aiderez à naître celui qui 
doit réparer les désastres du nôtre. 

La dernière fois que j'ai vu M. Narcisse, c'était à Seine- 
Port; il arrivait, je crois, à pied, prêt à repartir, infati- 
gable. Il me rappelle votre père, et votre père me rappelle 
tous nos commencements. Vous leur avez donné une 
vieillesse heureuse et glorieuse, à l'un et à l'autre. Nul 
sentiment ne doit être plus doux. 

Je ne sais trop où vous chercher, vous et Louis X VL 
Vous êtes encore à Paris, je suppose. Pour nous, nous 
n'avons pas quitté notre grotte de rocher, où nous avons 
eu quelques visites. La France baisse toujours. Le réveil 
pourra être lamentable ! On s'accoutume à cette agonie. La 
parole humaine ne peut plus rien pour de tels endurcisse- 
ments. 

Passons outre. 

Le philosophe Fichte me disait hier qu'il est de mon 
avis S comme homme et comme philosophe, mais qu'il 
est d'un avis contraire comme Allemand. Quelle belle 
distinction! L'homme d'un côté, l'Allemand de l'autre! 
Gela est bien de notre temps. 

Adieu, cher ami de 1825! Veillons bien sur cette anli- 
quité-ià ! 

Hommages dévoués à madame Michelet. 

Votre 

EDGAR QUINET. 
1. Sur la brochure France et Allemagne, 



27i LETTRES D'EXIL 



DCLXIII 

AM. MONTÉNÉGRO 
A ANDRI A 

Veytaux, 14 septembre 1867. 

Cher Monténégro. J'ai vu notre héros, j'ai embrassé 
Garibaldi ^ Honneur à l'Italie qui a produit une si grande 
âme ! Elle est faite pour servir de modèle et d'idéal à qui- 
conque prend la vie au sérieux. 

Vous avez dû recevoir sa lettre, mon discours, que je 
vous ai envoyés dans un bulletin imprimé. On ne se figure 
pas la réaction de peur folle que ces deux ou trois jours 
de liberté à Genève ont déchaînée, surtout en France. 
Vos amis, sans doute, éclaireront l'opinion; cela ne se 
peut, en France ; la nuit y est trop noire. Faites de votre 
mieux pour dissiper chez vous cette masse d'impostures. 

Le 10 septembre est une date pour moi. Je suis sorti 
de ma solitude pour faire un appel à la conscience hu- 
maine étouffée depuis seize ans par le Césarisme. Gari- 
baldi a prononcé la déchéance de Rome papale. Ce sont 
là des faits qui resteront. La poussière qui s'est soulevée 
tombera. Les actes grandiront, la figure de Garibaldifera 
vivre ces jours-là dans la postérité. 

Courage donc, cher Monténégro. Je vous remercie de 

i.\oyez Notes. 



LETTRES D'EXIL. 273 

VOS traductions de mon Panthéon, ainsi que de toutes les 
autres. Votre Catéchisme va-t-il ? Mettez-moi parmi vos 
souscripteurs. Excusez-moi auprès de votre ami qui m'a 
envoyé les Verbo Nuovo; j*ai à le remercier, et je le 
ferai. Adieu. Santé, sérénité, espoir, travail! 
Votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 

Ce jour (ce 10 septembre) m'a fait beaucoup de bien, 
même physiquement. Au besoin, je ferais la campagne 
avec Garibaldi. 

Le Congrès a été le seul effort, la seule lueur depuis 
seize ans. Il produira tôt ou tard ses fruits. Je mesure son 
importance aux passions de réaction qu'il déchaîne. Pour- 
quoi les amis de France ne sont-ils pas venus en plus 
grand nombre ! C'est là ce qu'il faut regretter. Pour moi, 
je suis bien décidé à saisir toute occasion par les cheveux, 
quel que soit son nom, paix ou guerre, peu m'importe ! 
C'est tout un. 



i 



274 LETTRES D'EXIL. 



DCLXIV 

A M. JOLISSAINT 
A LAUSANNE 

Veytaux, 15 septembre 1867. 

Monsieur, 

Il me tarde de tous féliciter et de vous remercier de 
Fâdmirable esprit d'indépendance et d'impartialité avec 
lequel vous avez présidé cet orageux Congrès de la paix. 
On le diffamera d'abord, en attendant la vérité. 

Le bureau a été régulièrement dissous; et nous ren- 
trons chacun dans la situation où nous étions avant le 
Congrès. 

Si quelques personnes venaient à penser à moi et son- 
geaient à me faire entrer dans le Comité permanent, je 
vous prie, Monsieur, de vouloir bien les avertir que, par 
des raisons qui me sont propres, il m'est et me serait 
impossible de faire partie du Comité, à un titre quelconque. 

Veuillez recevoir, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 275 



DCLXV 

A M. ISAMBERT 
A PARIS 

Veytaux, septembre 1867. 

Monsieur, 

J'ai hâte de vous adresser mes remerciements pour vos 
lettres sur le Congrès de la paix. Il sera dans Topinion ce 
que le fera la presse. Puisse-t-elle vous imiter! Vous 
avez été et vous êtes dans le vrai. La France est un peu 
accoutumée au parler bas de sa chambre de malade. Il 
faut pourtant l'acclimater peu à peu à une autre atmo- 
sphère. 

Neil'tzer a été terriblement sévère, et les ennemis en 
ont profité aussitôt. Quelques mots d'explication ne se- 
raient pas inutiles. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 

Une réunion de cinq à six mille personnes ne peut 
avoir la correction d'un Corps législatif. Nous sommes, 
en France, un peu déshabitués de la vie. Quand nous la 
rencontrons, elle nous effarouche. Il faut pourtant tâcher 
de nous y accoutumer. 



i 



-îTé LETTRES D'EXIL 



DCLXVI 

A M. CHASTEL, PASTEUR 
A GENÈVE 

Veytaux, 15 septembre 1807. . 

Monsieur, 

Comment vous remercier assez de l'offre hospitalière 
que vous avez bien voulu me faire? Croyez que je neTou- 
blierai jamais et qu'elle m'attache sincèrement à vous. 11 
m'est bien doux d'ajouter la reconnaissance à tous les 
sentiments que vous m'inspirez. 

Je m'étais juré de faire cet appel à la conscience hu- 
maine, à la première occasion qui me serait donnée. Tôt 
ou tard, la conscience humaine répondra, je n'en doute 
pas, lors même que je serais aujourd'hui la Vox cla- 
mantis in deserto. 

Agréez, Monsieur^ le témoignage de mes sentiments 
reconnaissants et dévoués. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 277 



DCLXVII 

A MADAME LOUISE GOLET 
A PARIS 

Veytaux, 15 septembre 1867. 

Madame, 

C'est aujourd'hui seulement, 15 septembre, que je re- 
çois à Veytaux votre touchante lettre et vos beaux vers. 
Garibaldi est reparti le 11, le Congrès a été clos le 12, il 
ne reste plus rien de cette foule, et me voici rentré dans 
mon rocher de Chilien. C'est dire que les beaux vers 
sont arrivés trop tard, l'auditoire a disparu. Ne le regrettez 
pas trop. La poésie a peine à se faire entendre dans un 
Congrès, même de la paix. 

Je me suis fait un devoir de répondre à l'occasion 
unique qui se présentait. 11 est toujours doux d'avoir 
suivi la voix intérieure; j'ai fait appel aux âmes. Elles ré- 
pondront, quand leur moment viendra. 

Votre découragement, Madame, m'afflige. Pourquoi 
être découragée? Votre talent est votre consolateur. Plus 
vous l'appliquerez aux grandes causes, plus il vous sou- 
tiendra et vous défendra. N'examinons pas trop ce que 
l'on pense de nous. Agissons. Le compte de nos actions se 

fera après nous. 

m. 16 




278 LETTRES D'EXIL. 

Je n'ai point appris, Madame, que vous soyez venue ici, 
dans mon village. 
1 ' Veuillez recevoir, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCLXVIII 

A M. LONGUET 
A PARIS 

Veytaux, 14 octobre 1867. 

Mon cher Monsieur, 

Merci de votre envoi et de Toccasion que vous m'avez 
donnée de vous relire. Il faudrait pouvoir causer et se 
voir à loisir, et le temps nous emporte. 

Le déchaînement contre le Congrès me démontre une 
chose dont je ne doutais pas. Le libéralisme actuel, dans 
son prétendu réveil, n'est que la vieille réaction masquée 
qui n'attend que l'occasion d'étouffer encore une fois la 
liberté, si par miracle elle venait à renaître. 

Nos amis nous ont déchirés le mieux qu'ils ont pu. Quel 
curieux réveil! On nous accuse, nous autres proscrits, de 
nous croiser les bras, tandis qu'eux!... A merveille! 
C'est donc là ce qu'ils appellent revivre ! Franchement, 
ils me plaisaient autant morts. 

Mesurons l'effet du Congrès de la liberté par la haine 
qu'il inspire, A ce compte-là, l'effet n'est pas mé- 
diocre. 



LETTRES D'EXIL. 279 

Pourquoi le Courrier a-t-il aussi jeté sa petite pierre? 
A vous, cher Monsieur, de tout cœur. 

EDGAR QUINET. 

On ma fort attaqué ; c'est à la conscience publique à 
me défendre. Je ne m'en mêle pas. 



DCLXIX 

A M. X*** 

A PARIS 

Veytaux, 14 octobre 1867. 

Monsieur, 

Mille affaires et occupations, sans compter un incendie, 
m'ont empêché de vous répondre sur-le-champ. Vous avez 
dû recevoir la lettre que j'ai prié M. Barni de vous faire 
parvenir. J'ai fort regretté de ne vous avoir pas vu à Vey- 
taux. C'est ici que nous aurions pu causer tout à notre 
aise. Entre autres grands services qu'a rendus le Congrès, 
il a montré tout ce qu'il y a de réaction endurcie sous le 
libéralisme de nos jours. On a été terrifié d'une ombre 
de liberté. Que serait-ce donc, si c'était la liberté elle- 
même? Ils fuiraient, je pense, dans les cavernes. Rien de 
cela ne peut nous étonner. 



280 LETTRES D'EXIL. 

Je persiste à dire et à répéter que ce Congrès a été le 
seul effort réel depuis seize ans *. 

Puisque vous voulez bien, mon cher concitoyen, me 
faire part de votre projet de vous éloigner temporaire- 
ment de France, je vous avouerai que j'aurais de la 
peine à vous presser de l'exécuter. Notre exemple a mon- 
tré combien le lien se rompt vite avec les proscrits et même 
les absents. Il semblait naturel que la démocratie en 
France s'attachât à ses proscrits, et qu'il se formât ainsi 
une union solide entre ceux du dedans et ceux du dehors. 
Eh bien, le contraire a eu lieu. Ceux qui ont refusé de 
rentrer, pour que toute leur vie fût une protestation, 
sont restés de plus en plus isolés. En toute occasion, ils 
ont été, sinon reniés avec éclat, au moins blâmés. On a 
tourné contre eux-méme leur sacrifice. Ainsi aujourd'hui 
cela s'appelle 7'ester sous la tente. Il n'y a peut-être pas 
cent personnes qui comprennent la signification de notre 
proscription. Où sont ceux qui sentent qu'en nous impo- 
sant cette dure existence à Tétranger, nous voulons empê- 
cher l'oubli et la prescription du Deux-Décembre? Vous 
comprenez cela, cher Monsieur, vous et quelques-uns, 
mais ils deviennent de plus en plus rares, et nous finirons 
par rester oubliés comme dans un désert. 

Voilà notre expérience. Vous voyez que je ne puis dé- 
sirer de vous voir vous expatrier. Les hommes sont trop 
légers, ils oublient trop vite. C'est, selon moi, en France, 
c'est à Paris que votre noble désintéressement peut 
s'exercer avec profit pour la cause publique. Ne par- 

1. Voyez Notes. 




LETTRES D'EXIL. 281 

tagez pas notre sort, vous vous sentiriez bientôt déraciné. 

Voilà, cher Monsieur, mon impression. Vous y recon- 
naîtrez ma sympathie pour votre personne. 

Recevez, etc., 

EDGAR QUINET. 

Vous voulez bien, Monsieur, me demander ma photo- 
graphie; je n'en ai pas un seul exemplaire, sinon, je vous 
l'aurais envoyée et offerte avec empressement. Elle se 
trouve, je crois, à Paris, chez le photographe Petit. 

Quand vous publierez quelque chose, je serai charmé 
de vous lire. 

Agréez, Monsieur, etc.. 



DGLXX 

A MADAME JULIE HOFF» 
A BALB 

Veytaux, 16 octobre 1867. 

Madame, 

Le Ressuscité vous prie instamment de vous consoler. 
Il vit, en effet, et il s'en excuse; il serait très affligé de 
vous avoir causé la moindre peine, car vous êtes une de 

1. Auteur d*un ouvrage philosophique Harmonie, et qui parlait 
d'Edgar Quinet comme s'il était mort depuis longtemps. 

16. 



282 LETTRES D'EXIL. 

ces nobles âmes qui ne doivent pas être contristées. Toat 
cela s'arrangera tôt on tard par un erratum à la fin d'un 
volume. 

Et que ne pouvons-nous faire de ces errata pour tous 
ceux que nous avons aimés et perdus! Nous corrigerions 
ainsi les méprises de la nature. 

Je vous lisy Madame, avec une vive sympathie. 

Je serai heureux de vous voir et de vous entendre. Vous 
me trouverez toujours à vos ordres de deux à quatre 
heures et de cinq à huit. Je ne suis absent qu'entre quatre 
et cinq, pour nos promenades. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCLXXI 

AU GÉNÉRAL GARIBALDI 
A VARIGNANO 

Veytaux, 19 octobre 1867. 

Cher et grand Garibaldi ! 

Je me sens prisonnier avec vous. Votre pensée ne nous 
quitte pas. Ceux qui vous gardent à vue savent-ils bien 
ce qu'ils font? Ils livrent leur cause, l'Italie, que vous 
sauvez malgré eux. Que ne suis-je avec votre digne fils 
Menotti! C'est là qu'est la vérité, la justice, la victoire 
de l'avenir. 



LETTRES D'EXIL. 283 

C'est là qu'il ferait bon mourir pour expier tant de 
crimes d'État qui renaissent d'eux-mêmes. 

Je prévois avec horreur que l'on va recommencer le 
crime de l'expédition romaine. Cher Garibaldi, pardon- 
nez-nous! Nous ne sommes plus nous-mêmes! Nous ne 
savons ce qu'on nous fait faire. Nous nous en apercevrons, 
mais trop tard! Voilà ce que je crains pour nous, non 
pour vous. Votre cause à vous est invincible, c'est celle 
de l'humanité*. 

Pour toujours, votre 

EDGAR QUINET. 

Ma femme me prie d'ajouter qu'elle est de moitié dans 
tout ce que je vous dis. 



DCLXXII 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Veytaùx, octobre 1867, 

Voilà donc ce qu'ils appellent le réveil de l'opinion 
publique! Une seconde expédition romaine M... Les mots 
me manquent... 

La France veut-elle devenir la patrie et le drapeau du 



1 . Mentana vint confirmer bientôt ces craintes. 

2. Voyez Notes. 



-^•> 



284 LETTRES D'EXIL. 

Syllabus?... Je voudrais au moins, comme individu, me 
laver de cette universelle infamie. J'y pense. 

Que deviendrais-je en ce moment, si j'avais espéré 
quelque chose! Dieu merci, j'ai vu clairement depuis seize 
ans. On m'accusait d'être sévère, et toujours la situation 
s'est trouvée au-dessous de mes craintes. On va mainte- 
nant massacrer Garibaldi. Ce sera le plus beau forfait 
des hommes de décembre... J'écris à Garibaldi : « Que ne 
suis-je avec votre digne fils Menotti! » 

Ce serait, en effet, aujourd'hui la vraie place. 

EDGAR QUINET. 



DCLXXIII 

A M. NEFFTZER 
A PARIS 

Veytaux, 3 novembre 1867. 

Monsieur, 

Voici, de nouveau, de bien graves circonstances. Je 
vous envoie ci-joint un article pour le Temps. Il serait 
peut-être utile de le faire précéder de quelques mots. 
On dirait, ce qui est vrai, que, depuis trente ans, je n'ai 
cessé d'étudier et de suivre la question de Rome et d'I- 
talie. On comprendra mieux par là que je n'obéis aujour- 
d'hui qu'à ce qui a été pour moi depuis si longtemps 



LETTRES D'EXIL. 285 

l'objet constant de mes études et de mes travaux. Gela 
rendra, ce me semble, les choses plus faciles. 

Veuillez me répondre le plus tôt possible un mot et 
recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 

Les circonstances déviennent graves pour la France. 
Je veux faire mon devoir*. Mon article a été écrit le 31 
octobre, c'est-à-dire plusieurs jours avant la bataille de 
Tivoli. 



DGLXXIV 

A GARIBALDI 

Veytaux, 8 novembre 1867. 

Cher et grand Garibaldi, 

Tout homme qui mérite ce nom vit et souffre avec 
vous. Votre cause est celle pour laquelle je lutte depuis 
que je respire. Elle vaincra, et par vous. Je remercie 
le ciel de n'avoir pas voulu du sacrifice de votre vie, 
elle est réservée pour le triomphe. Tant que vous êtes là, 
il n'est permis à personne de désespérer. Vous soutenez 
de votre souffle des millions et des millions d'âmes qui 
peut-être succomberaient sans vous. 

1. France et Italie parut dans le Temps, avec une excellente in- 
troduction de M. Nefiftzer. 



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286 LETTRES D'EXIL. 

ii^ Je vous adresse, dans un numéro du TempSy ce que j'ai 

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^^ écrit sur ces derniers jours : France et Italie. 

C'est là tout ce qu'il m'a été possible de faire pénétrei 
en France. Ah! c'est elle qui est prisonnière et isolée! 
Vous avez le monde et l'avenir avec vous. 

Hommage, admiration, dévouement de votre 



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EDGAR QUINET. 



DCLXXV 



*C A M. JULES ROMAIN BOULENGER 



A A PARIS 

1*" 

\^\' Veytaux, 10 novembre 1807. 



Monsieur, 

Votre lettre est celle d'un homme de cœur et d'esprit. 
Je vous en remercie. J'enlre autant que je le puis dans 
vos sentiments, et voici ce que je pense. 

On vous a fait à tous une chambre élégante, confor- 
table, bien calfeutrée, capitonnée ; vous y êtes à merveille, 
enfermés sous trois verrous. Le lit est des meilleurs, en 
bois d'ébène, bien entendu. Vous avez, sur la table de 
nuit, de jolis romans, dont je suis loin de médire; vous 
venez de les parcourir ; et, chose incroyable, vous vous êtes 
endormis. Vous avez même des rêves charmants. Jus- 
qu'ici, rien de mieux. 

( 




LETTRES D'EXIL. .287 

Mais, SOUS ce lit d'or et d*ébène, j'aperçois ou je crois 
apercevoir, à travers le trou de la serrure, que l'on a placé 
avec art, trois ou quatre réchauds allumés, des charbons 
les plus précieux ; et vous dormez agréablement. 

Sans m'excuser, je frappe rudement à la porte. Je vous 
crie : « Amis ! éveillez-vous ! il le faut. Ouvrez ou j'enfonce 
la porte d'un coup de poing. Sortez ! Levez-vous ! Venez 
à l'air libre! » — « Voilà un homme bien incommode, 
dites-vous. Il n'est pas de son temps. Il me réveille à 
tort, comme Épiménide. y> 

Seulement ne dites pas : cet homme a une défail^ 
lance et une désespérance. Non. Vous le méconnaîtriez. 
Cet homme qui veille a de l'affection pour vous qu'il ne 
connaît pas, et de l'indignation contre ceux qui vous 
retiennent au lit, sous les verrous, dans l'asphyxie. 

Ne confondez pas indignation et désespérance. L'une 
est le contraire de l'autre. 

Adieu. 

EDGAR QUINET. 



1 



^- 288 LETTRES D'EXIL. 



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DCLXXVI 

A M- PAULIAT 
A PARIS 

Veytaax, Suisse, novembre 1867. 

Monsieur, 

Vous me demandez mon avis, le voici en toute sincé- 
rité. 

Nier le mal, ce n'est pas le combattre. 

La force consiste, au contraire, à le voir, le sentir, le 
montrer dans toute sa laideur, pour le détruire. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DGLXXVII 

A M. ÉVARISTE MANGIN 
A NANTES 

Veytaux, 10 novembre 1867. 

Monsieur, 

La perte cruelle que vous venez de faire dans la per- 
sonne de Victor Mangin en est une pour tous les amis de 




LETTRES D'EXIL. 289 

la liberté. Je ressens avec eux ce malheur et je partage 
ce deuil. Nous étions accoutumés à ne jamais séparer les 
deux frères qui avaient le même cœur et portaient si 
courageusement et si haut la même bannière. 

Les voilà donc séparés, ceux qui enseignaient par leur 
exemple Tunion et la concorde en toute chose. La mort 
seule a pu les désunir. 

Vous, Monsieur, qui nous restez, vous nous rappellerez 
chaque jour cet exemple de deux vies fraternellement 
unies dans la justice. 

Recevez, Monsieur, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCLXXVIII 

A M. ALBERT LACROIX. ÉDITEUR 
A PARIS 

Veytaux, 11 novembre 1867. 

Cher Monsieur, 

Il faut que notre édition in-18 de la Jt^t^ott^^ion devienne 
une édition princeps. Je veux y donner tous mes soins. 
Je prendrai la grande peine de revoir une épreuve et de 
donner moi-même le bon à tirer. Je n'épargnerai rien 
pour cet ouvrage où je suis tout entie]^;;il; est entré dans 
la conscience publique, et il vivra. La vérité est là, je le 
dis, après l'avoir relu, ces jours-ci ; chaque mot est une 

III. 17 



1 



290 LETTRES D*EXIL. 

conviction. Ne vous étonnez donc pas que je tienne tant à 
la lettre. Vous avez beaucoup fait pour le livre, cela est 
indubitable. Il le mérite, il vous en récompensera. Vous 
agirez encore pour lui; il faudra bien finir parTannoncer. 
C'est là ce qui reste à faire. 

J'ai deux nouveaux ouvrages dont nous parlerons ua 
peu plus tard. L'un a un caractère intime^, il peut être 
populaire. L'autre comprend les plus grandes questions 
de notre temps et il est fait pour les rendre accessibles à 
tous *. 

Je vous serre bien amicalement la main, et très cordia- 
lement. 

Ma femme vous remercie de votre souvenir et vous 
salue. Nos compliments à madame Lacroix. 

EDGAR QUINET. 



DGLXXIX 

A GARIBALDI 
A VARIGNANO 

Veytaux (Suisse), li novembre 4867. 

Cher et grand Garibaldi, 

Quand j'ai eu Thonneur de vous écrire dernièrement à 
Yarignano, je ne connaissais pas les faits tels qu'ils sont 

1. Suite de VHistoirede mes idées. 

2. La Création. 



LETTRES D'EXIL. 291 

aujourd'hui constatés par les rapports officiels. Quels 
aveux, glorieux pour vous, la vérité arrache à vos adver- 
saires ! 

Ils avouent que leur présence à Rome était urgente 
pour la sauver. Ainsi, ils reconnaissent, et le monde 
saura que, sans l'Intervention, vous alliez donner Rome 
aux Italiens. 

Et, au point de vue militaire, quels témoignages écla- 
tants ! L'armée royale et pontificale avait tous les avan- 
tages, ceux du nombre et de l'organisation. Elle avait une 
nombreuse artillerie, des armes de précision portées à 
la perfection, les fusils à aiguille, les fusils chassepot. 
Contre de pareilles forces, qu'aviez-vous à opposer? 
Quatre mille jeunes gens, sans instruction militaire, ar- 
rivés d'hier sur le champ de bataille, sans vivres, sans 
approvisionnements, à peines armés de vieux fusils de 
rebut, à pierre, sans chaussures, une partie en sabots, 
et leurs communications coupées par l'armée royale. 
A véritablement parler, vous aviez contre vous trois 
armées, et avec ces éléments qu'avez-vous fait? Une chose 
incomparable. 

Vous avez tenu tète pendant toute la journée du 3 no- 
vembre aux troupes alliées. De leur propre aveu, malgré 
leur supériorité écrasante d'armements, elles n'ont pu 
percer votre ligne sur aucun point. Les vôtres ont couché 
sur le champ de bataille à Montana. Ils n'ont point été 
inquiétés pendant toute la nuit. Les troupes alliées n'ont 
pas même attaqué les avant-postes. Vous avez eu ainsi, 
avec votre petite armée, toute la nuit pour continuer 
tranquillement votre retraite que l'on avait eu pour but 



i 



292 LETTRES D*£XIL. 

d'intercepter. Vos adversaires n'ont donc réussi à rien de 
ce qu'ils voulaient. L'arrière-garde que vous avez laissée 
dans Montana n'a point été forcée; elle a maintenu si 
position jusqu'au lendemain matin. Voyant alors que la 
}utte avait perdu sa signification, sous le coup de trms 
armées, elle ne s'est pourtant point abandonnée, elle a 
fait une capitulation régulière, honorable. 

Voilà, cher et grand Garibaldi, ce que tout le inonde 
dira de cette journée de Montana. Elle comptera comme 
une des plus glorieuses pour vous et pour vos héroïques 
compagnons. On verra l'immense disproportion des forces, 
et, malgré cela, la victoire disputée jusqu'au dernier 
moment. Un groupe d'hommes presque 9ans armes a 
tenu en échec et en rase campagne des alliés qui avaient 
pour eux tous les genres d'avantages et les meilleurs 
soldats du monde. En aimant mon pays comme vous 
aimez le vôtre, je sens que c'est là la vérité qui restera 
dans l'Histoire. 

Que vos amis soient fiers de cette journée ! Us en ont 
le droit. 

Pour moi, ma seule consolation et mon orgueil est de 
me dire votre ami. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 293 



DCLXXX 

A M. AUGUSTE MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT 

A GAEN 

Veytaux, 13 novembre 1867. 

Que va penser ilf «ne ? Voilà, mon cher ami, la pre- 
mière chose que je me demande quand j'ai fait quelque 
chose. Votre approbation du Discours au Congrès de 
Genève m'a été bien douce. Vous l'avez compris. C'était 
pour moi beaucoup plus qu'un discours. Cette petite cam- 
pagne avec Garibaldi m'a fait un bien infini, même phy- 
siquement, ce qui semblait impossible. 

Mais que de jours cruels depuis cette nouvelle expédi- 
tion romaine ! Vous devez avoir reçu mon cri de douleur 
dans le numéro du Temps, du 7 novembre. Je voudrais 
écrire publiquement, comme je l'ai fait à Garibaldi, sur 
celte journée de gloire pour lui. La presse devrait dire 
tout ce qu'il y a eu d'admirable dans le combat de ces 
jeunes gens, à peine armés de fusils de rebut et de bâtons, 
contre les chassepols. Il faudrait montrer que les deux 
armées papales n'ont pu entamer le petit corps de Gari- 
baldi, ni lui couper sa retraite, ce qui était pourtant le 
but des troupes alliées. Jamais journée plus glorieuse 
pour les patriotes italiens! 

Que n'étes-vous ici, cher Marie ! Combien notre pensée 



294 LETTRES D*£XIL. 

va ver S vous I Ne finirez-vous pas par nous revenir quelque 
jour? 

Vous êtes inséparable de notre édition complète. Vous 
devez donc savoir, comme moi, où nous en sommes. Elle 
continue à se vendre très convenablement. Vers le mois 
de février, madame Pagnerre m'a averti que le pre- 
mier volume du Génie des Religions (in-18) était à peu 
près épuisé, et l'on me pressait d'en faire une nouvelle 
édition. J'ai répondu que les frais qui avaient été payés 
l'année dernière, pour les dépenses accumulées du troi- 
sième volume, me faisaient préférer d'ajourner quelque 
temps la réimpression du Génie des religions; je verrai 
plus tard. 

On imprime, en ce moment, une cinquième édition 
(celle-ci petit format) de mon ouvrage la Révolution. 

J'ai cédé cet ouvrage pour dix ans. L'avantage maté- 
riel de la Révolution est seulement pour le libraire. Pour 
moi, la satisfaction est grande de voir se répandre une 
œuvre où j'ai mis toutes mes convictions. 

Vous voyez, cher Marie, si je vous parle comme à un 
ami fraternel. Le travail est ici notre seul refuge. J'achève 
un volume étranger à la politique. Je m'y abrite pour y 
respirer. Que devenir, sans cela ! 

Adieu, bon et véritable ami. Ma chère femme, qui tra- 
vaille autant que moi, est avec moi dans tout ce que je 
vous écris. Continuez de nous aimer. 

Votre 

EDGAR QUINET. 



\ 



LETTRES D'EXIL. 295 



DCLXXXI 

A M. MERLE D'ÀUBIGNÉ 
A GENÈVE 

Veytaux, 16 novembre 1867. 

Monsieur, 

Vous m'avez fait assister à votre éloquent sermon sur 
fexpiation. 11 me semble que je viens d'entendre une de 
ces fortes voix qui remuaient tout un siècle, au moment 
de la Réforme. 

Quelle foi ! quelle vie ! quelle autorité ! Heureux l'homme 
de bien qui parle au nom d'un monde de croyants et de 
frères! Il y aurait trop à dire à ce sujet et je ne puis que 
vous remercier sincèrement et cordialement. 

J'attends avec impatience le second discours que vous 
avez eu la bonté de me promettre. 

Pourquoi, Monsieur, le droit du plus fort est-il aujour- 
d'hui si universellement admis? La conscience humaine 
succombe; c'est là un point sur lequel j'aurais voulu 
appeler l'attention des hommes tels que vous. Les églises 
s'étendent et l'âme disparait. Pourquoi? Je propose 
l'énigme ; pour vous. Monsieur, vous la résoudrez. 

Veuillez agréer, etc. 

EDGAR QUINET. 



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296 LETTRES D'EXIL. 



DCLXXXII 

A M. MIGHELET 
A PARIS 

Veytaux, 18 novembre 1867. 

Je suis vraiment malheureux, cher ami, de ne vous 
avoir pas écrit plus tôt. Vous sentez tout ce que j'ai eu 
à souffrir de ces nouvelles monstruosités. 

Revoir après vingt ans les mêmes tueries jésuitiques ! 
Je m'attendais chaque jour à apprendre le massacre d'un 
homme que j'aime et que j'admire ; je voyais les nôtres 
ricaner dans le sang de ces jeunes héros. Comment au- 
rais-je pu écrire? Je ne vivais pas. 

Enfin, je reviens à moi et à vous. Le voilà donc terminé, 
ce grand monument que j'ai vu commencer, il y a plus 
de trente ans. Il me semble que ma vie aussi y est atta- 
chée. Que de souvenirs me rappelle chaque volume! Je 
me promènerai souvent à travers les étages de cette 
haute tour, et j'y retrouverai notre jeunesse, notre âge 
mûr. 

Mais, pour la vieillesse, je ne l'y trouve pas du tout. 
Bien au contraire, vous avez, en finissant votre œuvre 
colossale, plus de vie, plus de mouvement qu'au com- 
mencement. C'est là une chose unique. Vous arrivez au 
but et vous semblez plus infatigable qu'au départ. Vous 
avez porté le fardeau de ces douze cents ans et ils n'ont 




LETTRES D'EXIL. 297 

servi qu'à vous rajeunir de cœur, d'esprit, de pensée, de 
langue. Voilà le signe de Timmortalité, ou il n'y en a pas 
au monde. En fermant ce livre, je répète mon toast de 
Veytaux* : A une chose immortelle! à VHistoire de 
France ! 

Nous sommes unis, cher ami, et nous devons rester 
unis. On se plaît souvent à dire qu'il n'y a pas en France 
deux hommes qui s'entendent. Nous donnons, et nous 
devons donner le démenti à ce dicton. Aussi suis-je bien 
résolu, ce qui ne m'est pas difficile, à m'altacher de plus 
en plus aux grands points capitaux qui nous unissent, et 
à ne m'occuper en rien des nuances plus ou moins 
imperceptibles qui ont toujours existé, qui existeront 
toujours, puisqu'elles sont la marque de la personne et 
de l'individualité. Le souffle du siècle tend à tout mettre 
en poussière ; il cherchera aussi à nous opposer l'un à 
l'autre, à nous détruire l'un [par l'autre. Je suis bien 
décidé à lui refuser cette satisfaction. Deux feuilles de 
chêne avec des nuances particulières n'en font pas moins 
partie du même chêne. Je me sens de même lié à vous 
par les mêmes racines; et mon avis est que nous devons 
jusqu'au bout faire tête ensemble aux mêmes orages. 

Quand j'attaque directement un pouvoir aussi fort que 
celui qui a mis la France sous ses pieds, ma tâche est 
très difficile. A vrai dire, je joue à chaque mot mon exis- 
tence. Aussi je demande à mes amis d'interpréter chaque 
mot dans le sens le meilleur. Il est bien certain que, au 
Congrès de Genève, je ne prétendais pas faire une expo- 

1. V. Notes. 

17. 



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v*^. 



298 LETTRES D'EXIL. 

sitîon de dogme théologique ^ ; je faisais (ce que je m'étais 
toujours proposé) un appel à la conscience humaine, 
universelle, contre le césarisme moderne qui m'écoutait. 
Cela suffisait à ma tâche, ce jour-là. 

On a vu ce qu'étaient ces radicaux de Genève, et si 
je devais regretter de ne les avoir pas recherchés : pa- - 
pistes et décembristes. Ils ne parlaient que de nous jeter '^ 
à Veau. 

Hentana est une journée glorieuse pour les Italiens. 
Avec des fusils de rebut (depuis 1830), avec des bâ- 
tons ferrés, avoir conservé pendant vingt-quatre heures 
ses positions contre les chassepots ! Oui, c'est là qu'est la 
merveille! Ce devrait être le texte de la presse. 

Rappelez-nous au souvenir de madame Michelet. 

Adieu, cher ami; ma petite campagne de Genève m'a 
fait beaucoup de bien physiquement. Aimons-nous et 
serrons-nous contre ce nouveau souffle de réaction dé- 
chaînée. 

Votre 

EDGAR QUINET. 
i.\oyez Notes, 



LETTRES D'EXIL. 299 



DCLXXXIII 

 MADAME SUZANNE ARNAUD (DE L'ARIÊGE) 
A JOUANCY (YONNE) 

Veytaux, novembre 1867. 

Chère et bonne Suzanne, 

Vos paroles me vont bien au cœur. J'ai fait trop peu. 
Vous avez deviné tout ce que j'aurais à dire. Mentanaest 
une journée des plus glorieuses pour Garibaldi. Il a pu 
tenir tout un jour et toute une nuit aVec un groupe de 
jeunes gens (armés de débris de vieux fusils de rebut, à 
pierre) contre les premiers soldats du monde, munis de 
chassepols et de dix- buit pièces d'artillerie : c'est là ce 
qui est merveilleux f 

Attendons-nous maintenant, de la part du Deux-Dé- 
cembre, à tout ce qu'il y a de plus hideux. La justice vien- 
dra, quoique lente et insensible ! 

Mes amitiés à vos chers parents. Gardez-moi un sou. 
venir et croyez à mes sentiments les plus vrais, les plus 
dévoués. 

EDGAR QUINET. 




300 LETTRES D*£XIL. 



DCLXXXIV 

AU RÉDACTEUR DU DÏRÏTTO 
A FLORENCE 




VeyUux, 20 novembre 1867. 



Monsieur, 



Dans le numéro du journal que vous m'avez fait Thon- 
neur de m'envoyer, je lis que les plus grandes rigueurs 
sont exercées contre le général Garibaldi au Yarignano. 

Je ne sais si, en effet, il est interdit de saluer le général 
Garibaldi dans sa prison. Ce que je sais, c'est que toute 
la terre le salue, et que tous les peuples envient à l'Italie 
de posséder un si grand homme. 

Agréez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 

Est-il vrai que Ton songe à accuser en justice ce libé- 
rateur de sa patrie ? Verrons-nous cette page ajoutée à 
l'histoire de l'ingratitude humaine? Le défi sera-t-il jeté 
à la conscience universelle? Non, cela n'est pas possible. 
L'Italie se perdrait; ce serait un suicide. 



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LETTRES D'EXIL. 301 



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DCLXXXV 



A M. FOREL 



F^if*. i? A MORGBS 

Veytaux, 21 novembre 18Q7, 

Monsieur, 

Que de remerciements j'ai à vous adresser encore pour 
cette longue séance au cabinet d'histoire naturelle ! Votre 
parfaite obligeance m'encourage à vous faire une de- 
mande. 

J'ai été bien frappé de votre note supplémentaire à 
V Homme fossile de M. Troyon. J'en suis fort préoccupé. 
Voilà donc l'homme rejeté dans l'époque ante-glaciairej 
contemporaine de VElephas antiquus t Malheureusement 
pour moi, votre note si précise est en même temps très 
' courte. Si vous aviez entre les mains quelque publication 
nouvelle un peu développée sur ce sujet, et, par exemple, 
le dernier bulletin de la Société vaudoise (vol. IX), vous 
m'obligeriez infiniment de me les confier pour très peu 
de jours. Je vous les renverrais sur-le-champ. Un mot de 
votre part sur l'état actuel de cette question de VHomme 
ante-glaciaire mettrait le comble à mes désir^. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 




302 LETTRES D*EX1L. 



DCLXXXVI 

A M. DE LAVELEYE 

A BRUXELLES ^1 "■ 

Vcjtaux, 21 novembre 1£67. 

Monsieur, 

Veuillez croire qu'il m'en a beaucoup coûté de ne pas 
répondre sur-le-charap à votre belle lettre. Si vous avez 
jeté les yeux sur le journal le Temps du 7 novembre, 
vous aurez vu (et je m'en félicite) que j'allais au devant 
de votre pensée. Voilà encore une fois l'Italie replongée 
dans le papisme par la main du Deux-Décembre. Vous 
sentez combien cette nouvelle expérience, dont je ne 
doutais pas, m'a été cruelle. Les Italiens sont beaucoup 
trop abattus de la journée de Montana. Si l'on réfléchit 
à l'immense inégalité des armes, il est certain que cette 
journée est militairement très glorieuse pour eux. On a 
jeté d'abord cette fausse nouvelle : déroute, débandade 
de Montana. Et, commetoujours, le mensonge, en prenant 
les devants, a été universellement accueilli. L'Histoire 
aura toutes les peines du monde à rétablir la vérité, et, 
encore une fois, ce sera trop tard. Attendons-nous à un 
petit ouragan de réaction papaline et césarienne. 

Vous devez voir. Monsieur, qu'un grand malheur, c'est 
qu'une partie du libéralisme français est à la fois athée 



^ 



LETTRES D'EXIL. 303 

de cœur et catholique papiste de bouche et d'opinion. A 
quoi cela peut- il aboutir? Les classes supérieures riches 
en sont là ! Quiconque touche à ce saint des saints est ex- 
communié au nom du bon goût, de la convenance et de la 
saine politique. 

J'ai osé dire en France ce que je pense; mais Dieu sait 
les difficultés que j'y ai trouvées, et de plus en plus étouf- 
fantes! 11 semble que les libéraux ont horreur de la 
liberté. Ils ne pardonneront jamais à celui qui en veut 
autre chose que l'ombre. N'importe ! continuons le bon 
combat, tout bâillonnés que nous sommes par les amis 
autant que par les ennemis. 

Je vous lis, Monsieur, avec le plus grand intérêt, la 
plus vive sympathie. Donnez-moi, je vous prie, souvent 
cette satisfaction. J'en ai besoin. 

Recevez, etc., 

EDGAR QUINET. 

Combien je serais heureux de faire quelque chose qui 
pût être utile comme vous le dites à ce petit pays où mes 
sept années d'exil m'ont enraciné par tant de bons sou- 
venirs, et aussi de cruels. 



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30i LETTRES D'EXIL. 



DCLXXXVII 

A M. RIGOPOULOS, DÉPUTÉ 
A ATHÈNES 

Veytaux (Suisse), 21 novembre 1867. 

Cher Monsieur, 

J'ai lu cet été votre beau discours dçins votre belle 
langue, et, Dieu merci, je n'en ai pas perdu un mot. Je le 
relis aujourd'hui en français, avec la plus vive gratitude 
pour le souvenir que vous m'avez donné. Comment ne 
vous serais-je pas très reconnaissant d'avoir attiré sur 
mon nom les témoignages et les sympathies de l'Assem- 
blée hellénique? Quand, en 1829, j'entrai dans Athènes, 
au milieu du siège, parmi les cadavres à demi calcinés, 
qui m'eût dit que je recevrais un jour pareil écho du bruit 
de mes pas dans ce qui n'était alors qu'une ruine pesti- 
férée? Vivez, grandissez et prospérez dans la liberté, 
chers et nobles Hellènes ! Je vous ai vus dans l'esclavage 
et la détresse. Je vous vois dans la résurrection, en pleine 
possession de vous-mêmes. Puissé-je un jour en dire 
autant de mon pays! 

Je voudrais faire quelque chose pour là Crète. J'en 
cherche les moyens. 

Croyez, cher monsieur Rigopoulos, à ma véritable affec- 
tion. Je me suis toujours et partout informé de vous. 




LETTRES D'EXIL. IJOS 

Mon adresse est à mon nom : Edgar Quinet à Yeytaux. 
Votre sincèrement dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 

J'envoie votre discours à Victor Hugo. 



DCLXXXVIII 

A M. JULES GLARETIE 
A PARIS 

Veytaux, 23 novembre 1867. 

Oui, Monsieur, j'ai reçu et lu avec le plus vif intérêt, 
la plus parfaite sympathie, les Derniers Montagnards. 
Il m'est bien doux, je vous l'assure, de me trouver en si 
complet accord avec vous, qui êtes le printemps de 
Vannée. Vous avez eu le courage d'être vrai. Cette bra- 
voure de l'esprit est certainement plus difficile que les 
merveilles du chassepot ! 

Votre talent vous fera, je l'espère, des imitateurs. 
Nous y gagnerons tous. 

Veuillez recevoir. Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



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30S LETTRES D'EXIL. 



DCLXXXIX 

A M. NADROY 
A PARIS 

Veytaux, l«r décembre 1867 

Monsieur, 

C'est avec empressement que je vous enverrais, si j< 
les possédais, les documents dont vous avez besoin pou 
Touvrage que vous avez entrepris. Malheureusement j( 
n'ai en ma possession ni documents inédits, ni manu- 
scrits sur la Révolution et la République de 1848. Mei 
papiers, comme mes livres, ont été dispersés par l'exil 
Quant à mes Discours de 1848 à 1851, mes publications 
malettre sur Tamnislie, etc., tout cela se trouve, en grandi 
partie, dans les deux volumes de mes Œuvres politiques 
Je regrette de ne pas les avoir ici pour vous les offrir. 

Vous aurez sans doute bien pesé la principale diffi' 
culte de votre ouvrage. Elle consiste en ceci : Vous fere; 
la critique de la République de 1848 et vous aurez tout 
liberté pour cela. Mais, quant à la critique du Deux 
Décembre, elle vous sera impossible. Or le plus gram 
plaisir que vous puissiez faire au Deux-Décembre est d< 
faire le procès aux hommes de 48. Car le coup d'Éta 
apparaît alors comme le digne justicier qui exécute li 
sentence. Voilà l'écueil. Je vous le signale. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 307 



DCXC 

A MADAME BEGK B.ERNARD 
A LAUSANNE 

Veytaux, 2 décembre 1867. 

Madame, 

Au milieu des cruels événements de nos jours, vos 
paroles de sympathie m'ont bien touché. Veuillez croire 
à ma sincère gratitude. J'ai foi, plus que jamais, dans 
l'avenir de Tllalie. Heureux qui verra ce lendemain. 

Mais, aujourd'hui, faire le procès à Garibaldi, n'est-ce 
pas faire le procès à l'héroïsme et à la patrie? 

Hier, j'ai reçu un mot de lui, daté de Varignano; il me 
dit : Je vous écrirai une longue lettre quand je serai 
libre de le faire. 

Ainsi ils le tiennent au secret! Esecrabile Varignano! 

Ses ennemis viennent de parler; ils ont dit leur secrète 
pensée, et cette pensée est la mort de la justice. Mais le 
monde ne veut pas mourir ni à la justice ni à la liberté. 
Il répète le mot : Jamais! appliqué à l'avenir d'un 
peuple*. C'est la première fois qu'on a osé condamner à 
perpétuité une nation au néant. 



1. M. Rouher venait de prononcer le mot Jamais! à propo» de 
rUnité italienne : « Nous ne sertirons jamais de Rome ! » 




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308 LETTRES D'EXIL. 

L'avenir répondra et il rira de ce qui nous indign( 
aujourd'hui. 
Agréez, Madame, etc., 

EDGAR QUINET. 



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DCXCI 

A M. CHASSIN 
A GENÈVE 



Veytaux, 16 décembre 1867. 



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Que devenez-vous^ mon cher ami? Je voudrais bien ei 
savoir quelque chose. Voilà donc le procès * ajourné d( 
huit jours ! On n'a fait aucune difficulté. Ils sont charmée 
au fond de prolonger le vague et une peur salutaire. 

Dites-moi si un autre journal que les Débats a publia 
ma lettre à Garibaldi. J'ai besoin de le savoir. 

Bergeron, que j'ai vu hier, part vendredi pour l'Italie. 

Voilà Louis Blanc et VA venir national qui se deman- 
dent s'il y a eu une Révolution française. C'est pré- 
cisément ce qu'ils m'ont tant accusé d'avoir demandé. 
Ils vont maintenant dans mon sens plus loin que moi. 

Votre ami M. Nauroy m'écrit qu'il va faire une critique 
de la Révolution de 48. Rien de mieux. Mais, comme il ne 
pourra faire la critique du Deux-Décembre, son ouvrage 

1. Le procès de Garibaldi. 



LETTRES D*£X1L. 309 

paurra aller contre son but. L'intention est bonne , qu'il 
prenne garde au résultat. 

Nous avons vécu, pendant ces grands froids, en ours de 
caverne. Pourtant le travail nous a tenu compagnie. 

Adieu, mon cher ami. Mille amitiés des deux ermites. 
Saluez affectueusement votre hôte M. Leygue. 

EDGAR QUINET. 



DCXCII 

A M. DELVECCHIO 
A BOLOGNE 

Veytaux, i8 décembre 1867. 

Monsieur, 

Que de choses réveille en moi votre simple et pathé- 
tique récit ! On y sent à chaque ligne le plus pur dévoue- 
ment à la patrie. 

Heureux quand la patrie représente encore la liberté ! 

Non, la liberté n'est point encore morte. Elle a péri, il 
est vrai, en France et en Espagne; mais elle survit en 
Italie. Conservez bien ce flambeau que nous avons laissé 
éteindre chez nous. Vous possédez aujourd'hui tout ce 
qui en reste chez les trois grandes sœurs de la famille 
latine, en Europe. Que la nuit se fasse en Italie, tout le 
monde latin descend dans l'ombre. 



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310 LETTRES D'EXIL. 

Jeunesse italienne, on vous dira que la liberté peut 
être voilée pour un temps, qu'elle reparaît quand on en 
a besoin. N'en croyez rien ! Voyez autour de vous. Quand 
la liberté est éclipsée, les ténèbres s'établissent et durent. 
Des générations entières y disparaissent, sans même 
s'en apercevoir. 

On ne remonte pas deux fois, en une génération, le 
courant de la servitude. 

Que notre exemple vous serve et vous sauve ! 

Le mot d'ordre est donné d'importer chez vous l'esprit 
de réaction qui nous a étouffés. Prenez garde. L'expé- 
rience a montré que, dans nos sociétés catholiques de 
nom, quand la réaction a commencé, elle ne s'arrête plus ; 
elle ne s'impose aucune limite. Elle va jusqu'à ce qu'elle 
ait extirpé tous les avantages politiques des révolutions 
qu'ils l'ont précédée. 

C'est assez que deux grandes nations, la France et 
l'Espagne, aient été sacrifiées à l'idole de la contre-révo- 
lution ! Qu'au moins l'Italie surnage ! 

Votre tout dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D*EXIL. 31t 



DCXCIII 

A MADEMOISELLE MARIE [DUCROT 
A GHAROLLES 

Veytaux, 18 décembre 1867. 

Chère Marie. Tous nos vœux vont vers toi. Que cette 
année te soit douce et heureuse! Ah! que tu as bien 
fait de venir en ce monde ! Il a tant besoin lui-même de 
joie, de sourire et de sérénité! Conserve-lui précieuse- 
ment tous ces biens. Sans toi, je ne sais où on les trou- 
verait en France. 

Aime-nous. Nous ne pouvons nous passer d'être aimés. 
C'est une manie dont nous ne reviendrons pas. Dis-moi 
le nom de tes promenades; nous les ferons avec toi. 
Adieu, chère Marie. 

Amitiés tendres à tes parents. Il y a trop longtemps que 
nous n'avons eu de l'écriture de ta chère mère. Je t'em- 
brasse avec elle. 

Ton oncle 

EDGAR QUINET. 



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LETTRES D*EXIL. 






DCXCIV 

A M. MERLE D'AUBIGNÉ 
A GENÈVE 



Veytaux, landi, décembre 1867. 



Cher Monsieur, 



Quelle vie! quelle éloquence!* quelle jeunesse! Vou 
nous prouvez votre texte par vos actions : Non, ce n*es 
pas le temps de dormir. 

Ce que j'aime dans votre discours, c'est que voui 
laissez à la Réformation toute la grande significatioi 
que tant d'autres cherchent à atténuer. Vous osez encon 
l'appeler une Révolution. 

Les mots ne vous font pas peur; vous avez conservé h 
bravoure d'esprit et de cœur et l'âme vigoureuse dei 
héros du x\V siècle. Rien de la petitesse des calcul! 
pharisiens de nos jours. Voilà mon premier sentiment sui 
une rapide lecture. Rien de plus entraînant que toute: 
ces pages sur l'arrivée de Calvin à Genève. C'est la vi( 
même. 

Veuillez considérer, cher Monsieur, que c'est un homm( 
grippé qui vous écrit cette lettre à la hâte. Croiriez-vous 
hélas! que je ne connais personne au Journal des Débats: 
Ces messieurs me font de loin en loin l'honneur de m< 
donner en passant un coup de griffe plus ou moin 




LETTRES D'EXIL. 313 

fourrée. Voilà mes seules relations aimables avec eux. 

N'importe! Il ne sera pas dit que vous m'ayez offert 
l'occasion de vous être agréable et que je ne l'aie pas 
prise aux cheveux. 

Je vais en conséquence écrire à M. Bersot, à Versailles, 
que je ne connais pourtant d'aucune façon. Il me semble, 
à tort ou à raison, un peu plus traitable qu'un autre. Et, 
s'il n'écrit pas les lignes nécessaires dans les Débats^ 
vous le lui pardonnerez plus chrétiennement que je ne 
ferai. Il faudra que votre libraire lui envoie sans tarder 
le discours. 

Ah ! Monsieur, que vous me combleriez, de me prêter 
pour cet hiver votre Réforme de Genève! Je vous en 
remercie d'avance. Ma femme est très reconnaissante de 
votre souvenir, et moi, cher Monsieur, je vous envoie tous 
mes vœux et l'expression la plus cordiale de mes senti- 
ments d'affection. 

EDGAR QUINET. 



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3U LETTRES D'IIIL. 



DCXCV 

A M. BERSOT, DE L'INSTITUT 
A VERSAILLES 

Veytaux, 21 décembre 1867. 

Monsieur, 

Un de nos amis communs, M. Paillotet, m'a si souvent 
parlé de vous, que je croîs vous connaître, et je n'hésite 
pas à vous écrire dans la circonstance que voici. 

H. Merle d'Aubigné, le célèbre et vénérable auteur de 
Y Histoire de la Réformation, vient de publier un dis- 
cours qu'il a dû vous envoyer : Jean Calvin, un des fan. 
dateurs des libertés modernes. 

M. Merle d'Aubigné désire naturellement et bien légi- 
timement qu'il soit fait mention de son discours dans les 
Débats, Il ne demande que six lignes; mais il a plus de 
soixante et dix ans, et il n'a guère le temps d'attendre. 

Voudriez-vous, Monsieur, donner cette satisfaction à ce 
digne vieillard qui reste encore sur la brèche contre le 
papisme, le parti prêtre et le despotisme, qui plaisent à 
tant d'autres? 

Je vous en saurais, pour ma part, Monsieur un gré tout 
particulier, et je saisis cette occasion de vous exprimer 
tous mes sentiments, etc., etc. 

EDGAR QUINET. 



1 



LETTRES D'EXIL. 315 



DCXCVI 

A M. X...* 
A PARIS 

Veytaux, 24 décembre 1867. 

Monsieur et ancien collègue, 

Je ne sais si vous vous souvenez de moi, tant il s'est 
passé de choses, depuis no s anciennes réunions du Collège 
de France. Pourtant je prends la liberté d^ vous écrire, 
sur la demande d'une des plus honorables familles de 
Genève, à laquelle je ne puis rien refuser. 

M. Sarasin, président du Consistoire de Genève, désire 
beaucoup que son fils, étudiant en droit à Paris, ait 
l'honneur de vous connaître, et il pense que je puis vous 
le présenter. Je serais heureux, Monsieur et ancien col- 
lègue, que vous voulussiez bien accepter cette présenta- 
tion de ma part, et autoriser cet intéressant jeune homme 
à vous offrir ses respects le jour où vous recevez et où il 
serait sûr de ne pas vous déranger. 

Croyez, Monsieur, que personne plus que moi ne s'est 
réjoui de vos publications et de vos succès, qui sont ceux 
de la chose publique. 

Agréez, etc. 

EDGAR QUINET. 

1 . Cette lettre s'adresse peut-être à M. Littré, qui a écrit vers 
cette époque à Edgar Quinet. 



316 LETTRES D'EXIL. 



DCXCVII 

A M. FRIGYESI 
A GENÈVE 

VeyUux, 27 ddcembre 1867. 

Mon cher colonel, 

C'est bien malgré moi que je n'ai pu vous répondre 
plus tôt. Votre lettre ainsi que votre visite m'ont fait 
grand plaisir. Je ne puis trop vous presser d'exécuter le 
projet d'écrire votre dernière campagne. Ce récit, de 
votre part, aura beaucoup d'importance et de succès. 
Vous servirez par votre plume la cause que vous venez 
de servir par votre épée. Que je vous trouve heureux! 

J'ai dévoré la brochure de Delvecchio.il m'a demandé 
de lui écrire quelques mots pour sa seconde édition; ce 
que j'ai fait. 

J'ai eu, indirectement et par divers côtés, des nou- 
velles de notre cher général. Il écrivait, par exemple, à 
M. Giorgio Pallavicino, il y a quelques jours : 

Slo benino e procura nella mia solitudineydi dimen- 
ticare le vergogne délia povera Italiat... Si, povera! 
tre volte, povera Italia t 

A une autre personne, il écrit : « Je ne songe point, 
pour le moment, à aller en Amérique. y> 

Adieu, mon cher colonel. Achevez bien vile de vous 
rétablir. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 317 



DCXCVIII 

A MADAME R... 
A PARISJ 



Veytaiix, 30 décembre 1867. 



Madame, 



Voici encore une année qui s'engloutit. Que nous a- 
t-elle apporté? Je m'interroge, je me demande si j'ai bien 
fait tout ce que j'avais à faire. Car, enfin, ce temps ne 
reviendra pas. Ai-je profité de chaque instant pour mon- 
trer mon affection à ceux qui la possèdent? Ah! Madame, 
pourquoi ne puis-je pas retenir ces jours qui s'écoulent 
d'une manière si inexorable ? Il me semble que je n'en 
perdrais plus une minute. 

Dans cette année 1867, je retrouve votre visite, comme 
un point lumineux. Vous souvenez-vous de ce chemin 
pierreux et de notre descente de la montagne, et de vos 
apparitions sous notre toit sombre? Ces jours-là revien- 
dront, n'est-ce pas? 

J'ai fait de longues visites à Venise * avec vous et 
votre cher mari. Quels bons moments passés ensemble 
dans celte Cour des Doges! Personne de ceux que nous 
aimons n'y manquait. Mais, Madame, j'ai peur que vou^k 

1. Photographies de Venise. 



« 



318 LETTRES D'EXIL. 

ne VOUS soyez pas aperçue de ce beau voyage fait en com- 
mun. Ce serait vraiment bien dommage. 

Agréez, Madame, l'hommage d'une amiti é reconnais- 
sante. Au moins le temps ne peut rien sur cela. 

EDGAR QUINET. 



DCXCIX 

A MADAME RÉVILLIOD DE SELLON 
A GENÈVE 

Veytaux, 31 décembre 1867. 

Madame, 

C'est en vous écrivant, que je veux me séparer de cette 
année 1867 et commencer à me rendre favorable cet in- 
connu, 1868. Il me saura gré, peut-être, de l'inaugurer 
par vous. Je vous prie. Madame (vous qui pouvez tout), 
de l'adoucir pour moi ; vous obtiendrez qu'il épargne 
tous ceux que j'aime et que je respecte. Permettez-moi 
de vous donner une grande place parmi ceux-là. 

Combien de fois, Madame, ne vous ai-je pas remerciée 
de l'admirable lettre que vous avez eu la bonté de 
m'écrire de Gènes! Je l'ai relue souvent. Je veux la relire 
ces jours-ci. L'année 1867 ne pouvait rien me donner de 

'«! précieux. Pardonnez-moi de n'avoir pas su vous dire 
P"^^ ' tout le bien que vous m'avez fait. 
dIus tov . 'Ti (le penser que cette longue absence ne m'a 




LETTRES D'EXIL. 319 

pas trop nui dans votre souvenir. Ah! combien je suis 
effrayé de la rapidité des jours! 

Que je voudrais les mieux employer, et ne plus perdre 
un seul moment pour montrer mon affection à ceux qui 
la possèdent ! 

Veuillez, recevoir, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCC 

A MADAME BLANCHE DTCROT 
A CHAROLLES 

Veytaux, !«' janvier 1868. 

Voilà encore des vœux, ma chère sœur, pour toi, pour 
Marie, pour Henri, pour vous tous. Je commence Tannée 
avec toi; il eût mieux valu écrire deux jours plus tôt, tu 
aurais maintenant ma lettre. Mais tu devines, sans doute, 
en ce moment, que je pense à toi, à vous, et que je vous 
embrasse. 

Il est une heure moins un quart; que faites-vous en ce 
moment? Quelles étrennes avez-vous? Il me semble que 
vous avez un très bon moment, autour de la table, et que 
Marie fa fait quelque surprise! Pour moi, je me rappelle 
encore avec délices le petit polichinelle de douze sols que 
m'a acheté, à pareil jour, Pantin Baudinot chez les de- 
moiselles Croiset. Quelle belle journée! Ce polichinelle a 
été pour moi un événement. 



1 



•;f^7 



320 LETTRES D'EXIL. 

Ce matin, j'ai été comblé. Il serait trop long de raconter 
tout ce qui m'est arrivé. La bonne madame Sarasin a 
envoyé toute la Provence en boîtes de bonbons ; nous pour- 
rions ouvrir un magasin. Ah! si le télégraphe voulait vous 
porter tout cela! Ma chère femme m'a donné les livres 
que je désirais, et vraiment, je ne sais pas comment elle 
a deviné : un magniûque Platon complet, puis trois gros 
volumes de Froissard, puis une Histoire de la Philo- 
sophie, etc. Dès le matin, elle avait tout préparé sur deux 
tables dans le salon. J'entre et je vois ces merveilles, 
parmi les fleurs de madame Révilliod! Que n'étiez- 
vous là?... Pour elle, qu'a-t-elle reçu ? Elle, qui ne songe 
jamais qu'aux autres ! 

Ah! comment dire tout ce qu'elle est pour moi, à 
chaque heure ! tout ce qu'elle fait, imagine, pour que 
chaque jour soit une fête ! Comment n'aimerais-je pas la 
vie, pour elle ? Aucun mot ne peut dire ce qu'elle est pour 
moi, ce qu'elle fait pour moi ! 

Ne t'attriste pas, ma chère sœur, outre mesure, de 
l'avenir. Ma mère avait déjjà ce funeste don. Défie-loi de 
l'imagination qui aggrave toute chose. Adieu, je t'em- 
brasse de tout cœur. 

EDGAR QUINET. 



> 



LETTRES D'EXIL. 321 



DCCI 

 MADAME SARASIN BONTEMPS 
A CANNES 

Veytaux, l«r janyier 1868. 

Madame, 

Quelle surprise ! Vous avez donc mis au pillage pour 
nous tout le midi de l'Europe? Qu'est-ce qui l'emporte, 
de la Provence ou de l'Italie? Et c'est là ce que vous ap- 
pelez quelques fruits? Franchement, qu'allons-nous 
devenir au milieu de ces tentations de toute espèce ? 

Vous nous envoyez aussi par la même occasion le plus 
beau soleil de Provence, pour ce premier jour de l'an. 
Allons! grâce à vous, Madame, cette année commence 
bien; c'est une fête. 

Veuillez croire, Madame, que le plus grand plaisir que 
vous puissiez me faire (et vous êtes si parfaitement bonne !) 
est de découvrir pour moi un moyen d'être agréable à 
monsieur votre fils. Disposez entièrement de moi, je n'ai 
pas besoin de vous le répéter. Quoique exilé de France 
depuis dix-sept ans, j'y ai encore quelques rares amis bien 
fidèles. Ce serait un vrai bonheur pour moi que d'aller 
au-devant d'un désir de monsieur voire fils. Voudrait-il 
par exemple faire la connaissance de M. Duvergier de 
Hauranne ? Il verrait chez lui tout ce qui nous plaisait 



c 



32S LEfTTRES D'EXIL. 

dans la France que nous avons connue. Désirerait-il voir 
un jeune avocat des plus distingués et de la même nuance 
d'esprit, M. Léon Renault, qui le mettrait au courant de 
tout le jeune barreau? Enfin, Madame, trouvez-moi une 
occasion de vous être bon à quelque chose. Vous me 
rendrez heureux. 

Recevez mes vœux les meilleurs pour vous, pour 
M. Sarasin, pour madame votre sœur. Agréez l'hommage 
de mes sentiments reconnaissants, et surtout mettez-les à 
l'épreuve. 

EDGAR QUINET. 



DCCII 

À M. BULOZ 
A PARIS 

Veytaux, 2 janvier 1868. 

Voilà, en effet, mon cher ami, l'année 1868. Nous nous 
sommes connus en 1830. Faites le calcul, et voyez si nous 
datons de loin. J'aime infiniment cette coutume que 
l'on dit paienne de rappeler son existence à ses amis. 
Dites, je vous prie, à madame Buloz que je n'oublie rien 
de nos anciennes années, que c'est un de mes vifs regrets 
de ne Tavoir pas revue . Je lui adresse mes vœux, heu- 
reusement inutiles et superflus. 

Quand je ne vous envoie rien pour la Revue, ne m'ac- 
cusez pas. Croyez ce qui est vrai, que je suis absorbé 




LETTRES D'EXIL. 323 

dans un travail et que je ne puis faire autrement. Qui 
donc peut faire tout ce qu'il veut ? Mon ouvrage est as- 
surément fort avancé mais, tant que je n'en tiens pas le 
dernier mot, je ne sais vraiment que penser et que dire. 

Vous me parlez de TAcadémie. Certes je ne suis pas 
un barbare. Je sais combien elle a d'importance et com- 
bien, dans ma situation, une nomination aurait de sens et 
de portée. Mais mon seul avantage, jusqu'ici, a été de ne 
me faire aucune illusion sur ce qui me concerne. Il en 
résulte que je suis arrivé à mon âge sans avoir aucun 
mécompte; et j'irais, je pense, au-devant de quelque 
grand échec, et peut-être même de quelque avanie, si 
je m'abusais au point de me croire possible t J'ai vu, en 
1830, Benjamin Constant mourir de chagrin et de honte 
d'avoir été refusé à l'Académie... Je ne ferai pas cette 
faute. Je n'aurais pas trois voix; et, pour peu que je tra- 
vaille encore, je n'en aurais pas une. 

Adieu, mon cher ami. A vous sincèrement de cœur. 

EDGAR QUÏNET. 



DCCIlï 

A M X. DE RICARD 
A PARIS 

Vcylaux, 3 Janvier 1868. 

Avant tout, cher Monsieur et ami, mille et mille bons 
vœux pour vous et votre avenir. Croiriez-vous bien que 



2U LETTRES D'EXIL. 

je n'ai pas encore reçu le manuscrit que vous m'an- 
noncez? Sans doute, il va m'arriver un de ces jours. 
Vous savez combien je m'intéresse à ce que vous faites. 
Votre lettre si excellente, si modeste, tranche avec Tesprit 
de notre temps ; elle augmente encore mon affection pour 
vous et mon intérêt pour vos œuvres. Cette dédicace 
sera, je n'en doute pas, un lien nouveau entre nous. 

M. Joël Cherbuliez est un homme pour lequel j'ai la 
plus grande estime. Mais, si loin de Paris, est-il bien 
l'éditeur qui convient le mieux à votre ouvrage ? Vous 
avez eu, sans doute, quelque raison particulière pour vous 
adresser à lui. 

Votre amitié fidèle m'est très douce, dans ma solitude 
d'ours de caverne. J'aurais été heureux de vous y voir. 
Ce jour ne viendra-t-il pas ? 

Vous avez cent fois raison de ne pas attendre pour pro- 
duire des temps plus favorables. Il faut profiter de l'heure 
qui nous est donnée, bonne ou mauvaise. Les plus tristes 
sont quelquefois les plus fécondes pour le poète. 

Je me suis réfugié contre ces temps amers dans un 
ouvrage d'une nature nouvelle pour moi. Il s'achève et 
je m'en séparerai avec peine. 

Je vous ai certainement écrit après la mort de monsieur 
votre père. Recevez encore une fois le témoignage de tous 
les sentiments qu'une si grande perte m'inspire. 

Courage, espérance quand même, créations heureuses, 
joies de l'âme, sérénité d'esprit, voilà mes vœux pour 
vous. 

Votre dévoué et affectionné 

EDGAR QUINET. 



\ 



LETTRES D'EXIL. 325 



DCCIV 

A M. CH. KUSS 
A GOLMAR 

Veytaux, 4 janvier 1868. 

Monsieur, 

Je me suis fait une règle de ne pas répliquer aux 
personnes qui critiquent mes ouvrages. Le temps et la 
vie n'y suffiraient pas. Cependant je fais volontiers une 
exception pour votre lettre ou je trouve l'accent d'une 
conviction sincère et réfléchie. 

Vous vous étonnez que, en parlant des systèmes qui 
admettent un dictateur, je n'aie pas excepté la doctrine 
de Fourier, et vous me demandez « de citer un mot, un seul 
mot, qui justifie mon reproche ». 

Ma réponse est très simple; c'est Fourier qui la fera à 
ma place. Il a dédié l'un de ses principaux ouvrages 
{Théorie des quatre mouvements) à Napoléon, au plus 
fort du despotisme impérial. En mettant sa doctrine entre 
les mains du maître absolu, de celui qu'il appelait l'Her- 
cule, il montrait bien clairement que, selon lui, ses 
idées pouvaient se concilier avec le pouvoir absolu. Au 
lieu de combattre ce pouvoir, il le fortifiait de son 
mieux, il le consacrait, en lui faisant hommage de ses 

idées. 

iir. . 19 



% 



326 LETTRES D*£XIL. 

C'est là une grave erreur qui m'empêche de placer 
Fourier au rang des amis persévérants de la liberté. 
Quel est le plus grand service que Ton puisse rendre au 
despotisme ? C'est de faire croire aux hommes qu'il peut 
fort bien se concilier avec des idées libérales, des vues 
désintéressées, des doctrines d'émancipation univer- 
selle. S'il y a un danger pour notre temps, c'est celui-là ! 
Les meilleures intentions (et Fourier en était rempli), 
périssent dans cet accommodement. 

Il y a. Monsieur, une première réforme à faire dans la 
réforme de Fourier; et, pour ma part, je serais heureux 
de la provoquer. Ce serait de sortir de ce funeste com- 
promis avec la massue de ces prétendus Hercule qui 
écrasent toujours ce qui leur est dédié. 

Je sais qu'au fond, l'école actuelle de Fourier est de 
cet avis; je sais qu'elle se dérobe de son mieux à la 
massue, et que les temps l'ont éclairée sur tous ces 
demi-dieux porteurs de casse-têtes. Mais il est bon de le 
dire, de le répéter. Si ma lettre en fournit l'occasion, 
elle n'aura pas été inutile. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET 



\ 



LETTRES D'EXIL. 327 



DCCV 

A MM. LES DIRECTEURS DU JOURNAL DE PRATO 

A PRATO 

Veytaux, 5 janvier 1868. 

Messieurs, 

Vous me demandez ce que vous appelez ua mot d'en- 
couragement pour le journal que vous allez fonder ; ce 
mot, vous Tavez prononcé vous même : Démocratie et 
Liberté ! 

Jusqu'ici on a effrayé les peuples en les menaçant du 
spectre rouge. Avec cet épouvantail, on a jeté la panique 
dans une partie de la race latine; et deux des nations de 
cette race, la France et l'Espagne, ont perdu à ce jeu leur 
liberté et leur vie politique. 

Aujourd'hui il s'agit de tendre la même embûche à 
l'Italie. Tombera-t-elle dans le piège à son tour? Voilà en 
ce moment la question pour vous. Toute la crise est là. 

On vous dit, en d'autres termes : Renoncez à vos lois 
de liberté ; changez-les contre des lois de compression. 
Mettez-les de niveau avec les institutions absolutistes des 
peuples qui ont perdu leurs droits. Â ce prix, vous aurez 
la paix. 

Et moi je vous dis : c'est avec des paroles de ce genre 
que l'on a semé l'esclavage. Si vous livrez vous-mêmes 




328 LETTRES D'EXIL. 

VOS institutions libérales (presse, droit de réuniou, droit 
d'association, droit des communes), vous ne les retrou- 
verez jamais. Quand vous aurez livré ces premières ga- 
ranties, on exigera que vous abandonniez aussi les 
autres; et Ton ne sera satisfait que lorsque vous vous 
serez réduits à n'être qu'une ombre de peuple; et même 
alors vous n'aurez point de paix, car il n'y en a pas pour 
celui qui s'est livré lui-môme. 

Je désire, plus que personne, la réconciliation de l'Italie 
et de la France. Je suis prêt à tout faire pour cela. Mais 
cette réconciliation, j'en suis sûr, n'est possible que dans 
la liberté et par la liberté. 

Gardez donc précieusement vos lois acquises au prix 
de tant de sang. Si vous les perdiez par un de ces jeux 
de hasard et de majorités fictives où la force se déguise 
mal, vous en conserveriez un ressentiment légitime et im- 
placable. Au lieu de la paix, vous mettriez pour toujours 
la guerre dans les esprits. 

Il appartient à l'Italie aujourd'hui de donner un dé- 
menti à cette opinion répandue, depuis dix-sept ans, que 
la race latine tout entière est incapable de se gouverner 
elle-même par des lois, et qu'elle a besoin du caprice et 
de la verge d'un maître. 

Si l'Italie, comme je l'espère, prouve au contraire par 
son exemple qu'un peuple d'origine latine peut être et 
rester libre, qu'il peut garder ses lois intactes en dépit 
de la force et de la ruse, ce sera une chose glorieuse 
pour vous ; elle relèvera notre époque. 

En maintenant le principe de la liberté anéantie 
presque partout ailleurs, l'Italie maintiendra le seul ter- 




LETTRES D'EXIL. 329 

rain où sont rendues possibles les réconciliations, les 
alliances, et les amitiés solides entre les peuples, dans 
le présent et dans l'avenir. 

Les peuples se sont donné rendez-vous dans la liberté 
et la justice, c'est là qu'ils veulent se rencontrer. Il faut 
que les premiers arrivés au but s'y établissent et s'y en- 
racinent sans regarder en arrière. 

Les autres finiront par les y rejoindre, et c'est alors 
que se concluront les amitiés et les alliances durables 
entre les nations. La France ne pourra manquer à ce 
rendez-vous. 

EDGAR QUINET. 



DCCVI 

A MADAME RÉVILLIOD DE SELLON 
A GENÈVE 

Veylaux, 8 janvier 1868. 

D'où venez-vous fleurs bien aimées? 
— Du Paradis et du Carmel 
Où les anges nous ont semées. 
Nous t'apportons l'odeur du ciel. 

Oui, Madame, ces fleurs me sont saintes et sacrées, 
puisqu'elles me parlent de votre amitié. Je ne sais ce qui 
m'a empêché de prendre sur-le-champ le chemin de fer 
pour aller vous remercier de votre lettre. 

Oh non! Madame, ne croyez pas que je sois triste. 



i 



330 LETTRES D*£XIL. 

Comment le serais-je, avec celte chère et parfaite âme 
qui est avec moi et qui ne m'a jamais quitté un seul 
jour ? Je demande seulement au ciel de me laisser les 
bien squ'il m'a donnés. Et, parmi ces biens, permettez-moi, 
Madame, de compter pour beaucoup votre affection. Je 
voudrais pouvoir vous témoigner la mienne autrement qae 
par mes paroles. Si vous en découvrez une occasion, elle 
sera un bonheur pour moi. 

Peut-être ai-je une trop grand bâte de voir ici le règne 
de la justice. Je devrais savoir combien, dans tous les 
temps, il a toujours été lent à venir. 

Veuillez, Madame, adresser encore une fois mes vœux, 
mes remerciements pour la précieuse boîte à made- 
moiselle Hortense, mon courageux complice du Congrès 
de Genève, et agréez, pour vous et pour tout ce qui vous 
touche, l'hommage de mes sentiments les plus dévoués. 

EDGAR QUINET. 



DCCVII 

A M. DESPOIS 
A PARIS 

Veytaux, 13 jan>ier 1868. 

Monsieur, 

Remerciements de cœur et félicitations pour votre 
article sur le beau livre de Dufraisse. Vous comprenez les 



LETTRES D'EXIL. 331 

exilés; ce qu'ils sont; ce qu'ils veulent. Leur mission est 
de se souvenir. Et franchement que deviendrait un 
peuple qui ne saurait qu'oublier? Il finirait par s'oublier 
lui-même. Rappelons-lui donc qu'il a existé, qu'il peut 
exister encore. 
Mille bons vœux reconnaissants de votre dévoué 

EDGAR QUINET. 



DCCVIII 

A M. GASTON BONET 
A PARIS 



Veytaux, 14 janvier 1868. 



Cher Monsieur, 



Votre thèse et voire dédicace sont un solide lien entre 
nous. Je vous ai lu avec le plus vif intérêt, et j'aurais 
voulu pouvoir vous le dire plus tôt. L'élévation et l'indé- 
pendance de votre esprit vous font le plus grand honneur. 
J'ose dire qu'elles honorent aussi vos juges. Puisse le noble 
élan de votre cœur et de votre intelligence être servi par 
les circonstances et par les hommes que vous rencon- 
trerez sur votre chemin! Mes vœux vous suivent dans la 
voie où vous entrez. Je vous le répète encore : la plus 
belle mission, la plus nécessaire aujourd'hui est de re- 



332 LETTRES D*EXIL. 

trouver et de refaire la conscience humaine. Vous êtes 
bien digne de travailler à cette œuvre. 

Ne me laissez pas ignorer ce qui vous arrivera d'heu- 
reux. Rappelez-moi au souvenir de madame votre mère 
et croyez- moi, cher compatriote, votre tout dévoué de 
cœur 

EDGAR QUINET. 



DCCIX 

A M. SCHMIDT, RÉDACTEUR DU CONFÉDÉRÉ 

A FRIBOURG 

Veytaux, 16 janvier 1868. 

Mon cher Schmidt. Voici, dans VIndependente, une 
lettre que Garibaldi m'a adressée; elle est toute poli- 
tique et fait en ce moment le tour des journaux italiens» 
J'espère que vous la reproduirez dans le Confédéré; elle 
est, en soi, très importante, comme vous verrez. 

J'ai écrit, dans ces derniers temps, et sur la demande 
des Italiens, beaucoup de lettres qui ont paru dans une 
grande partie de la presse italienne. J'ai signalé, autant 
que je l'ai pu, la réaction que l'on importe en ce moment 
de France en Italie. L'idée m'est bien venue de vous 
envoyer les plus importantes de ces lettres. Mais j'ai 
craint un peu que cela ne vous embarrassât, car il me 
semble que vous avez peu de goût pour les Italiens d'Italie. 



LETTRES D'EXIL. 333 

Et cependant, cher Schmidl, ne devons-nous pas appuyer 
la liberté partout où elle lutte encore? La grande armée 
du droit est battue. Cela est vrai. Mais il y a encore des 
groupes qui résistent. Soutenons ces groupes jusqu'à la 
fin. 



Mille vœux. 



ED GAR QUINET. 



DCCX 

A M. DUVERGIBR DE HAURANNE 
A PARIS 

Veytaux, Canton de Vaud, 49 janvier 18C8. 

Mon cher ancien collègue, 

Vous pouvez me rendre un véritable service dont je 
vous suis reconnaissant d'avance. C'est d'accueillir avec 
votre amabilité ordinaire le jeune homme qui vous re- 
mettra cette lettre. M. Albert Sarasin appartient à l'une 
des familles les plus distinguées de Genève. Son père est 
le président du Consistoire, sa grand'mère, madame Bon- 
temps, était une amie de la duchesse d'Orléans. Sa 
famille n'a manqué aucune occasion de m'adoucir l'exil, 
et je sais que la meilleure manière pour moi de lui té- 
moigner ma gratitude est de vous présenter le jeune 
M. Albert Sarasin. 

Il sera heureux et fier de vous connaître. Vous 

19. 



i 



334 LETTRES D*£XIL. 

mettriez le comble à ses vœux, si vous l'admettiez à voir 
dans vos soirées les hommes que vous y réunissez ^et qui, 
avec vous, nous faisaient aimer et honorer la France. 
J'espère aussi que vos très aimables fils seront pour mon 
jeune Genevois ce qu'ils ont toujours été pour moi. Enfin 
j'ose adresser la même requête à madame Duvergîer, en 
me rappelant à son souvenir. 

Ce n'est pas le moment, cher ancien collègue, de vou 
parler des affaires de ce temps. Vous savez et devinez 
tout ce que je pense. On a fait une armée médiocre contre 
l'étranger, excellente contre l'intérieur. Les Allemands 
seraient bien fous d'attaquer. Ils n'ont qu'à laisser agir 
cette loi, elle suffira toute seule à ruiner et étouffer la 
France. Travaillons, mon cher ancien collègue. C'est le 
seul moyen de se faire une patrie qui ne nous manque 
pas. Combien souvent je vous fais visite en esprit ! Vivez, 
soyez heureux, vous et tous les vôtres, et croyez à mes 
sentiments anciens et fidèles. 

Ma femme se rappelle à votre souvenir. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 335 



DCCXI 

A M. GHADAL 
A BOURG 

Veytaux, 21 janvier 1868. 

Mon cher Monsieur et ami, 

Vos lettres sont toujours pour moi les bienvenues; elles 
m'apportent ce qu'il y a de mieux dans notre bonne 
Bresse et fort au loin dans notre pays. 

Si je ne puis vous répondre à l'instant même, ne doutez 
jamais que je vous réponde du moins aussitôt en esprit et 
en pensée. Voici, comme excuse, la liste de mes occupa- 
tions actuelles : une correspondance fréquente et publiée 
avec les Italiens qui m'ont demandé des lettres pour des 
journaux, des livres, et à toute occasion. Je pourrais 
réunir cette correspondance sous ce titre : Lettres Ita- 
liennes. J'ai fait ce que j'ai pu pour empêcher les Italiens 
de nous prendre en exécration, et la tâche n'est pas facile! 
Garibaldi vient de m'adresser à ce sujet une longue et 
importante lettre qui fait en ce moment le tour de la 
presse italienne et européenne. Elle se termine par ces 
mots : « Que nos amis de la France et du monde soient 
tranquilles, nous recommencerons la besogne. i> 

Veuillez ajouter à ces occupations la cinquième édi- 
tion que je revois de mon ouvrage la Révolution. En 



€ 



S36 LETTRES D'EXIL. 

même temps, j'achève un livre* commencé depuis des 
années, sur les questions les plus graves de noire siècle. 
Puisse-t-il trouver les esprits préparés ou du moins sym- 
pathiques! 

Voilà, mon cher compatriote, comme se passent mes 
jours, avec une rapidité qui m'effraie. Âh! que la vie est 
belle, même dans l'exil! Que de choses à faire! Et que 
les journées même les mieux remplies laissent de regrets 
par tout ce que l'on n'a pu achever! La vie des bien- 
heureux doit consister, sans doute, à porter à sa perfection 
tout ce qu'ils conçoivent et entreprennent. 

Le monde marche, la France sera bien forcée de se 
remettre aussi au pas. Quand et comment? Dieu le 
sait! Pardonnez-moi d'avoir prononcé ce mot de Dieu, 
qui est, à ce qu'il paraît, une abomination auprès des 
avancés. 

Cette loi militaire a été fort mal discutée; beaucoup de 
verbiage et pas une lueur. La France est enchaînée aux 
pieds et aux mains par des encoubles, comme nous disions 
àCerlines. Une armée, mauvaise contre l'étranger, excel- 
lente contre les Français, pour achever de les bâillonner et 
de leur donner la savate. C'est là le résultat le plus clair. Il 
allait partir de ce principe qui seul eût pu éclairer la 
discussion : € Plus un pays est libre, plus le temps de ser- 
vice actif y est court. Plus un pays est esclave, plus le 
temps du service y est long. Ajouter deux ans et demi, 
c'est donc faire un pas immense dans le chemin du pou- 
voir absolu. > 

1.- La Création, deux volumes. 



i 



LETTRES D'EXIL. 337 

Voilà ce qu'il fallait développer. Mais le mot de la si- 
tuation n*est plus jamais dit par personne. 

Les journaux français ne pourront pas reproduire la 
lettre de Garibaldi ; il aiment beaucoup mieux la prose de 
M. de Persigny. 

Encore une fois, mille amitiés. 

EDGAR QUINET. 



DCCXII 

A M. BRUGKNER, ANCIEN REPRÉSENTANT 

A LAUSANNE 

Veytaux, l«r février 1868. 

Cher Bruckner. Depuis votre lettre, nous sommes in- 
quiets, et nous aurions bien besoin d'être rassurés sur 
madame Bergeron. Ma femme a écrit à Nice, sans autre 
désignation d'adresse. Nous voudrions croire qu'il ne 
s'agit que d'une fièvre intermittente; nous ne savons que 
penser. J'ai vu peu de gens aussi heureux ! Cela effraie. 

J'ai reçu une bonne et fortifiante lettre de madame 
Charras. Elle parle même de sa résolution de revoir Vey- 
taux. Mais quand? J'étais de cœur avec vous à ce mal- 
heureux anniversaire. Charras me disait un jour : « Si je 
n'espérais rien de la France, je me ferais Suisse. » 

Que dirait-il aujourd'hui ? 

Voilà la France étranglée par ces deux nouvelles lois. 



338 LETTRES D'EXIL. 

Le sent-elle au moins ? Je n'en jurerais pas. Il est bien 
clair que cette armée est faite contre la France, pour cou- 
vrir la Régence et JUarie-Joseph. 

La loi de la presse achève d'assassiner Tesprit français. 

Et pourtant, vous espérez, cher Bruckner. Allons! je 
le veux bien. Espérons contre toute évidence. Remettons 
nous-en à la foi, contre la raison. Je ne demande pas 
mieux que de croire avec vous l'incroyable. 

Mille amitiés de ma femme. Â vous bien sérieusement, 
du fond du cœur. 

EDGAR QUINET. 

Très cher Bruckner, vous serez le plus aimable des 
hommes, si vous voulez bien nous donner des nouvelles de 
nos pigeons voyageurs, dès que vous en aurez. Quand 
nous reviendront-ils enfin? J'ai écrit, dans ces derniers 
jours, beaucoup de lettres publiques en Italie, sur la 
réaction qu'on y importe de France. A quoi bon? direz- 
vous. 

Je me plains toujours de vous voir trop peu. Mais vous 
êtes insensible à nos plaintes. 




LETTRES D'EXIL. 339 



DCCXIII 

À MADAME BEGK BERNARD 

A LAUSANNE 

Veylaux, 2 février 18G8. 

Madame, 

Je n'ai pas lu la Gazette de Lausane; je suppose que 
la lettre qu'elle publie est celle que j'ai reçue directe- 
ment de Garibaldi, de Caprera, et indirectement par les 
journaux italiens qui y ont laissé plusieurs passages en 
blanc. 

Voici évidemment à quelle situation répond cette lettre 
de notre héros. La réaction bonapartiste remue ciel et 
terre pour s'implanter en Italie ; ruses, violences, me- 
naces, caresses, voilà la signification de ce ministère 
qui se charge d'étrangler tout doucement l'Italie après 
l'avoir endormie. 

Garibaldi voit très bien le danger. Sa lettre relève les 
courages; il atteste que les patriotes ne sont ni résignés, 
ni brisés. C'est une parole de réveil. Car rien n'est plus 
contagieux que le découragement. Si on laisse la réac- 
tion s'insinuer et s'établir, ce sera pour plusieurs géné- 
rations, comme en France. 

Garibaldi répond à cette réaction : « Nous sommes en- 
core debout, nous ne nous rendons pas. 2» 



i 



340 LETTRES D'EXIL. 

Je suis persuadé que le cordial arrive fort à propos 
pour empêcher l'effet du narcotique et des poisons réunis 
du jésuitisme et du bonapartisme. 

Après Montana, il fallait bien un Sursum corda f Si- 
non, c'était accepter la défaite. 

Pardonnez-moi, Madame, ces conversations trop lon- 
gues et trop courtes, et recevez, etc., etc. 

EDGAR QUINET. 



DCCXIV 

A MADAME SARASIN BONTEMPS 
A GENÈVE 

Veytaux, 3 février 1868. 

Madame, 

Vous lirez peut-être avec intérêt le passage que je 
vous envoie de la lettre de M. Duvergier de Hauranne; il 
y montre tout son empressement pour monsieur votre fils 
qu'il regrette de n'avoir pas encore vu. J'espère bien 
qu'en ce moment, la connaissance est faite. J'ai oublié, 
fort mal à propos, de vous dire que le plus jeune fils de 
M. Duvergier est un des phénomènes de notre temps. 
A peine sorti du collège, à vingt ans, il a écrit un voyage 
en Amérique que pourrait signer un diplomate con- 
sommé. A cette incroyable maturité de jugement, il joint 




LETTRES D'EXIL. 341 

un rare talent d'écrire. Je ne puis m'expiiquer ces dons 
si précoces que par la société de son père. Ce jeune homme 
a vu, en naissant, tout ce qu'il y a de distingué dans le 
monde orléaniste. Le voyage de cet homme d'État de 
vingt ans a paru d'abord dans la Revue des Deux Mondes. 
Si vous vouliez le parcourir, je me hâterais de vous l'en- 
voyer. 

Voilà donc, Madame, les deux précieux volumes de 
M. Littré ! Et dans quel somptueux costume! Certai- 
nement M. Littré n'a jamais été vêtu si magnifiquement. 
Vous ne savez qu'inventer pour obliger. Je vous prierai 
cependant d'écrire votre nom à la première page de ce 
monument. 

Mes souvenirs les meilleurs à M. Sarasin. Veuillez 
agréer, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCCXV 

A M. VICTOR CHAUFFOUR 
A THANN 



Veytaux, 5 février 1868. 



Mon cher ami. Si cette loi de la presse n'achève pas de 
tuer l'esprit français, du moins elle l'enterrera vivant, et 
peut-être pour plusieurs générations. Quatre-vingt mille 
francs à payer pour chaque chapitre! Qu'en eussent 



342 LETTRES D'EXIL. 

pensé Descartes et Voltaire? Ils auraient trouvé plus 
simple de s'expatrier. 

La vie de Técrivain n'est plus possible en France; un 
Français ne peut plus penser. Il ne peut plus que s'a- 
muser et s'étourdir. 

J'ai écrit sur cela une note. Mais où publier? Tout est 
devenu de plus en plus impossible. 

Les orateurs de la gauche en prennent à leur aise. De 
beaux et longs discours qui n'ont aucun trait au moment, 
et ne peuvent faire faire aucun progrès réel à l'opinion. 
On cause, on s'amuse; et l'on croit avancer. 

Le Deux-Décembre ne veut pas et ne peut pas donner la 
liberté ; pourquoi ? Parce qu'il est le Deux-Décembre. 
Voilà le texte à développer. Mais qui y songe? 

On ne songe qu'à oublier. Voilà pourquoi toutes ces 
paroles sont et demeurent stériles. Le fils du proscrit 
oublie la proscription. Un de nos compagnons d'exil ne 
nous prêchait-il pas l'autre jour dans ce sens publi- 
quement, à propos de Dufraisse? Oublions tout cela; 
oublions l'exil, le Deux-Décembre et le reste. Vivons agréa- 
blement, voilà ce que d'anciens compagnons d'exil nous 
prêchent dans leurs articles. C'est le nouveau manuel 
du citoyen. 

Malgré tout, vous avez écrit un très beau morceau, par- 
fait de forme et de fond, sur le beau livre de Dufraisse. Je 
vous en félicite encore une fois; je vous en remercie; ce 
sont de semblables pages qui m'aident dans l'effort con- 
stant que je fais, de ne pas trop mépriser... Pour espérer 
quelque chose, je pense à Thann. Répétez cela, je vous 
prie, à Kestner et à toute votre chère famille. 




LETTRES D'EXIL. 343 

J'ai beaucoup travaillé dans ces derniers temps, beau- 
coup écrit de lettres publiques aux Italiens. Ma correspon- 
dance avec Garibaldi m'a valu de France des lettres ano- 
nymes dont rien ne peut caractériser l'ignominie. Adieu, 
cher Chauffour. Tâchez de m'aimerun peu, quand même 
vous trouveriez cela difficile, ou quand même l'envie vous 
en aurait passé. Aimer ses amis et en être aimé, c'est, je 
vous assure, la seule chose désirable en ce monde. Je ne 
vous redis plus combien j'étais avec vous à l'anniversaire 
de Charras. Vous le savez. 

Ma femme vous envoie tous ses bons souvenirs. 

Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



DCCXVI 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, 10 février 1868. 

Mon cher ami. Cette loi de la presse est simplement 
infâme. Mille à quatre-vingt mille francs d'amendes 
solidaires pour chaque vérité! C'est la mort de l'intel- 
ligence française, peut-être pour plusieurs générations 
Un Français n'aura qu'à changer de langue, il devra écrire 
en anglais, en italien,en autrichien, en russe, pour rester 
homme. Il se peut qu'il y ait quelque chose à tenter, 



i 



344 LETTRES D'EXIL. 

comme vous Taviez pensé, dans la presse de province. 
Mais, là aussi, (out est plein de chausse-trapes. 

La vie de l'écrivain sérieux, honnête, devient presque 
impossible en France. Le comble, c'est qu'une loi pa- 
reille, une loi décidément ranrfa/^, soit prise pour une loi 
de liberté. 

Les auteurs de cette loi ont fort bien compris que, de 
notre temps, pour tuer un homme, il faut simplement le 
ruiner lui, ses amis et ses associés. Ils ont donc fait de 
la ruine le premier et le dernier mot de leurs systèmes, 
et, grâce à leur comédie, on leur sait gré de cette étrange 
liberté ! 

Vous voilà heureux dans votre nid. Jouissez de ce bon- 
heur, il n'y en a pas d'autre. 

Votre dévoué 

EDGAR QUINET. 

Je reçois la traduction de mon Génie des ReligionSfen 
italien, par Monténégro. Cette traduction paraît par 
livraisons. Elle est précédée d'un travail fort étendu d'un 
digne Sicilien philosophe, patriote, Aldisio Sammito. 
Il conclut très hardiment à la suppression du pouvoir 
spirituel, autant que du pouvoir temporel. 




LETTRES D'EXIL. 345 



DCCXVII 

A M. ALPHONSE FAVRE 
A GENÈVE 

Voytaux, 12 février 1868. 

Monsieur, 

Quelle heureuse surprise je vous dois ! Voilà certai- 
nement un des ouvrages que je désirais le plus étudier, 
qui m'était le plus indispensable, dont j'aurai le plus à 
profiler. Mais, Monsieur, ma joie est un peu combattue 
par la crainte que j'ai d'être indiscret, en aceptant un si 
beau présent. Vous me permettrez au moins de vous res- 
tituer ce magnifique atlas, quand je l'aurai étudié. 

II est vrai. Monsieur, que, depuis mon confinement à 
Veytaux, c'est-à-dire, depuis dix ans, je n'ai guère vécu 
qu'avec les naturalistes. Oserai-je vous avouer, sans trop 
vous scandaliser, que, dans cette perpétuelle compagnie 
des Alpes, j'ai été attiré par les travaux des géologues? 
et, de cette passion que vous jugerez sans doute mal- 
heureuse, est né un ouvrage de philosophie naturelle. 

J'ai cherché comment ces sciences nouvelles, la géolo- 
gie et la paléontologie, peuvent et doivent renouveler les 
méthodes et les forces de l'esprit humain, même dans les 
domaines qui semblent, d'abord, étrangers à ces sciences. 



À 



310 LETTRES D'EXIL. 

Ceci pourrait conduire fort loin. J'ai dû me borner à un 
volume que j'achève *. 

Ce qui me manquera toujours, c'est de vous entendre 
vous-même. Que de lumières et de bons avis j'aurais 
puisés dans votre conversation ! 

Veuillez, Monsieur, exprimer, de ma part et de celle 
de ma femme, à madame Favre, toute la peine que nous 
éprouvons de la savoir malade. Heureusement vous nous 
faites espérer son prompt rétablissement, et nous le hâ- 
tons de tous nos vœux. 

Agréez, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCCXVIII 

A M. FRIGYESI 
A GENÈVE 

Veytaux, 15 fdvrier 1868. 

Cher Monsieur, 

Encore une fois mes adieux. Voulez-vous, je vous prie, 
remettre la lettre ci-jointe à notre cher général ? Ajou- 
tez-y tout ce que je voudrais dire de vive voix, tout ce qui 
est admiration, dévouement. 

Vous seriez cent fois excellent de ne pas me laisser 

1. La Création forma deux volumes. 




LETTRES D*EX1L. 347 

* 

ignorer ce que vous allez devenir. Je fais des vœux pour 
toutes vos entreprises à l'avenir. Elles auront toujours 
pour but cette pauvre liberté qui a tant de peine à vivre . 

Combien je vous envie de vous trouver sous le toit de 
Caprera ! Donnez-moi là un souvenir. 

Avec quel intérêt j'ai lu votre court récit ! 

Vous m'aviez promis, je crois, quelques photographies 
de Caprera, de la famille. Si cela se peut, ne les oubliez 
pas. 

Votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 

Veuillez dire à notre ami que je suis heureux de son 
amitié. Dites-lui aussi (ce qu'il sait comme moi) que 
l'on fait en ce moment un Bonaparte cardinal pour en 
faire un pape. J'ai écrit à ce sujet une lettre qui a paru 
dans le Diritlo et dans Vlndependente de Bologne. Dé- 
fiez-vous des frontières. Ne prenez sur vous aucun papier 
qui puisse vous compromettre. 



i 



ai8 LETTRES D'EXIL. 



DCCXIX 

A GARIBALDI 
A CAPRERA 

VeyUux 15 février 1868. 

Bien cher Garibaldi, 

Votre fidèle aide de camp vous porte mes vœux, ma gra- 
titude. Votre lettre-manifeste a fait le tour de l'Europe. 
Elle a ranimé partout Tespérance. Les efforts immenses 
que Ton fait pour établir la réaction en Italie et y trans- 
porter notre esclavage iront se briser contre votre petite 
île de Caprera. 

Quiconque veut espérer encore tend vers vous les bras. 
Vivez pour notre honneur et pour notre salut. 

EDGAR QUINET. 

Ma femme, très reconnaissante de votre souvenir, vous 
adresse le témoignage de son admiration. 



LETTRES D'EXIL. 349 



DCCXX 

A H. ÂLDISIO SAMMITO 
A TERRA NUOVA DI SICÎLIA 

Veytaux, 16 février 1868. 

Cher et courageux ami de la vérité ! 

Le discours que vous avez bien voulu placer en tête 
de la consciencieuse et belle traduction de mon Géni'e 
des Religions, par notre ami Monténégro, est un ouvrage 
important; et je désirerais pouvoir vous en témoigner ma 
gratitude autrement que par ces lignes hâtives. 

Vous vous êtes voué, dès le premier pas, au principe 
qui domine la philosophie des religions. Vous avez osé 
fixer un œil pénétrant, hardi, sur l'intérieur des temples; 
et, dans ces obscurités, vous avez apporté la lumière in- 
tense de l'esprit italien. 

D'autres ont cherché à raviver les ténèbres antiques. 
Il convenait à un compatriote d'Empédocle de dévoiler les 
mystères, sans complaisance et sans peur. 

Tout ce que vous avez eu à souffrir de l'esprit sacer- 
dotal vous donne l'expérience nécessaire pour en recon- 
naître les vices et les fraudes à travers tous les temps. 
Notre époque a été, sans doute, trop indulgente; la poésie 
lui a fait trop souvent pardonner au mensonge. 

Après la France et l'Allemagne, voici l'Italie qui vient 
III. 20 



S50 LETTllES D'EXIL. 

à son tour ; elle déchire le voile; elle appelle la vérité; 
mais elle a trop souffert des fictions pour leur être favo- 
rable. Elle ne veut plus accepter que le vrai et la lumière. 
Le pape Ta guérie des Isis. Le ciel en soit loué I 

Tel est, cher Aldisio Saramito, l'esprit de votre beau 
discours Onor dell Italio ingegno ! Il ouvre la voie à l'a- 
venir qui s'approche de toutes parts. Hélas, puisque 
notre parole et notre pensée sont étouffées, parlez, écri- 
vez à notre place. Nous avons le bâillon; il nous reste le 
cœur pour vous apprécier et vous aimer. 

Voire reconnaissant et dévoué pour toujours 

EDGAR QUINET. 

Quand votre lettre m'est parvenue, j'étais hors d'état 
d'y répondre sur-le-champ. Naturellement je n'ai pu 
savoir si votre projet de journal de Palerme s'est réalisé. 
Nous étions si mal instruits de ce qui se passait chez 
vous, qu'il était presque impossible, à cette distance, de 
porter un jugement un peu éclairé sur votre situation. 
Puis sont venues les grandes affaires d'Allemagne ; elles 
m'ont fort occupé. Il était urgent de se concentrer sur ce 
point qui grossissait à vue d'œil. Voilà les raisons qui 
m'ont forcé de différer ma réponse. Ne doutez jamais de 
l'intérêt que je mets à tout ce qui vous touche, vous et 
votre pays. 



> 



LETTRES D'EXIL. 351 



DCCXXI 

A M. MONTÉNÉGRO 
A ANDRIA 

Veytaux, 16 février 1S68. 

Cher et bien cher Monténégro. Il serait trop long de 
vous dire combien de fois j'ai voulu vous écrire, et com- 
ment j'en ai été empêché par des occupations de tout 
genre. Si je ne vous ai pas écrit, j'ai du moins écrit beau- 
coup pour ritalie, et une partie de mes lettres ont paru 
dans les journaux italiens {Independente di Bologna^ 
Eco del BisenziOy del Prato, Riformay etc.). Il m'était 
si cruel de voir la réaction communiquer sa contagion à 
ritalie. J'ai fait ce que j'ai pu pour jeter un cri d'alarme, 
car le piège était bi^n tendu. Et, si l'Italie n'a les yeux très 
ouverts, on la fera tomber dans la même fosse où gît au- 
jourd'hui la France, 

Mes lettres ne seront pas allées jusqu'à vous, mais vous 
aurez du moins vu celle de Garibaldi. 

Voilà donc enfin la première livraison du Génie des 
Religions, Combien je désire que votre persévérance soit 
récompensée comme elle mérite de l'être, par la sympa- 
thie des meilleurs ! Ne manquez pas, je vous prie, d'en- 
voyer les livraisons à Garibaldi. 

Les temps que Ton traverse sont horribles. Le men- 



1 



352 LETTRES D'EXIL. 

songe partout, la lumière nulle part ! Encore une fois, 
veillez sur vous, en Italie ! 

Aimez-moi. Soyez heureux, si cela est possible aujour- 
d'hui. 

Votre 

EDGAR QUINET. 



DCCXXII 

A M. XAVIER DE RICARD 
A PARIS 

Veytaui, 18 février 1868. 

Mon cher Monsieur, 

Pour vous répondre, il fallait attendre ce que devien- 
drait cette loi sur la presse. Vous la connaissez mainte- 
nant comme moi, et j'avoue que je ne vois pas ce que 
peut faire désormais un écrivain en France. Il peut en- 
core s'amuser et s'étourdir. Voilà tout. Le reste lui est 
interdit et impossible. 

Cependant on continue d'écrire. Oui, sans doute, mais 
pour cela, il faudra cesser de penser ou du moins fausser 
à chaque ligne sa pensée, véritable suicide de l'intelli- 
gence. C'est là le résultat le plus vital de nos dix-sept ans 
d'esclavage. 

On a voulu s'abuser sur chaque chose, et l'on y est 
parvenu. La loi qui étrangle définitivement l'esprit fran- 



% 



LETTRES D'EXIL. 353 

çais est présentée comme une loi de liberté ! Beaucoup 
de nos amis se désolaient qu'une loi pareille d'émanci- 
pation pût être retirée; qu'ils soient heureux! On leur 
a accordé le garrot. 

Après cela, que vous dirais-je de vos projets de publi- 
cation ? 

Vous voyez comme moi qu'à aucune époque, il ne s'est 
fait rien de semblable contre la pensée. Tout est piège, 
embûche. 

Un Français, désormais, ne peut plus que penser sans 
écrire ou écrire sans penser. Ce choix lui est encore 
laissé. Qu'il se hâte d'en profiter. 

Je crains .bien que notre génération, comme celle de 
1851, ne soit purement et simplement étranglée par cette 
réforme libérale. 

Dans tous les cas, je me ferais scrupule de vous con- 
seiller la carrière d'écrivain, lorsque je vois si clairement 
le piège au commencement, au milieu et à la fin. Je vous 
plains bien. 

EDGAR QUINET. 

Jamais, il est vrai, pareil effort n'a été fait pour étouf- 
fer l'esprit d'un peuple. Ils ne réussissent pas. La vie 
proleste encore. 

Je reste en exil depuis seize ans, pour rappeler aux 
Français qu'il y a eu un Deux-Décembre. Beaucoup l'ont 
oublié et l'oublieront, mais non pas vous. 



20. 



c 



354 LETTRES D'EXIL. 



DCCXXIII 

A H. ALPHONSE FAVRE 
A GENÈVE 

Veytaux, 21 fëTrier 1868. 

Monsieur, 

Puisque vous avez la bonté d'insister, je garderai avec 
reconnaissance ce bel atlas. Grâce à vous, j'ai déjà esca- 
ladé, sur vos traces, le plus grand nombre des pics. Je 
les vois avec vous surgir des mers, former des plages 
vaseuses, monter encore, toucher le ciel, et déjà dimiuuer 
et s'abaisser par la dénudation. Quelle histoire vaut celle- 
là? Pour moi, je ne puis me lasser de la suivre avec un 
tel guide. 

Je trouve, Monsieur, dans votre ouvrage : 

Une masse étonnante d'observations qui vous sont 
propres ; 

Le vif intérêt d'un voyage géologique; 

Une histoire des Alpes occidentales ; 

Une exposition critique de théories. 

Que de choses pour captiver l'attention, quand une 
seule suffirait ! 

Et, à travers tout cela, j'ai bien admiré aussi votre péné- 
tration et votre persévérance dans la question du terrain 
houiller. Vous avez eu foi dans la science; et, avec la 



LETTRES D'EXIL. 355 

foi, VOUS avez redressé les montagnes. Rien de plus at- 
tachant que ce beau récit scientifique. 

Je ne finirais pas, si je vous disais tout ce que je vous 
dois, à mesure que j'avance dans ce grand ouvrage. 

Veuillez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 

Ainsi vous avez dédaigné de mettre le pied sur la 
tête de votre héros, le Mont-Blanc ! 



DCCXXIV 

A M. D'HAUSSONVILLE 
A PARIS 

Veytaux, 26 février 1868. 

Mon bien cher Monsieur, 

Ne croyez pas que je me fasse à ce long silence; il s'en 
faut de beaucoup. Combien j'ai été déconcerté de ne pas 
vous voir en 1867! C'est bien pis que si les hirondelles 
avaient manqué de venir en cette année-là! Vraiment, 
c'est une année sans printemps. 

Parlons de votre excellent livre. Je l'ai lu deux fois, 
dans la Revue et dans les Extraits. Il m'a fait illusion 
sur votre absence. 

Votre manière vous appartient, et elle est réellement 
très puissante ; elle frappe à coup sûr. Votre récit est si 



356 LETTRES D'EXIL. 

bien noué, si hautement impartial, que Ton ne songe pas 
à se défendre. On vous suit en pleine sécurité. On se 
répète à chaque page : « Rien de plus vrai, de plus sage, 
de plus équitable ; » et, en fermant le livre, on se sent 
pris d'une haine ardente pour un certain héros que vous 
même ne semblez pas haïr. Ce sont les choses que vous 
savez faire parler ; TefiTetest irrésistible. 

Combien cela suppose une âme en possession d'elle- 
même ! Je demande pour moi ce calme, cette tempé- 
rance du sage. Il faut, je crois, que l'on sente que 
l'historien jouit lui-même de son récit, et qu'il en est 
heureux. Sinon quelque chose manque à son art. Il y 
aurait aussi trop à dire sur la vérité des portraits, sur 
la composition très réfléchie de l'ensemble, et, en même 
temps, très naturelle. Vérité, solidité et bonne grâce : 
voilà, selon moi, le livre. Il vivra. 

Pour moi, j'ai grand besoin de vous emprunter votre 
sagesse, votre imperturbable sang-froid, quand je pense 
à la France impériale. J'ose à peine vous dire ce que je 
pense. Voilà donc le réveil dont on nous parlait ! Oui, un 
réveil dans un cachot gardé par huit cent mille prétoriens ! 
Et quel progrès ! De cinq mille francs, l'amende des écri- 
vains est portée à quatre-vingt mille. Comment nier le 
progrès? Quelle haine contre la pensée cela suppose. 
Et qu'est-ce donc qu'un pays où de pareilles lois se 
font? 

Vous sentez bien qu'il me devient absolument impos- 
sible, avec ce progrès, d'écrire désormais un mot dans un 
journal. 

Et M. Thiers, le clairvoyant M. Thiers, ne craint pas 



LETTRES D'EXIL.! 357 

de dire que ce projet de loi est présenté pour céder au 
mouvement de l'esprit humain ! 

Ah ! que Ton me ramène aux carrières ! 

Comment notre malheureux pays peut il rouvrir les 
yeux, si ce sont les opposants eux-mêmes qui lui font les 
ténèbres ? 

Il fallait bien un appât pour attirer dans l'embûche; 
et c'est cet appât qui séduit l'opposition. Les souris 
glorifient la souricière. 

On discuterait de cette façon pendant un siècle, que 
l'on ne jetterait pas dans le pays une seule vérité féconde. 

La vérité, la voici : ils ont tué la France au Deux-Dé- 
cembre. Ils viennent de l'enterrer par la loi militaire, et 
par la loi de la presse. Elle ressuscitera, oui, sans doute. 
Mais avouons pourtant qu'il est beaucoup plus difficile de 
ressusciter que de vivre. 

D'où vient la stérilité presque absolue de l'opposition? 
De ce qu'elle est en dehors de la vérité et de la réalité. 
Elle accepte ce point de départ, qu'il n'y eut jamais de 
gouvernement plus légitime à son origine que celui-ci. 
M. Rouher peut dire impunément : « Le gouvernement 
actuel n'a renversé personne. » Il le dit devant ceux qui 
ont été renversés, expulsés, transportés, et personne ne 
proteste; pas une âme! 

Ainsi, c'est l'Histoire même de nos jours qui est 
effacée ; ce que trente-huit millions d'hommes ont vu et 
subi, n'existe pas. 

LeDeux-Décembre n'a pas été. Voilàle terrain sur lequel 
se place, depuis seizeans, l'opposition en France. Comment 
ne serait-elle pas impuissante? Elle aide à nier la lumière. 



358 LETTRES D'EXIL. 

N'espérez rien, n'attendez rien de ce libre consentement 
à la mort politique. Les paroles excellentes ne manquent 
pas; mais elles n'ont pas de point d'appui. Jamais, dans 
ces termes-là, elles n'enfanteront une action. 

Pour vivre, malgré ces laideurs de tout genre, j'ai 
presque achevé un volume qui m'en tient fort éloigné; 
j'ai aussi corrigé une cinquième édition de la Révolution. 

Si vous trouvez, cher Monsieur, ma lettre trop pessi- 
miste, dites-vous que je suis resté trop longtemps sans 
vous voir. J'accepterais tout à fait cette raison. Vous me 
ferez grand plaisir de me parler de vous. Je reste en exil, 
pour rappeler aux Français de ma connaissance qu'il y a 
eu un Deux-Décembre. Je ne parviens pas à leur remettre 
cela en mémoire. N'importe. 

Ma femme, qui a lu avec moi VEmpire et le Concordat, 
vous remercie de tout le bien que ce beau livre nous a 
fait; il nous a réchauffés sous nos glaces et nos neiges de 
cet hiver. Adieu encore, cher Monsieur... Mon affection 
pour vous n'est que trop vive et trop sincère. Au moins 
vous n'en douterez jamais. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 359 



DCCXXV 

A M. SPANDRI 
A VÉRONE 

Veytaux, Chillon, l«r mars 18G8. 

Cher Monsieur, 

Votre Cantico dell Avvenire est le bienvenu! Après 
tant de douleurs, voilà donc une parole d'espérance ! Je 
la répète avec vous. Quand d'honnêtes gens se rencontrent 
dans l'espérance, elle ne peut être stérile. Quelque chose 
naîtra de ces paroles de vie. 

A vos pressentiments, je joindrai une question. Un Bo- 
naparte vient d'être nommé cardinal. Depuis douze ans, 
j'avertis mes amis qu'ils verront un pape Napoléon, Le 
cardinal d'aujourd'hui n'a plus qu'un pas à faire. Que 
deviendra l'Italie, quand il y aura un Bonaparte à Rome, 
sur le Saint-Siège, et un Bonaparte empereur à Paris? Il 
est temps que les Italiens y' songent, et avec eux toute la 
race latine. Le pape et l'empereur dans la même famille, 
sous le même nom et, pour mieux dire, dans la même 
personne, voilà ce qui se prépare. Pensez-y, et avec vous 
tous ceux qui tiennent encore à rester hommes. Jetez le 
cri d'alarme. Avertissez le troupeau; il en est temps. 

Votre affectionné 

EDGAR QUINET. 



360 LETTRES D'EXIL. 



1 



^•. 



- J 



DCCXXVI 

A MADAME R... 
A PARIS 

Veytaux, 3 mars 1868. 

Chère Madame, 

Je reviens, à demi éveillé, d'un voyage que j'ai fait cetle 
nuit à Paris. C'est le premier depuis dix-sept ans; et, 
quoiqu'il n'ait pas eu de fort grands résultats, je vous en 
dois pourtant le récit véridique. 

La voiture roulait sur le pavé, ma femme était avec 
moi. Je me baisse vers la portière, et je reconnais très 
distinctement, en passant, la porte du pavillon du Luxem- 
bourg, et le devant d'une boutique où je faillis être tué, 
dans les journées de juin, en voulant protéger des prison- 
niers. Toute chose était à sa place comme je l'avais 
laissée. 

On sort de la ville; le paysage, quoique mal éclairé à 
ce moment-là, était magnifique. On monte par une rampe 
très étroite, des plus périlleuses. Prenez-y garde, chère 
Madame, en passant par là; je tremble pour vous, quand 
j'y pense. 

Nous arrivons; la voiture s'arrête. Nous descendons; 
et où suis-je? Chez vous. Madame, ou du moins dans 
votre cour. 



LETTRES D'EXIL. 361 

Je lève aussitôt les yeux vers vos fenêtres au premier; 
elles sont grandes, bien exposées. Vous devez être là à 
merveille. Mais que les portes sont étroites et petites! Ce 
sont plutôt des meurtrières que des portes. Pardonnez- 
moi cette critique indiscrète, elle ne s'adresse qu'à votre 
architecte. 

Deux de vos enfants, ceux que je connais, étaient dans 
un coin de la cour, tels que je les vis pour la première 
fois. Ils me reçurent bien, mais, à franchement parler, 
sans beaucoup de démonstrations. 

« Savez-vous, me dit l'aîné, ce que l'on a fait à mon 
oncle? -^ Non. — On l'a conduit à Saint-Joseph. — 
Qu'est-ce que Saint-Joseph? » Point de réponse. Je sup- 
pose, entre nous, qu'il ne s'agit pas d'un lieu de plaisance. 

J'étais, comme vous pouvez penser, impatient de vous 
voir. Je cherche et je trouve, à grand'peine, une de mes 
cartes de visite. Je la donne à l'un de vos domestiques en 
le priant de vous la remettre sur-le-champ. Le domes- 
tique la prend, la regarde et me la rend en souriant. Je 
regarde à mon tour. Mon nom venait de s'effacer dans 
le moment même où je l'avais donnée. 

Je cherche une autre carte. Même mésaventure. Mon 
nom s'efface encore une fois sous mes yeux, et la carte 
reste blanche. 

Ma situation devenait bien difficile. Je ne désespérais 
pourtant pas encore. J'eus l'idée de vous écrire mon nom, 
et je demandai une plume et de l'encre... Il paraît, Ma- 
dame, que vos domestiques font peu d'usage de l'un et 
de l'autre; car, à ma demande, ils furent très surpris, et 
ils se retirèrent consternés. 

III. 21 



ut LETTRES D'EXIL. 

Je me sentis alors dans Tim possibilité de me faire con-< 
naître et d'arriver jusqu'à vous. 

Jugez de mon état d'esprit, c'était de l'indignation ; 
elle fut si grande que je me réveillai. 

N'est-ce pas là, Madame, un beau retour dans ma pa- 
trie! Et mon nom qui s'efface sous mes yeux ne donne- 
l-il pas à penser? Vous remarquerez au moins (et voilà 
l'important), que mon premier mouvement, ma première 
visite ont été pour vous. C'est là ce qui n'est pas une 
chose manquée. D'ailleurs, mon indignation a été si vive, 
que j'ai oublié de congédier ma voiture de voyage. Elle 
est bien certainement encore à votre porte. 

Je vous parle d'un rêve, quand je devrais vous parler 
de PatU Forestier. Je l'ai lu certainement avec intérêt. 
Il me semble pourtant qu'il faut le jeu des acteurs 
pour donner le coloris et la passion qui manquent sou- 
vent à la pièce. 

M. Renan s'est décidé à donner son jugement sur la 
France. Certes il a bien le droit d'être prophète. J'ai vu 
de lui, dans le journal le Temps, une prophétie de ruine 
sur notre malheureuse et lamentable Jérusalem de boue 
et de fumée. Ne voit-il pas un seul coin de bleu dans ce 
noir, et une fin à notre captivité de Babylone ? C'est ce 
que je désire bien savoir. 

Gardez-moi votre afTection, elle m'est douce, elle m'est 
salutaire, elle m'est nécessaire. Quant à moi, ma belle 
action dans ce voyage que je vous ai raconté avec trop 
de détails est assez éloquente. Je ne la gâterai pas par 
d'inutiles paroles. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 363 



DCCXXVII 

A M. JULES FERRY 
A PARIS 



Veytaux, 6 mars 1868. 



Cher Monsieur, 



Où va la France? dans quel gouffre? Elle y était déjà 
plongée ; la voilà qui descend encore. 

Par conscience, j'ai écrit quelques pages sur cette loi 
de la presse. Je les ai envoyées à M. Nefftzer. Voyez, entre 
vous, ce que Ton peut en faire. Je les ai gardées trois se- 
maines sur ma table ; si vous me les renvoyez, je ne serai 
point étonné ni affligé. Car que peut-on écrire désor- 
mais? Je vous admire de pouvoir tenir encore une plume 
et toujours nette et sûre. Comment faites-^vous ? Qu'es- 
pérez-vous de ce gouffre des gouffres? 

Un mot, s'il vous plaît. Croyez à mon amitié sincère. 

EDGAR QUINET. 



i 



364 LETTRES D'EXIL. 



DCCXXVIII 

A M. DUBOIS* 
A PARIS 

Vcylaux, 7 mars 1868. 

Monsieur, 

Peut-être ne m'avez-vous pas entièrement oublié, 
depuis nos anciens jours passés avec Armand Carrel. 
Pour moi, ces jours-là me reviennent souvent en mé- 
moire. 

Je Yous envoie aujourd'hui, comme témoignage de ma 
profonde estime, la cinquième édition de mon ouvrage 
la Révolution. Je me berce ^e l'idée que Carrel aurait 
été avec moi, dans cette occasion. 

Qu'ai-je donc fait. Monsieur, au Journal des savants? 
Si modéré, si bienveillant pour tout le monde, il n'a ja- 
mais eu que des injures pour moi. 

Je n'accuse certainement pas de ce ton-là ses éminents 
rédacteurs. Vieilles rancunes de scribes, sans doute! 

Je vous lis dans ma solitude. C'est une de mes conso- 
lations. 

Recevez, cher Monsieur, tous mes vœux, etc. 

EDGAR QUINET. 
1. Ancien rédacteur du Globe. 



\ 



LETTRES D'EXIL. 365 



DCCXXIX 

À GARIBALDI 
A CAPRERA 

Veytaux, 9 mars 1868. 

Cher et][illustre ami, 

Ces mois vous seront remis par un patriote belge, 
M. Collard, dont j'ai éprouvé le dévouement absolu à la 
liberté, pendant mes longues années d'exil en Belgique. 
Il demande à vous entretenir d'un projet de faire exécuter 
votre portrait par un des meilleurs peintres belges, pour 
servir à la cause de la liberté, en Italie et dans le reste 
de l'Europe. Je n'ai pu refuser ces lignes à un homme si 
parfaitement estimable et honorable; et je souhaite bien 
que vous puissiez lui accorder quelques-uns de vos mo- 
ments toujours si précieux. 

La liberté et la justice ne vivent plus, en ce moment, 
qu'à Caprera. 

Pour toujours, votre dévoué qui met l'espérance et le 
salut en vous. 

EDGAR QUINET. 



366 LETTRES D'EXIL. 



DCCXXX 

A M. A. DUMESNIL 
A VASGŒUIL 

Veytaux, mars 1868. 

Les années passent, mon cher ami ; et nous ne nous 
revoyons pas ! Voilà ce que j'aurais voulu vous écrire cent 
fois. Ah ! que je déplore cette absence ! et je ne vois pas 
que le temps m'offre aucune chance de vous amener ici, 
même pour un jour. Cependant ce jour-là renfermerait, 
je vous l'assure, de belles années. Vous savez du moins 
que mon cœur est fidèle, que vous le trouveriez aujour- 
d'hui tel qu'il y a vingt ans. Une de mes douleurs est 
d'avoir été dans l'impossibilité de vous témoigner ma 
reconnaissance d'une manière effective. C'est une des 
plaies de mon exil. 

Votre 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D*EXIL. 367 



DCCXXXI 

A M. MIGHELET 
A PARIS 

Vcytaux, 11 mars 1868* 

Cher ami. A mon très grand, très vif regret, deux 
choses m'ont empêché de vous écrire plus tôt sur la Mon^ 
tagne. J'ai été, à la lettre, accablé d'épreuves à corriger, 
de la cinquième édition de la Révolution^ qui paraît, je 
crois, aujourd'hui. Jamais imprimerie ne m'a harcelé à 
ce point. Je tenais à ne rien négliger, dans cette édition, 
puisqu'il me semble que le public, en soutenant si bien 
l'ouvrage, m'a donné pleine raison contre les adversaires 
les plus violents. Enfin voilà ce travail terminé aujour- 
d'hui seulement. 

Une misérable grippe m'est venue par surcroît, dans 
ces derniers jours; et je ne pourrai pas même me donner 
le plaisir de vous écrire à mon aise aujourd'hui, comme 
je l'espérais. 

Quel triste bagage pour vous suivre sur les sommets, 
quand j'aurais besoin des jambes et de la bonne humeur 
des chamois ! La Montagne m'est arrivée un peu tard, 
et, toute chose cessante, je l'ai gravie avec vous. Quel 
rajeunissement perpétuel, et quel éclat ! Il est impossible 
de ne pas s'émerveiller de cette puissance et de cette 



i 



f 

.1 



368 LETTRES D*£XIL. 

magie. Vous avez des ailes ; il ne vous eu coûte que la 
peine de les ouvrir. Emportez-moi loin des laideurs et des 
horreurs de ce temps-ci. Je ne demande pas mieux. 
Oublier, oublier ! quel bienfait I II n'y en a pas de plus 
grand. Je sais qu'en ouvrant votre livre, à quelque page 
que ce soit, je trouverai une source, un abri, une vallée, 
ou un pic de prédilection, à mon choix. C'est la baguette 
enchantée que je garde près de moi, sous mes yeux, pour 
je moment où j'en aurai besoin. 

Mon livre*, qui date de loin, est à peu près fini, s'il 
est possible de finir, en de pareilles choses. Il m'a donné 
la paix, la paix que j'ai tant cherchée, au milieu de tant 
d'afflictions publiques. 

Avec les lois nouvelles, un écrivain français sera 
obligé de chercher des sujets neutres, en dehors de tout 
l'univers actuel. Il n'est plus aucun point du monde que 
nous puissions traiter ou toucher en liberté. 

Rappelez-nous au souvenir de madame Michelet. 
Faites-lui mes compliments et mes félicitations sur les 
pages à guillemets. 

Adieu, cher ami. Votre tout grippé 

EDGAR QUINET. 

Mille et mille choses de ma femme, qui, de son côté, a 
été fort souffrante. 

Vos lettres sont des billets, les miennes sont des 
volumes I 

1. La Création. 




LETTRES D'EXIL. 369 



DCCXXXII 

A M. CHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, 11 mars 1868. 

Mon cher ami. Le programme de votre journal m'est 
revenu tout dernièrement de Zurich, et hier de Paris. 
J'ai eu beaucoup de peine à le déchiffrer ; et, à certains 
instants, je n'y ai réussi qu'à demi. Il me semble conve- 
nable, raisonnable, et à l'abri de la sixième chambre, 
pour ce premier numéro. Vous savez, d'ailleurs, que cette 
loi n'est à mes yeux qu'une embûche. Puis-je, en con- 
science, vous pousser, moi-même, dans ce que je regarde 
comme un piège? L'amitié et la conscience s'y opposent. 
Je crains, pour vous, que vous ne vous jetiez dans la gueule 
du loup. Je ne vois aucune garantie que le bon plaisir. 
En un mot, mon inquiétude pour vous est des plus 
grandes, depuis que vous avez désiré de vous embarquer 
dans cette aventure où tout sera fraude et perfidie contre 
vous. Je conçois, à la rigueur, que vous soyez tenté de 
vous mesurer avec des gens qui ont dressé toutes leurs 
batteries. Vous vous faites un devoir de prendre un lot 
dans une loterie frauduleuse. Vous dites à votre tour : 
«Et j'aurai le plaisir de perdre mon procès.» 

Mais vos véritables amis peuvent-ils vous précipiter 

2i. 



i 



370 LETTRES D*EXIL. 

eux-mêmes, contre leur propre conviction ? Cela est im- 
possible. 

Cette loi a, selon moi, empiré de beaucoup la situation 
des écrivains français. J'avais écrit une lettre à ce sujet, 
pour le Temps. Quand elle a été finie, j'ai vu qu'elle était 
impossible. J'ai dû y renoncer. 

Que pourrais-je dire ? une chose insignifiante? Il vaut 
cent fois mieux se taire. Une chose hardie ? Je vous per- 
drais dès le premier pas. Et puis l'on semblerait croire, 
et je ferais croire, à la sincérité de cette loi. J'irais contre 
ma propre pensée ! 

Il me paraît que Chauffeur et Dufraisse sont absolu- 
ment de mon avis. Tous deux craignent, comme moi, que 
vous ne vous risquiez, sans résultat, dans des hasards 
inextricables. 

Il est trop tard, je le sens, pour vous arrêter au bord 
du piège. Ne me demandez pas, au moins, de vous y 
pousser. 

Voilà ce que je trouve, dans mon amitié sérieuse, après 
avoir bien réfléchi sur votre entreprise. Jamais je ne vous 
aurai montré mieux qu'aujourd'hui la vérité de mes sen- 
timents pour vous et pour les vôtres. 

EDGAR QUINET. 



^ 



LETTRES D'EXIL. 371 



DCCXXXIII 

AU MÊME 
A PARIS 

Veytaux, 16 mars 1868. 

Mon cher ami. A mon grand regret, je n'ai pu vous 
faire renoncer à une entreprise que je crois impraticable 
et malheureuse. 

Tenez-moi, je vous prie, absolument en dehors de cette 
combinaison qui n'échappe à aucun des pièges de la loi. 
Ce que vous appelez les moyens d'action vous entraînent 
dans l'embûche, et, avec vous, ceux qui vous suivront. 

Gomment ne le voyez-vous pas? Vous vous laissez 
tromper par une fausse analogie entre une société de 
boulangerie et l'association pour la publication d'un jour- 
nal. Rien au monde de plus différent. 

La société de boulangerie n'a d'autres risques à courir 
que ceux du commerce. Votre association pour la publi- 
cation du journal est à la merci de toutes les amendes 
dont il plaira au gouvernement de le grever et de l'acca- 
bler. 

Vos sociétaires ne savent à quoi ils s'engagent; ils 
tombent dans l'inconnu, tel qu'il plaira au gouvernement 
de le leur imposer. 

Un abonné ordinaire sait ce qu'il fait. Vos sociétaires 



< 



37Î LETTRES D'EXIL. 

n'en saui'ont rien ; ils seront les corvéables à merci et à 
miséricorde de la sixième chambre. Avec la meilleure 
volonté du monde, voilà les nouveaux pièges où vous 
tombez. 

Votre combinaison n'est pas née viable; elle est mau- 
vaise, donc elle ne peut èlre utile; à tous les points de 
vue pratiques, elle va contre votre propre but. 

Tel est mon sentiment bien réfléchi. Encore une fois, 
tenez-moi tout à JTait en dehors d'une entreprise à 
laquelle je ne puis m'associer. 

Voyez dans ma franchise la preuve d'une véritable 
amitié. 

EDGAR QDINET. 



DCCXXXIV 

A MADAME R. 
A PARIS 

Vcytaux, 17 mars 1868. 

Chère Madame, 

Toutes nos joies de France nous viennent par vous. 
Certainement vous ne pouviez m'en faire une plus grande 
qu'en me disant que la duchesse d'Elchingen ne m'a pas 
oublié. C'est la plus belle âme que j'aie rencontrée en 
France. Son souvenir est mêlé à tous mes souvenirs les 
plus précieux. La pensée de son amitié est une des 




LETTRES D'EXIL. 373 

meilleures choses qui me restent. Pour moi, si j'ai un seul 
mérite au monde, c'est que le temps ne peut absolument 
rien sur mes souvenirs, mes affections et mes respects; 
ils sont là vivants, comme s'ils étaient d'hier. 

Aurez-vous, Madame, la bonté de faire parvenir cette 
lettre à la duchesse d'Ëlchigen, et de me donner son 
adresse. Voici dix-sept ans que }e demande de ses nou- 
velles; vous êtes la première personne qui m'en ait pu 
donner de véritables. Encore une fois, merci. 

Ah! que nous allons attendre la Pâques, cette année, 

si votre beau projet s'exécute! Vous avez donc vraiment 

un peu d'amitié pour ce pauvre Merlin? Eh bien, oui ! je 

vous en suis reconnaissant; moi, j'ai un faible pour lui, 

je l'avoue. 

Recevez, Madame, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCCXXXV 

A MADAME LA DUCHESSE D'ELGHINGEN 

A PARIS 

Veytaux-Chillon, 17 mars 1868. 

Madame, 

L'aimable et excellente madame R... a pensé qu'elle ne 
pouvait me faire un plus grand bien qu'en m'apprenant 



i 



2U LETTRES D'EXIL. 

que VOUS ne. m'avez pas lout à fait oublié. Elle ne s'est 
pas trompée. 

Il y a peu de chances pour moi^ Madame, de ?ous 
revoir jamais sur cette terre. Je veux au moins vous dire 
que les événements et le temps n'ont rien pu changer 
dans les sentiments que vous m'avez inspirés, dès le 
premier jour où il m'a été donné de vpus connaître. Je 
n'ai emporté de France que des souvenirs; et je retrouve 
le vôtre mêlé à ceux qui me sont le plus chers et sacrés. 

En écrivant la Campagne (te 1815, je me suis senti 
vivre dans une communauté intime de pensées aveccelui^ 
qui est toujours vivant pour moi. Je le voyais et l'enten- 
dais. Je croyais continuer nos anciennes conversations. 

Combien, Madame, je fais des vœux pour que la terre 
vous donne, dans le bonheur de vos enfants, tout ce 
qu'elle peut donner de consolations et de joies à une âme 
telle que la vôtre ! 

Celle qui a consenti à partager mon sort, et par qui 
je vis encore, sait quelle grande place votre souvenir et 
celui du duc d'Elchingen tiennent dans ma solitude. 

Il faut finir, quand je souhaiterais le plus revenir, en 
pensée, sur ces temps si remplis, si loin de moi, et si 
présents encore ! 

Veuillez agréer. Madame, etc. 

EDGAR QUINET. 
1. Le duc d*£lchiDgen. 




LETTRES D'EXIL. 375 



DGGXXXVI 

A M. VICTOR DE GUELLE 
A AMÉLIE-LES-BAINS 

Veytaux, 17 mars 1868. 

Bonjour, mon très cher ami. Vous ne pouvez imaginer 
quel plaisir nous font vos lettres. Votre écriture est ad- 
mirable. C'est là un bon signe. Je ne croirai jamais à Tor 
donnance de votre médecin : Waimer personne. C'est le 
contraire qui soutient les bien portants autant que les 
malades. 

Amitiés à Gharrassin. Je regrette de ne l'avoir pas vu 
davantage. Courage, amis ! 

Votre 

EDGAR QUINET. 



\ 



376 LETTRES D'EXIL. 



^ 



DCCXXXVII 

 MADAME JOSÉPHINE APPIANI 
A MILAN 

VcyUux, 22 mars 18G8. 

Madame, 

Quel bonheur inespéré de penser qu'il y a eu un souvenir 
pour moi dans ce grand anniversaire de la Résurrection 
italienne ! 

Quoi ! Madame, vous m'avez accordé une pensée à 
pareil jour! Ah! les Italiens ont la mémoire profonde et 
généreuse. C'est toujours d'eux que m'est venu le rayon 
de lumière dans les heures qui semblaient désespérées. 

Qu'elle vive cette Italie évoquée depuis des siècles^ et 
qu'elle ramène dans le monde les espérances et les 
splendeurs disparues ! 

Qu'elle rende aux hommes la conscience et le cœur. 

Reconnaissance et respects. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 377 



DCCXXXVIII 

A M, ALBERT LACROIX 
A PARIS 

Veytaux, 23 mars 1868. 

Cher Monsieur, 

Vous voulez que je vous parle de l'ouvrage dont je 
suis occupé depuis près de trois ans. Vous serez la pre- 
mière personne qui aura reçu ma confidence. Je vais 
d'abord vous confier mon titre. Il n'en est certainement 
pas de plus grand et de plus complet : La Création. 
Vous voyez déjà, dans ce mot, toutes les questions qui 
s'agitent aujourd'hui dans le monde. Il n'est pas de sujet 
qui excite davantage la curiosité de notre temps; je pour- 
rais dire qu'il n'en est pas de plus actuel, car il me 
revient de tous côtés. J'ai tiré de ce fond une sorte de 
philosophie naturelle que j'ai rendue accessible à tous. 
Il n'est personne aujourd'hui qui ne veuille savoir quelque 
chose de la première apparition de l'homme, des révolu- 
tions qui l'ont précédé, de la succession des êtres qui l'ont 
préparé, en un mot, de ce secret de la création vers lequel 
convergent toutes les recherches, toutes les études de 
notre temps. 

Ce qui m'a permis de rendre populaires ces grands 

tableaux, c'est que je les ai rattachés aux études et aux 



« 



378 LETTRES D'EXIL. 

choses dont je me suis occupé toute ma vie. Par là, je 
suis arrivé à des résultats nouveaux auxquels je conduis 
le lecteur par des chemins très adoucis. 

Ce livre rattache ainsi l'homme des premiers temps 
à l'homme de nos jours. C'est, si j'ose le dire, le cou- 
ronnement de toute mon œuvre. 

« 

Il prête tant aux effets de peinture, que l'on pourrait 
plus tard, si Ton voulait, en faire des illustrations. 

Voilà, cher Monsieur, ce que je puis dire de cet ouvrage, 
en quelques lignes. Je l'avais déjà conçu en Belgique. 
C'est le fruit de dix ans de méditation et de trois ans de 
travail. 

Vous allez recevoir le manuscrit des Mémoires (ÏExiL 
Vous sentez comhien cela me touche de près. 

Croyez-moi, cher Monsieur, votre tout dévoué de 
cœur. 

EDGAR QUINET. 



DCCXXXIX 

 M. PIERRE LEROUX 

A LAUSANNE 

Veylaux, 25 mars 1868. 

Mon cher Leroux, 

Quelle triste rencontre, l'autre jour, dans ce tourbillon 
de vent, au pied de ce rocher! J'avais la grippe et j'ai dû 
vous crier, comme mon ancien patron le Juif errant : 




LETTRES D'EXIL. 379 

Je suis trop tourmenté. 
Quand je suis arrêté. 

I 

J'espérais vous entraîner avec moi. N'en restons pas à 
ce déplorable moment; dédommagez-moi, quand vous le 
pourrez, et excusez-moi auprès de M. Secrétan, que je n'ai 
pas reconnu. 

Groiriez-vous bien que je n'ai pas lu Job ni la Grève, 
tout en désirant vivement les connaître? 

Adieu et au revoir. Force et santé. Votre tout dévoué 

EDGAR QUINET. 



DGCXL 

A M. LAURENT PICHAT 
A SAINTE-PÉLAGIE 

Veytaux, 25 mars 18G8. 

Cher Monsieur et ami, 

Voilà une nouvelle consécration dont vous n'aviez, 
certes, aucun besoin ! Elle vous rendra, cependant, plus 
cher encore aux amis de la liberté. C'est la meilleure 
réponse à ceux qui demandent s'il y a quelque chose 
encore dans notre malheureuse France! Oui, il y a encore 
des hommes qui savent faire le sacrifice de leur personne ; 
et vous le prouvez, non seulement par la parole, mais 
par l'action. Je vous ai suivi du cœur dans votre procès. 



i 



380 LETTRES D'EXIL. 

Je VOUS fais, dans votre prison, la visite que je faisais, 
autrefois régulièrement à Lamennais. 

Je trouvais dans sa cellule Chateaubriand et Béranger. 
Qu'ils vous reçoivent tous trois au seuil, et qu'ils effeuillent 
sur vous une couronne. 

J'ai lu dernièrement de bien beaux vers de vous dans 
le Phare. Ne m'oubliez pas et songez que j'ai le plus vif 
désir de tenir le volume dans mes mains. Il est beau de 
servir ainsi la liberté et la poésie. On a voulu tant de fois 
les brouiller ! J'espère, pourtant, que la réconciliation ne 
se fera pas toujours et seulement sous les barreaux. 

Si, en sortant de prison, vous vouliez respirer, ne serait- 
ce pas une occasion de venir ici nous donner quelques 
jours ? La prison et l'exil ne sont-ils pas faits pour s'en- 
tendre parfaitement? Ils sont, je pense, frère et sœur. 

Adieu, cher Monsieur, recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCCXLI 

A M. X*-* 

A PARIS 

Veytaux, 31 mars 1808, 

Monsieur et cher compatriote, 

Vous ne pouvez douter de tout le plaisir que j'aurais 
eu à vous voir. Je ne suis pas devenu tellement ours de 



LETTRES D'EXIL. 381 

caverne, que je n'aie vivement apprécié la visite que vous 
m'avez faite, il y a deux ans. 

Quant vous reviendrez dans notre voisinage, croyez 
qu'il y a ici quelqu'un qui applaudit à vos succès et qui 
voudrait vous en féliciter de vive voix. 

Pendant que vous preniez la peine de m'écrire, je vous 
adressais une lettre pour Pierre Leroux. On se trompe 
bien, si on me croit mal disposé pour lui. Personnelle- 
ment je n'ai de lui que de bons souvenirs. Si je pouvais 
lui être utile en quelque chose, j'en serais charmé. Que 
puis-je faire? voilà la question. 

Je puis écrire en France, à ses anciens amis et même à 
quelques indifférents, du moment qu'il s'agit d'humanité. 
J'espère obtenir pour lui une souscription, mais non 
pas permanente. 

Le Temps a ouvertune souscription pour les Algériens. 
Pouvons-nous espérer que, dans ce moment même, il en 
ouvre une seconde? Je crois malheureusement être sûr 
du contraire. U Opinion nationale serait, je pense, plus 
accessible. 

L'éditeur Helzel avait eu l'intention de publier, en un 
volume, le morceau de Leroux : le Bonheur. On pourrait 
faire demander à Hetzel quel avantage il ferait à Leroux; 
si cette première publication réussissait, elle en entraî- 
nerait d'autres. 

Vous savez que Ton a déjà tenté, en France, une sous- 
cription [permanente. Cela n'a pas réussi ; ces sortes de 
souscriptions sont illusoires. Voici ce qui arrive; dans ces 
occasions : la plupart des souscripteurs se retirent; après 
peu de mois, tout retombe sur trois ou quatre personnes. 



\ 



38S LETTRES D'EXIL. 

Des proscrits, qui vivent sur la branche, ne peuvent 
prendre, envers autrui, des engagements qu'ils ne sont pas 
certains de tenir envers eux-mêmes. J'ai prêté quatre 
cents francs à un compagnon de proscription ; si je pou- 
vais les avoir, j*en disposerais aussitôt pour Leroux. Mais 
je ne puis compter sur rien. 

Votre lettre, Monsieur, me fait sentir tout ce qu'il y a 
de cruel dans la situation de l'exilé. Croyez que je fais 
effort sur moi pour n'en pas dire davantage. 

Je vais écrire en France ; je saurai bientôt ce que je 
puis en attendre pour Leroux. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCCXLII 

A M. TIERSOT 
A BOURG 



Veytaux, 4« avril ISrig. 



Monsieur, 



Quand la dissolution de ce Corps législatif sera cer- 
taine, je vous écrirai bien volontiers et sans retard une 
lettre qui puisse être rendue publique. Je ne puis aujour- 
d'hui que vous envoyer confidentiellement ma première 
impression. 



LETTRES D'EXIL. 383 

Le point d*où nous partirons, la règle sans exception, 
c'est de combattre tout candidat officiel, vrai ou déguisé ; 
c'est là le commencement de la sagesse. Il est inutile 
d'insister davantage là-^dessus. 

Si vous avez, dans quelque circonscription, l'espérance 
motivée de pouvoir renverser le candidat officiel, il faut, 
sans doute, se résigner à soutenir le candidat opposé, 
quand même il serait fort loin de vos opinions. Seule- 
ment il faut s'assurer que cette opposition est franche et 
qu'elle n'est pas jouée. Le moyen pour cela est sûr; 
c'est d'exiger que les candidats réclament le retrait de 
la loi militaire, de la loi sur la presse, et de la loi sur les 
réunions. 

Comptez, d'ailleurs, que, depuis les arrangements avec 
la papauté, et surtout depuis l'espérance de voir un Bo- 
naparte pape, l'alliance est faite entre les cléricaux et le 
gouvernement. Tout clérical est, au fond, officiel. 

Dans ce que je viens de dire, je suppose que vous ayez 
la chance de renverser les candidats officiels. Mais je 
l'espère peu. L'écrasement a été trop complet, pour que 
l'on en sorte par un triomphe. Et, dans ce cas, n'ayant pas 
l'espérance de l'emporter, même par des capitulations, 
vous pouvez, du moins, vous donner l'avantage immense 
des candidats qui représentent vos principes. 

De quoi s'agit-il? De retrouver l'existence politique. 
Pour cela, il est nécessaire de réveiller deux souvenirs 
celui de 1848 et celui du Deux-Décembre. 

Prenez des hommes qui rappellent ces dates. Quand 
même vous ne réussiriez pas à les faire nommer, vous 
auriez plus fait que par toutes les capitulations du monde; 



384 LETTRES D*EXIL. 

VOUS auriez fait, par ces choii seuls, acte de caractère et 
de vie politique. 

Prenez des hommes qui signiGent quelque chose; là 
est toute la question. 

Je n'ai pas à les désigner ici. Prenez, si vous le pouvez, 
des proscrits. Leurs noms seuls parleraient. 

Si je pouvais rendre un grand service, je n'hésiterais 
pas. Hais je sais que, pour moi, le moment n'est pas 
venu. Je suis à ma place de combat, et j'y reste. 

Recevez, Monsieur et cher compatriote, etc. 

EDGAR QUINET- 



DCCXLIII 

A M. LÉON RENAULT 
A PARIS 



Vcytaux, 2 avril i868. 



Mon cher ami. Que de remerciements nous vous devons! 
Croyez bien qu'il ne s'agit pas là d'un mot, mais d'un sen- 
timent vif et profond. Certes, nous n'avons jamais pu dou- 
ter de votre parfaite amitié ; mais l'auteur des Mémoires 
d'Exil a si peu de confiance en elle-même, qu'elle a craint 
que vous ne fussiez mécontent et embarrassé de le dire. 
Je la rassurais, mais l'appréhension aussi me gagnait. 
Enfin tout s'est expliqué, et il n'y a encore une fois qu'J 



LETTRES D*£XIL. 385 

VOUS rendre grâces pour tant de soins, de bontés, de 
délicatesse. 

Il va sans dire que l'auteur accepte de grand cœur la 
proposition que vous faites de revoir l'ouvrage avec 
M. Lacroix sur les placards *. Elle s'en remet à vous, au 
sujet des modifications, adoucissements et retranche- 
ments qui vous paraîtront indispensables. Nous vous 
prions même d'avoir sur cela les cent yeux d'Argus. 

Pour moi, ce manuscrit me touche de trop près. Il 
m'est difficile de le juger impartialement. Je suis à cet 
égard comme les médecins qui ne peuvent traiter, dans 
un cas grave, leur femme ou leurs enfants. Ils sont 
forcés d'appeler à leur aide un autre médecin. 

Soyez le nôtre. Le cas est pour moi trop intime. Mes 
yeux se troublent. 

Nous avions d'abord pensé que l'on nous signalerait 
les endroits et que nous enverrions de nouvelles ver- 
sions; mais il vaut mieux que l'exécution se fasse par des 
mains plus impartiales que les nôtres. 

Encore une fois, merci, cher et véritable ami. Votre 
lettre m'a fait le plus grand bien. Elle ne m'est arrivée 
que le troisième jour. Je suis, comme vous le pensez, 
beaucoup plus ému intérieurement que pour mes 
ouvrages. J'ai plus de peine à me détacher de celui-ci; 
et je ne puis, en aucune façon, le juger comme un 
tiers. 



1 . La liberté de la presse était encore soumise à de telles entraves 
en avril 1868, que Téditeur des Mémoires d'Exil refusa de les publier 
avant de soumettre le texte à un juge compétent. 

III. 22 



386 LETTRES D*EXIL. 

Mes hommages les plus dévoués à madame Renault. 
Pour toujours, votre 

EDGAR QUINET. 



DCCXLIV 

A M. GHASSIN 
A PARIS 

Veytaux, 2 avril 1868. 

Mon cher ami. La Démocratie se présente très bien. 
Vous avez très sagement fait de renoncer aux statuts de 
la Boulangerie ; vous avez déterminé le sens de la solida- 
rité. Ces changements sont heureux. De plus, vous ave» 
de fort belles adhésions. Vous savez que je ne crains 
qu'une chose, c'est, après le piège de la loi, la tiédeur du 
public. Je désire infiniment m'être trompé. Puissiez-vous 
trouver bientôt vos mille. Je vous ai dit très sincèrement 
mes doutes, mes observations. Aujourd'hui, il ne s'agit 
plus de récriminer. Vous voilà lancé, je n'ai plus qu'à 
vous souhaiter tout le succès que vous méritez et que je 
tiendrai pour un bon signe. 

Il a toujours été bien entendu que je suis, dans tous 
les cas, voire premier abonné. 

Vous ne pouvez nous faire un plus grand plaisir qu'en 
nous annonçant que votre nacelle flotte et que vous avez 



LETTRES D'EXIL. 387 

une bonne petite brise. Mon nom de plus ou de moins ne 
fera rien ni pour ni contre la fortune. 
Adieu. Va! 

EDGAR QUINET. 



DCCXLV 

A M. X**** 
A PARIS 



Veytaux, 5 avril 1868. 



Monsieur, 



Veuillez m'excuser. Des occupations dont j'ai été acca- 
blé m'ont mis dans l'impossibilité de vous remercier plus 
tôt de votre volume de vers. Les sentiments qui débordent 
à chaque page ont excité toute ma sympathie. Vous 
encadrez des pensées excellentes, des souvenirs poignanls, 
de petits récits pleins de naturel et de réalisme^ comme 
on dit aujourd'hui. Ceux qui font consister toute la poésie 
dans le vers et la facture vous chicaneront sur certains 
points. Ceux qui pensent que c'est le cœur qui fait le 
poète, ceux-là seront avec vous. Je suis de ce nombre. 
Puisse ce temps, dur aux hommes de cœur, s'adoucir 
pour vous par une exception que vous méritez. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 
1. Voyez Notes. 



i 



388 LETTRES D'EXIL. 



•^ 



DCCXLVI 

A M. AGÉNOR DE 6ASPARIN 
A GENÈVE 

Veytaux, 4 avril 1868 

Monsieur, 

Voilà une bien heureuse nouvelle que je vous dois, et 
que j'accepte avec reconnaissance, comme un bon augure. 
Je vais recevoir votre Liberté; je la salue d'avance et je 
l'invoque à mon tour. Il me semble impossible que votre 
voix si aimée, si respectée, ne finisse par percer et ébran- 
ler cette voûte de plomb qui pèse sur toutes les âmes. 
Elles étouffent, rendez-leur l'air et la lumière. 

V Académie de Veylaux est bien à vous, tout entière; 
elle regrette infiniment de n'avoir pu se transporter en 
masse à vos conférences de Genève, qu'elle n'a pu applau- 
dir que de loin . Pourquoi ne nous est-il pas donné de 
mieux profiter de votre voisinage? 

Ma femme est très sensible à votre bon souvenir et à 
celui de madame de Gasparin que nous serions si heureux 
de revoir. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D*EXIL. 389 



DCGXLVII 

À MADAME R. 
. A PARIS 

Veytaux, avril 1868. 

Chère Madame. Ua mot seulement aujourd'hui, pour 
qu'il vous arrive encore ! Votre admirable récit m'a péné- 
tré. J'ai revu là, en un moment, toutes mes anciennes 
années. Que de souvenirs, de joies et de douleurs! Ah! 
je ne suis pas si endurci que je pensais ou que j'espérais. 
Madame d'Elchingen a bien été telle que je l'ai toujours 
connue, et j'en ai été heureux. Quelle richesse inépuisable 
de cœur! Dès le premier moment, n'avez vous pas senti 
et cru que vous la connaissiez depuis longtemps? C'est ce 
que j'ai éprouvé avec elle dès la première heure, et cette 
heure date de 1841 ! Oui, chère Madame, vous m'avez 
rendu toute cette longue file d'années écoulées dont je 
n'avais plus de témoins. Et ce mot de votre part : « Vous 
l'aimeriez. » Et la réponse : « C'est déjà fait ! » 

Voilà des paroles qui sont sans prix pour moi. Vous me 
les redirez à Veytaux. 

Mais, hélas ! Madame, savez vous bien que Montreux, où 
vous allez vous arrêter, est à l'autre bout du monde? Je 
suis épouvanté de cette dislance. Si nous savions le jour, 

22. 



890 LETTRES D'EXIL. 

et l'heure, et l'endroit, nous serions là pour vous attendre. 
Ma femme vous a écrit hier. 
Recevez, chère Madame, etc., 

EDGAR QUINET. 



DCCXLVIII 

A M. LOUIS ULBAGH 
A PARIS 

Veytaux, 7 aTril 18G8. 

Cher Monsieur et ami, 

Que de cœur, et d'esprit, et de délicatesse, dans le sou- 
venir que vous avez donné à deux solitaires qui pouvaient 
se croire oubliés et perdus au pied de leur rocher! L'im- 
pression a été bien vive, je vous jure. Vous auriez été, 
je crois, content d'assister à ce coup de scène. Surprise, 
émotion, reconnaissance ; rien n'y a manqué, pas même 
la crainte, car ma femme a maintenant horriblement 
peur de rester trop au-dessous de votre attente. Elle n'a 
pu commencer ses récits par ce qui eût été trop périlleux 
et presque impossible. Elle a choisi, pour essayer le ter- 
rain, une des années les moins redoutables. C'est, par- 
dessus tout, un livre de sincérité ; l'artifice n'y est pour 
rien. Il fallait que ce livre fût écrit et que les souvenirs 
de ces temps d'exil ne fussent pas engloutis. Pour moi, 
j'en suis bien plus préoccupé que je ne le suis de mes 



^ 



LETTRES D'EXIL. 391 

ouvrages. Je ne puis le juger; il est trop près de moi. 
Vous m'avez rassuré par vos paroles de bon augure; elles 
sont là bien profondément dans mon cœur. 

C'est une amitié bien sincère que je sens pour vous, et 
depuis longtemps. 

Votre dévoué 

EDGAR QUINET. 



DCCXLIX 

A MADAME DITTMAR, NÉE MORE 
A DEUX-PONTS (BAVIÈRE RHÉNANE) 

Veytaux, 12 avril 1868. 

Chère sœur. C'est aujourd'hui le jour de Pâques, et je 
veux commencer saintement la journée en t'écrivant. Si 
tu pouvais vivre quelques jours avec nous, tu verrais, à 
chaque instant de la journée, combien ta sœur bien-aimée 
Minna est près, au milieu de nous; tu verrais ses lettres, 
placées là, dans une boîte sous mes yeux ; et, dès que je 
sens le besoin de reprendre des forces, et de me renou- 
veler, j'ouvre cette cassette, je lis quelques-unes de ces 
lettres, et il en sort toujours pour moi une puissance 
céleste qui m'élève au-dessus des travaux de la vie. Ma 
femme s'associe à toutes ces saintes pensées, à ce culte 
domestique. 

Tu vois par là, chère sœur, si je te suis reconnaissant 
des lettres que tu m'as envoyées et qui s'ajoutent à mon 



• / • 



39S ilTTfteS D'EXIL. 

^ésor. Je voulais pour te le dire une heure bien recueil- 
lie, et cette heure ne venait pas. En relisant ces lettres 
que je ne connaissais pas, j'y ai trouvé plus d'une fois 
un accent de mélancolie que Hinna n'a jamais eu avec 
personne autant qu'avec toi. Oh! que j'aurais voulu dis- 
siper pour toujours ce fond de mélancolie qui était en 
elle! 

Dieu merci, j'y ai souvent réussi. Mes souvenirs les 
plus vivants me l'attestent. Je la vois encore sourire, 
avec un rayon divin qui me remplit encore de joie, de 
reconnaissance, de bonheur, après quarante ans. 

Ma force et ma paix, c'est de me dire que je l'ai vue 
heureuse. Oui, heureuse! En dépit des imperfections de 
celle terre. 

J'ai besoin de te revoir, chère sœur, tu me parleras de 
ces jours passés. Il n'est pas un moment que je ne veuille 
recueillir. Tu as toujours été bonne et douce pour moi. 

Tout ce qui le touche me touche. Le temps n'a rien 
pu sur mon cœur. Je te vois encore dans nos jours de 
Lichtenthal. 

Ma tendre affection à tes enfants, à Emma. Mes meil- 
leurs vœux à M. Stempel. Au revoir, chère sœur. Je t'aime 
et je t'embrasse; ton frèro 

EDGAR QUINET. 




LETTRES I>*£IU, . 393 



DCCL 

 MADAME LA DUCHESSE D'ELGHINGEN 

A PARIS 

Veytaux, 14 avril 1868. 

Madame, 

J'ai sous mes yeux les trois précieuses photographies ; 
je les tiens là, sur ma table, et vous sentez tout ce que 
je cherche à y découvrir. 

Dans la première, la mère se retourne pour regarder 
en arrière. Pourquoi cela? Que voit-elle? Elle regarde 
dans le passé; elle a ses yeux attachés sur ce qui a été, 
sur ce qui n'est plus ; elle évoque les souvenirs. Puissent- 
ils lui être doux et bienfaisants sans mélange ! 

A ses pieds est assise sa fille. Quel noble repos dans la 
force! Quelle sécurité ! Elle regarde près d'elk, avec 
confiance, dans le présent ! Qu'a-t-elle à craindre. Ma- 
dame? Elle est près de vous et sa main dans votre main. 

La voilà encore, mais seule. Elle lit ; qui pourrait 
deviner ses pensées ? Elle semble tout absorbée dans son 
livre. Ne la dérangeons pas; elle est en paix avec toutes 
choses; elle est heureuse, et vous êtes certainement tout 
près de là, quoique l'on ne vous voie pas. 

Ah! Madame, quelle figure, que celle qui est debout; 
et que l'on a peine à s'en séparer! Que ne dit-elle pas? 



394 LETTRES D*£XIL. 

Elle a les yeux de son père. Elle plonge ses regards 
loin, bien loin, par delà de grands horizons, comme si 
elle voulait voir au delà des mers ; et il me semble aussi 
découvrir dans cette belle tête, si fièrement appuyée sur 
sa main, une douce joie amère, comme si elle attendait 
ou sentait Tabsence. Est-ce vous qu'elle attend? 

Vous penseriez à venir, un jour, à ce bout du lac de 
Genève ! Je ne veux pas l'espérer. Hais enfin, si cela se 
réalisait par impossible, je puis vous promettre que noas 
revivrons nos souvenirs et que vous les trouverez ici tous 
vivants. 

Recevez, Madame, l'hommage de mes sentiments impé- 
rissables. 

EDGAR QUINET, 



DCCLI 

A M. ARDIZIONE 
A PALERME 

Veytanx, Suisse, 16 avril 18G8. 

Monsieur, 

C'est avec le plus vif intérêt que j'ai lu vos Canti; j'y 
ai trouvé les grandes facultés qui font le poète. Dans vos 
traductions, vous êtes original, ce qui est la chose du 
monde la plus rare. Les pièces in dialetto siciliano m'ont 
occupé d'une manière toute particulière. Elles m'ont 



.LETTRES D'EXIL. 395 

enchanté. J'y ai même pris le désir d'étudier avec suite 
ce dialecte ravissant. J'ai été tout surpris d'y découvrir 
plus d'un rapport avec le moldo-valaque de Jassy et de 
Bucarest. Ils disent eicactement comme vous : Campu, 
Tempu, LungUy etc. Cette finale en u revient aussi fré- 
quemment en Roumanie qu'en Sicile. J'aurais besoin de 
pousser plus loin cette comparaison ; et cela me donne le 
courage de vous prier (si la chose n'est pas trop diffi- 
cile) de m'envoyer un volume un peu ancien de dialetto 
siciliano. Le choix du sujet m'importe peu. Je demande 
seulement que le dialecte soit exactement conforme au 
parler populaire. Vous verrez, je l'espère, dans cette 
demande, la preuve du sérieux intérêt que j'ai pris à vous 
lire. 

La réaction pousse l'Italie à se renier en toute chose. 
Sauvez au moins l'espérance. Pour nous, en France, c'est 
tout ce qu'on nous a laissé. 

Recevez, Monsieur, etc. 

EDGAR QUINET 



396 



LETTRES D'EXIL. 



DCCLII 

A MADAME R. 
A PARIS 



VeyUox, 18 arril 1868. 



% 



Chère Madame, 



« Plus je sens, moins je puis Tcxprimer. » Voilà bien 
mon histoire. Que vous dirai-je? Tout serait infiniment 
au-dessous de ce que j'éprouve et de ce que vous avez 
fait. Je puis, du moins, vous dire que vous m'avez porté 
bonheur. Le lendemain de votre départ, j'ai reçu une 
lettre importante pour moi, non pas de ma chère ma^ 
dame d'Elchingen, mais tout simplement de mon éditeur. 
Je vous en parle, parce qu'elle m'a fait grand plaisir. Tous 
les arrangements pour mon prochain ouvrage sont décidés 
comme je le désirais. Voilà un point qui m'assure la paix 
pour longtemps, j'espère ; cette paix que l'on passe sa vie 
à chercher, et que les petites choses troublent autant que 
les grandes. 

Je vous dirai même à l'oreille le titre de ce nouvel 
ouvrage. Vous allez en être effarouchée et vous aurez 
bien raison. Enfin, enfin, que le ciel me pardonne tant 
d'audace ! Ce livre s'appelle la Création. Vous avez mon 
secret. N'en parlons plus. 

Ces trois jours incomparables que vous nous avez don- 



LETTRES D*EXIL. 397 

nés, et Tadieuà la gare nous ont mis en grand courage. 
Nous allons vaillamment au-devant de ce terrible démé- 
nagement. Pour moi, si j'osais me plaindre de quoi que 
ce soit, je ne mériterais aucune commisération. 
Mes amitiés dévouées aux trois intrépides voyageurs. 

EDGAR QUINET. 



DGCLIII 

A M. BÉTANT 
A GENÈVE 

Veytaux, 18 avril 1868. 

Mon cher ami. Il n'y a qu'à me voiler la face et à 
réclamer votre indulgence. Vous me pardonnerez ce 
silence incfoncevable, quand vous saurez sous quelle 
masse j'ai vécu écrasé. Il s'agit bien entendu de mon 
livre et surtout du sujet. Je vais vous en dire le titre et 
vous serez un des premiers à le connaître. J'ose appeler 
cet ouvrage : la Création. Un titre pareil vous dira, du 
moins, que j'ai été envahi, maîtrisé au point de ne pou- 
voir écrire à mes amis. 

Il faut que j'aie été bien englouti, puisque je n'ai 
pu rien faire pour la Crète. L'occasion m'a manqué. 

Pour finir, une prière : soyez assez bon pour m'envo- 

yer une bonne édition bien lisible du Natura Deorum 

de Gicéron et de quelques autres de ses ouvrages philo- 
IH. 23 



i 



398 LETTRES D*EXIL. 

sophiques : de Divinatione, de Finibus. Il me faudrait 
boire d'un seul coup la philosophie pour me préparer à 
notre déménagement ! 

Je voudrais aussi les Lettres à Lucilius de Senèque. 

ÂdieUy mon cher ami. 

Votre 

EDGAR QUINET. 

En même temps que votre manuscrit, je reçois le pre- 
mier livre de la traduction italienne de mon Génie des 
Religions. Un philosophe, Aldisio Sammito, de Sicile, 
y a ajouté un commentaire hardi, au pied de l'Etna. Il 
conclut à l'abolition du pouvoir spirituel autant que du 
pouvoir temporel. Espérons donc, puisque les volcans 
s'en mêlent. 



DCGLIV 

A M. TIERSOT 
A BOURG 

Veytaux, 19 avril 1868. 

Monsieur et cher compatriote, 

Pour vous répondre, j'attendais de voir un peu plus 
clair dans le projet de dissolution. Les ténèbres conti- 
nuant sur ce point comme sur tous les autres, je ne veux 
pas différer davantage. 






LETTRES D'EXIL. 899 

Je puis au moins vous assurer que je suis entièrement 
de votre avis. Vous pensez avoir de grandes chances pour 
vos candidats. Cela résoud la question que je posais, il 
s'agit de présenter des candidats qui aient des chances 
de faire sortir notre département de la routine et de 
l'ornière où il est tombé depuis dix-sept ans. Ce premier 
point gagné et Thabitude servile une fois brisée, tout 
deviendra facile dans les réélections. 

A ce point de vue, les noms de Thiers, Picard sont 
excellents, quand même ils devraient opter pour un 
autre déparlement. Ce qu'il vous faut, ce sont des noms 
puissants, appuyés de toute la France, capables par là 
de faire brèche dans ce mur de prison qui s'appelle 
aujourd'hui le département de l'Ain. 

On me signale pour la troisième circonscription d'au- 
tres noms. Il est bien fâcheux que M. X... ait établi chez 
nous cet horrible état de siège de 1850. Peut-on prendre 
pour candidat celui qui vous a mis en servitude? Cela me 
paraît difficile. Toutes les lettres que je reçois de Bourg 
me montrent quelle nuit s'est faite! Ambérieux semble 
être à mille lieues de Bourg. Il serait important de se 
rapprocher. Par exemple, on m'écrit que la candidature 
de M. Thiers est une manifestation cléricale qui doit se 
produire dans vingt arrondissements. Votre lettre du 
5 avril prouve évidemment le contraire, et, après tout, le 
plus urgent est de renverser les officiels. Sur cela point de 
doute. 

Marchez donc, comme vous faites, sans hésiter. 

A Bourg (toujours selon les renseignements que je 
reçois), on pense que l'arrondissement continuera, selon 



400 LI!;TTKES D'EKIL 

toute apparence, de n'avoir qu'un seul candidat, M. Lehon, 
dont l'élection est assurée, mais qu'une candidature qui 
ne blesserait pas les cléricaux pourrait obtenir une mino- 
rilé très respectable. 

Ceci prouve, du moins, combien il est nécessaire de 
rétablir les relations entre les points différents du dépar- 
tement. La servitude a fait cette dislocation et cette 
nuit. Je suis heureux, mon cher compatriote, des efforts 
<{ue vous faites pour ramener la lumière. Croyez bien, 
vous et vos amis, que je suis tout à vous. Vienne le mo- 
ment! La lettre que vous demandez ne se fera pas 
attendre. 

EDGAR QUINET.. 



DCCLV 

A M. DE BIÉVILLE 
A PARIS 

Vcytaux-ChilloD, 20 avril 186S. 

Monsieur, 

Il m'est bien doux de vous remercier de votre sympa- 
thie pour mon Prométhée. Car, après trente ans, je me 
retrouve aujourd'hui tel que j'étais alors au fond de 
l'âme ; les événements se sont chargés de m'expliquer 
pourquoi je m'étais attaché à cette figure. Dans la réa- 
lité, nous sommes encore restés eux Prométhée enchaîné. 




LETTRES D'EXIL. 40i 

Mais le dernier acte suivra, je n'en doute pas. Et vous 
verrez le Prométhée délivré. Par quel Hercule? par 
quel Archange?Par vous tous qui avez conservé le souve- 
nir du passé et la foi dans l'avenir. 

Votre interprétation * si vive, si éclatante, prouve à 
elle seule que l'ancien feu sacré du Titan n^est pas 
éteint. La flamme vit encore, et vous et ceux qui vous 
ressemblent, vous servez à la propager. Espérons donc ! ! 
Cette longue nuit finira. 

EDGAR QUINET. 



DCCLVI 

A MADEMOISÇILLE MARIE DUGROT 
A CHAROLLES 

Veytaux, 21 avril 1868. 

Chère Marie. Plains-moi de n'avoir pu te remercier 
sur-le-champ de ta fidélité à te souvenir de l'anniver- 
saire du 17 février. J'ai bien pensé à toi, tu n'en doutes 
pas. Tes bonnes lettres nous font grand bien. Nous nous 
entourons, en ce moment, des souvenirs de tous ceux 
qui nous aiment, pour traverser ce cataclysme du dé- 
ménagement, et j'espère que tout se passera à merveille. 

Ce n'est pas le moment de s'attendrir sur la maison 
que nous quittons. Nous serons raisonnables, et, quand je 

1. Article de M. de Biévilledans le Siècle, 



t02 LETTRES D*£XIL. 

(lis nous, cela veut dire moi, car ta tante me donne le 
bon exemple. Dix ans passés dans la même maison, cela 
est rare, c'est un privilège que j'ai su apprécier. Quel 
est donc l'homme qui ne change pas d'habitation? Il n'y 
a que les huîtres qui se collent ainsi au rocher et ne 
veulent plus le quitter. Si je me plaignais, je ne mériterais 
aucune compassion. 

D'ailleurs, nous ne sortons pas même de notre rocher 
de Veytaux-Chillon où le hasard nous a jetés. Il se trouve 
par miracle une maison charmante, que tout le mondé 
recommande, spacieuse, élégante, commode, que l'on 
semble avoir bâtie exprès pour nous, avant l'hôtel des 
Alpes, à cinq minutes de notre vieille tanière ! Et j'ose- 
rais me plaindre ! Je n'aurai pas même la peine de mon- 
ter le chemin si raide qui fatiguait ta chère mère. Nous 
serons en plaine, au moins près de la route, un peu au- 
dessous de la pension de TÂbri. Lorsque nous sommes 
arrivés ici pour la première fois, nous aurions été en- 
chantés de trouver cette maison; elle n'a été bâtie que 
dans ces dernières années. Tu ne l'a pas vue. Envoie-lui 
de loin ta bénédiction ; c'est vraiment la seule chose qui 
lui manque. 

Je vais te désigner plus clairement sa situation. Elle 
est à gauche de la grande route, à moitié chemin entre 
le restaurant de la gare, où tu as déjeuné avec ton père, 
et l'hôtel des Alpes. Elle est séparée de la route par une 
cour et une longue grille ; de l'autre côté, elle plonge, de 
haut, sur le lac. 

Que te dirai-je du cher petit livre ? Il me tient bien 
plus au cœur que tous les miens. Son avènement a été 



LETTRES D'EXIL. 403 

un peu retardé; maïs son jour va venir. J'en suis cent 
fois plus ému que l'auteur, et cela ne t'étonnera pas. 

Mes amitiés à tes parents; que la pensée de ta chère 
mère nous accompagne aussi dans ce changement de 
tente ! Je t'aime et t'embrasse, chère Marie. 

EDGAR QUINET. 



DGCLVIl 

A M. FRIGIESY 
A CAPRERA 

Veylaux, 22 avril 1868. 

Mon cher colonel, 

Est-il besoin de vous redire combien je désire voir 
paraître sans retard l'ouvrage que vous m'annoncez, 
ritalia nel 1867? Tous les amis de la liberté, tous ceux 
qui s'intéressent encore à la dignité humaine, tous ceux 
qui croient à l'affranchissement du peuple partagent mon 
impatience. 

Vous avez l'immense avantage de raconter les événe- 
ments dans lesquels vous avez été non seulement témoin, 
mais acteur héroïque, et je sais que les souvenirs du 
champ de bataille n'ôteront rien chez vous à l'impartia- 
lité. Grâce à vous, nous possédons un récit où les plus 
nobles inspirations du patriote dévoué à la cause des 
peuples se mêleront à la science de l'homme de guerre. 



i 



40i LETTRES D'EXIL. 

Hongrois, VOUS êtes venu verser voire sang pour l'Italie; 
maintenant, après l'avoir servie de votre épée, vous la 
servez de voire parole. 

Qui ne vous envierait d'avoir trouvé ainsi l'occasion 
d'agir pour une grande cause immortelle, dans un temps 
où l'action n'est permise qu'au profit de l'injustice et où 
presque tous les hommes de cœur ont les bras liés par 
le plus fort ? 

Aide de camp de Garibaldi, il vous appartenait d'écrire 
les choses que sa modestie retient dans l'ombre; vous 
nous montrerez les espérances qui ont survécu à Mon- 
tana. 

Le récit des entreprises courageuses a pour premier 
effet d'exciter les courages. A ce point de vue, votre livre, 
tel que je me le représente, sera une première digue 
contre la réaction qui s'élève en Italie et menace de tout 
emporter. 

EDGAR QTJINET. 



DCCLVIII 

A M. LORTET 
A LYON 

Veylaux, 24 avril 1868. 

Mon cher Monsieur, 

Votre excellent père, cet homme de bien (s'il en fut), 
ce cœur si droit, si dévoué, cet esprit si avide de lumière 



LETTRES D'EXIL. 405 

et de vérité, me laisse un souvenir et des regrets qui vi- 
vront autant que moi. J'aimais votre cher père à cause 
de ses grandes et rares vertus et aussi à cause des sou- 
venirs que nous avions en commun. 

Je le vois encore, ainsi que votre excellente mère, dans 
leur jolie maison, en face du pont, à Heidelberg. Rien 
n'effacera pour moi ces anciens jours. Cher Liebrecht, je 
vous ai vu naître. 

Tenez-moi, je vous prie, pour un ami intime de votre 
famille. Ne me laissez pas ignorer ce qui vous arrivera 
d'heureux. 

Mes amitiés de cœur à votre frère, à votre sœur Clé- 
mentine. 

Croyez-moi, pour toujours, votre dévoué 

EDGAR QUINET. 



DCCLIX 

A M. X**" 
A GENÈVE 

Veylaux, 30 avril 1868. 

Monsieur et cher compatriote, 

J'ai eu de bonnes nouvelles des affaires de Leroux par 

notre ami M. Bergeron qui arrive de Paris. Il y, a en ce 

moment, quatre vingts francs par mois assurés, et l'on es- 

23. 



1 



406 LETTRES D*ëXIL. 

père que cela ira promptement à dix-huit cents francs 
ou deux mille francs par an. Bergeron s*est chargé de 
centraliser les sommes chez son banquier, et de les faire 
remettre au fur et à mesure à Leroux. Cette honte sera 
donc épargnée à notre temps, de laisser un homme si re- 
marquable dans la détresse ! J*en suis heureux pour ma 
part. 

Merci de votre très aimable lettre.' 

Votre 

EDGAR QUINET. 



DGGLX 

A M. VICTOR CHAUFFOUR 
A THANN 

Veytaux, 25 avrU 1868. 

Mon cher ami. Nous sommes obligés de transporter 
notre tente à cinq minutes d'ici; et, comme vous pouvez 
le penser, tout est sens dessus dessous autour de nous. 
Cependant je ne veux pas attendre un moment pour vous 
dire combien nous sommes impatients d'avoir de meil- 
leures nouvelles de votre santé. Voilà, je vous jure, notre 
principal Souci en ce moment. Qu'est-ce que cette faiblesse 
dans les jambes? Pourquoi n'en dites-vous pa3 le nom? 
Nous voulons absolument le savoir. Je répète beaucoup 
de mots grecs, et je ne devine pas. Peut-être est-ce sim- 
plement un mal nerveux. 



LETTRES D'EXIL. 407 

Dans les derniers temps de mon séjour en Belgique, 
je ne pouvais marcher pendant vingt pas sur le pavé de 
Bruxelles sans être près de m'évanouir. Q'était-ce que 
ce mal? L'air de la Suisse m'en a guéri. Et vous, cher 
ami, si jeune encore, comment ne vous remettriez-vous 
pas radicalement et en peu de temps? 

S'il s'agit d'un ébranlement nerveux, ce qu'il vous 
faut, c'est un changement d'air. 

Pensez-y. Nous voudrions vous attirer quelques se- 
maines au bord de notre lac. Je serais si heureux de vous 
soigner de mes vieilles mains ! 

Je ne veux pas que vous appreniez le titre de mon nou- 
vel ouvrage par un autre que par moi. Il s'agit d'un livre 
de philosophie naturelle. Ne vous scandalisez pas trop de 
rénormité du titre : la Création. Cet ouvrage m'a aidé 
à traverser, depuis Bruxelles, les jours mornes, pesants, 
étouffants qui ne nous ont pas laissé une heure de répit. 

Mais, cher ami, c'est de vous et de vous seulement que 
je veux parler. Dites-moi, quand vous le pourrez, que 
vous vous sentez mieux, que nous referons ensemble 
quelque bonne promenade où vos jambes auront bien 
vite lassé les miennes. 

Mille amitiés autour de vous. Votre dévoué de cœur 

EDGAR QUINET. 



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.)8 LETTRES D'EXIL/^^^^ 



DCGLXI 

A M. BERGERON 
A LAUSANNE 

VeyUuz, 2 mai 1868. 

Cher Bergeron. Je n'ai pu vous répondre; mais j'ai 
bien réfléchi à votre excellente lettre ; et certainement 
j'en profiterai, si l'occasion vient d'écrire un manifeste à 
notre pauvre département de FÂin. Nous parlerons de 
tout cela, car il est entendu que nous partons demain 
dimanche pour vous voir, à notre aise, vous et notre 
chère madame Bergeron, sous votre toit hospitalier. 

Ma femme seule aurait le droit de se reposer, car, pour 
moi, je n'ai eu que la peine d'entrer dans cette nouvelle 
maison toute préparée et vraiment charmante. Elle est 
trop belle pour moi. 

Notre ancienne maison, si aimée pourtant, est, en com- 
paraison, un vieux taudis. Mais vous et nos amis vous le 
décoriez de vos visites. Il manquera quelque chose à nos 
nouvelles murailles, tant que vous et madame Bergeron 
n'y aurez pas fait votre entrée. A demain, mon cher ami. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 409 



DGCLXII 

A MADAME R. 
A PARIS 

Veytaux, 2 mai 1868. 

A qui écrirai-je ma première lettre datée de la nou- 
velle maison? A vous, chère Madame et amie, qui avez la 
bonté de vous intéresser à nos petites révolutions. Oui, le 
grand pas est franchi, et je n'ai eu, pour ma part, que la 
peine d'entrer dans une maison charmante inventée 
exprès pour nous. Je me trompe, elle est beaucoup trop 
élégante pour moi. Dans un salon pareil, ouvert sur le 
lac, il faudrait écrire des chefs-d'œuvre. 

Que vont dire mes amis qui m'accusaient d'habiter 
un palais, chose anti-démocratique s'il en fut? C'est 
maintenant que les accusations et les soupçons vont 
tomber sur moi. J'ouvre mon balcon, le lac est à mes 
pieds; et si bleu, si calme ! En face, les montagnes encore 
couvertes de neige ; je me retourne à droite et j'aper- 
çois à très peu de distance vos fenêtres. Je vous envoie 
mes saints, et il ne tient qu'à vous d'y répondre, car vous 
savez faire des miracles, comme vous l'avez bien prouvé 
dans la semaine de Pâques. Que je n'oublie pas une sur- 
prise : en entrant pour la première fois dans le salon, je 
vois sur la table un pain, dans ce pain une petite pièce 



410 LETTRES D'EXIL. 

de monnaie, à côté, du sel dans une salière, puis l'expli- 
cation écrite de ces trois talismans, puis des vœux et 
des inscriptions latines, par exemple celle-ci que 
M. Arthur vous traduira, mais dont \oici un à peu près : 
« A l'homme de cœur tout pays est une patrie. > 

Omne solum viro forti patria. Inscriptio in domo 
exulis. 

Avouez, chère Madame, que tout cela ressemblait fort à 
de la sorcellerie. Le mystère s'est expliqué lui-même : 
M. et madame Stahr (Fanny Lewald) avaient préparé cette 
bonne hospitalité des légendes allemandes. D'ailleurs, 
vos deux coussins étaient déjà à leur place; ils figuraient 
là de vieux amis et ils nous ont fait le meilleur accueil. 
Vous verrez qu'ils nous porteront bonheur. 

Quel silence! Quel éclat dans le paysage que vous 
avez vu si froid ! Je voudrais vous envoyer un coin de 
cette magnificence. 

Ma chère femme est heureuse et accablée de ses tra- 
vaux. Elle pense à vous, elle vous aime et me charge de 
vous le dire. 

Croiriez- vous que j'ai trouvé aussi, sur la table, — tou- 
jours de M. et madame Stahr, — une couronne qui revient 
de droit à M. Arthur, pour son prix d'excellence. 

Je me fais d'avance une joie de complimenter et félici- 
ter M. Laurent Pichat de ses vers énergiques, pittores- 
ques, stoïques. Bravo ! 

Je vous quitte, chère Madame, pour retourner à m on bal- 
con et regarder encore si vous n'êtes pas à votre fenêtre de 
l'hôtel des Alpes, chose qui pourtant vous est si facile ! 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 411 



DCCLXIII 

A M. AUGUSTE MARIE, ANCIEN REPRÉSENTANT 

A PARIS 

Lausanne, 7 mai 1868. 

Vous êtes de ceux sur lesquels le temps ne peut rien. 
Mais moi j'épuise mes formules de remerciements et je 
ne puis vous dire que ce que vous savez : combien j'ai 
été touché et heureux de vot^*e lettre du 3 mai. 

Oui, cher ami, nous avons quitté notre ancienne mai- 
son, ou plutôt elle nous a quittés, car nous y serions 
restés, si la chose eût dépendu de nous. Mais notre 
vieille propriétaire reprend son appartement pour son 
petit-fils qui vient de se marier. Nous avons donc subi 
une nécessité. Ma femme a trouvé miraculeusement, dans 
notre même yeytaux, une maison charmante où nous 
espérons n'avoir rien à regretter de l'ancienne. Pourtant 
il lui manque d'avoir reçu votre visite. Laissez-moi 
penser, bon et cher Marie, que je vous verrai un jour sous 
ce nouveau toit. 

Combien je m'associe à ce deuil dont vous me par- 
lez sans me dire le nom de votre ami. Il me semble 
étonnant que vous ayez des amis que je ne connais 
pas. 



412 LETTRES D*EXIL. 

Ma femme est de moitié avec moi dans tout ce que je 
vous dis. 
Votre ami 

EDGAR QUINET. 

Nous sommes à Lausanne, chez les excellents Berge- 
ron, jusqu'à la fin de la semaine. Dimanche au plus tard 
je-serai à Veytaux. 



DCCLXIV 

A M. VICTOR DE QUELLE 
A BALARUG 

Lausanne, 8 mai 1868. 

Cher ami. Oui, nous l'avons vue et nous Taimons, cette 
chère Agnès qui, dans chaque mot, a un accent si pénétrant 
de loyauté. On se fierait absolument à elle, dès la pre- 
mière parole; et elle vous aime comme vous méritez 
d'être aimé. Elle vous connaît, elle vous comprend, elle 
vous sait par cœur. Son impression est bienfaisante. On 
emporte avec soi le sentiment d'une nature vraie, ai- 
mable, charmante. Je crois cette source-là meilleure et 
plus puissante que celle de Balaruc. 

Mes amitiés à ma chère compatriote dont je suis bien 
fier. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 413 



DCCLXV 

A M. B. CASTIGLIA, DÉPUTÉ 
A FLORENCE 

Veytaux, 12 mai 1868. 

Monsieur, 

L'idée fondamentale de votre projet de loi est digne 
des espérances qu'avait fait concevoir la première résur- 
rection de l'Italie. Tous ceux qui sont dévoués à la 
liberté et à l'humanité y applaudiront comme moi. 

Et pourtant je crains que la majorité des hommes 
n'ose se joindre à vous dans le juste anathème que vous 
portez contre les guerres de peuple à peuple. Il est trop 
évident que, pour un grand nombre, les immenses 
armées prétoriennes de TEurope ont pour objectif la 
patrie bien plus que l'étranger. Incapables de défendre 
leur pays contre une coalition, ces armées césariennes 
sont excellentes pour étouffer l'esprit public, faire d'une 
nation une caserne, écraser la liberté, reconstituer par- 
tout le césarisme, et c'est là le but que poursuivent à 
cette heure tous les gouvernements qui se sont faits les 
disciples, les créatures et les imitateurs du gouverne- 
ment du Deux-Décembre. 

Sous un masque de nationalité, démoraliser une na- 
tion; sous un appareil de guerre, s'entendre avecl'étran- 



iU LETTRES D'EXIL. 

ger pour mater et ruiner au dedans la patrie, pousser au 
militarisme, pour étouffer la vie civite; jouer au soldat, 
pour extirper le citoyen ; voilà leur principe, leur poli- 
tique, la fin plus ou moins avouée de toutes leurs actions. 
Ils se croiraient perdus, s'ils avaient un seul jour ces 
armées de patriotes, gardes nationales, volontaires, tels 
que vous les proposez. 

Ce jour viendra, je n'en doute pas; et vous aurez eu 
l'honneur de le préparer. Mais, avant que ce moment 
n'arrive, je crains bien que les peuples n'aient à pleurer 
encore de cruelles larmes. Ils apprendront, j'en ai peur, 
à leurs dépens, ce qu'il en coûte de s'abandonner et de 
se laisser ôter la liberté, quand ils l'ont conquise. 

Et puis. Monsieur, Rome restant aux mains des 
étrangers de tous les coins de monde, quelle paix pou- 
vez-vous espérer en Italie? Celle dont nous jouissons en 
France, l'exil dans la patrie, le déchirement dans l'unité, 
le faux en toute chose. 

Votre tout dévoué qui espère de meilleurs jours pour 
la France et pour l'Italie. 

EDGAR QUINET. 




LETTRES D'EXIL. 415 



DCCLXVI 

A M. LAURENT PICHAT 
A PARIS 



Veytaux, 13 mai 1868. 



Cher Monsieur et ami, 



Une absence de quelques jours, voilà la grande raison 
qui m'a empêché de vous adresser plus tôt mes remer- 
ciements et mes félicitations. Je ne puis même encore 
vous parler que trop à la hâte de vos beaux vers; ils 
réunissent des qualités qui avaient toujours été séparées; 
ils sont à la fois pittoresques et stoïques. Je ne saurais 
pas en citer d'autre exemple. 

Vous avez su donner une voix éclatante à des senti- 
ments refoulés, muets, dont nous vivons depuis dix-sept 
ans. Qui doit vous en remercier, si ce n'est l'exilé? Oui, 
je retrouve dans vos vers les cris que j'ai mille fois 
refoulés, étouffés au fond de mon cœur. 

Je croyais l'âme humaine morte et j'ai osé le dire. 
Vous me prouvez qu'elle vit encore quelque part. Je 
salue votre poésie comme un bon et salutaire message, 
après ces dix-sept ans de mensonge et de mort. 

Avant le jour t C'est donc une première aube après 
cette abominable nuit? Achevez de disperser les fan- 



416 LETTRES D'EXIL. 

tomes et les ombres. J'attends impatiemment les Com- 
mentaires de la vie. 

La poésie renatt; vous le prouvez. Mais l'espèce hu- 
maine qui a subi et congratulé si longtemps ces criminels, 
qu'en dirons-nous ? Je demande en grâce de ne pas 
l'adorer. 

Venez au bord de notre lac. C'est par là que je finirai 
toutes mes lettres. 

EDGAR QUINET. 



DCCLXVII 

A M. AGÉNOH DE GASPARIN 
A GENÈVE 

Veytaux, 2 juin 1868. 

Monsieur, 

Un déménagement (chose terrible pour moi!) autour 
de mon rucher de Chiilon, et une installation dans une 
nouvelle maison, avec toules les préoccupations de détail 
qu'un pareil changement a entraînées pour moi, voilà 
l'excuse que je vous prie d'agréer de mon trop long si- 
lence. Rien n'a pu m'empêcher de lire la Liberté morale 
au milieu de mon petit cataclysme. Mais il m'a été impos- 
sible de vous dire plus tôt tout ce que j'y ai trouvé de salu- 
taire, de fortifiant. C'est une lecture à laquelle je revien- 
drai souvent. Je voudrais en faire mon bréviaire à certains 




LETTRES D'EXIL. 417 

jours; ce n'est pas seulement un livre, c'est une expé- 
rience. On y senl ce qu'il y a de plus rare dans notre 
temps, le désir réel de faire du bien; et ce désir s'ac- 
complit immanquablement. Car il est mêlé d'indulgence, 
de bonté, de pénétration. On se prête volontiers à un 
guide qui semble prendre sur lui la moitié de nos maux 
et de nos infirmités. Dans toutes ces pages, on respire la 
paix, surtout la vérité. Ce n'est pas seulement un auteur 
qui parle, c'est un ami, au moins un conseiller auquel on 
voudrait recourir dans les cas difficiles. 

Voilà, Monsieur, ma première impression ; elle est douce 
et profonde. Je suis sûr qu'elle sera la même pour toute 
âme sincère. 

Notre France est assurément bien malade. Vous faites 
mieux que découvrir la plaie. Vous versez l'huile et le 
baume, comme le bon Samaritain. 

Ma femme est de moitié dans mes félicitations et mes 
remerciements. 

Veuillez, Monsieur, agréer et faire agréer à niadame de 
Gasparin l'expression de mes sentiments les plus vrais, 
les plus dévoués. 

Combien n'aurais-je pas à vous remercier du souvenir 
bienveillant que vous me donnez dans ce livre ! 

EDGAR QUINfiT. 



418 LETTRES D'EIXIL. 



"\ 



DCCLXVIIl 

A M. SCHURÉ 
A PARIS 



Veytaux, 5 juin 1868. 



Monsieur, 



Personne, je crois, ne prendra un intérêt plus vif que 
moi à votre excellente Histoire du Lied. C'était uu sujet 
tout nouveau, qui Va au fond des choses, et il n'est pas 
possible d'y mettre plus de connaissances, de sentiment et 
de véritable instinct poétique. Je vous remercie du plai- 
sir sérieux que je vous dois. 

Oserai-je dire que j'ai une raison toute particulière 
d'aimer votre ouvrage? Je l'avouerai simplement. Les 
vues que vous exprimez sont celles qui me tenaient déjà 
au cœur en 1835, quand je composais le poème de Napo- 
léon. Ce poème n'est rien autre chose qu'un retour au 
chant populaire que je voulais donner pour base à la 
restauration de la poésie en France. J'avais compris que, 
si l'on voulait avancer, il fallait sortir du vieux rhythme, 
et qu'il n'y en avait qu'un seul qui fût capable de nous 
ouvrir la révolution poétique et littéraire. Ce rhythme 
nouveau, qui fait le fond de mon Napoléon^ est l'accent 
du chant populaire. Là est la nouveauté de ce poème ; 
mais c'est aussi ce qui a déchaîné contre moi les routi- 



LETTRES D*EXIL. 419 

niers de tous les camps, classiques et romantiques. Car 
ils se ressemblent en cela, qu'ils ne veulent p^s quitter 
le vieux, mais seulement le replâtrer. Ils ont mieux aimé 
disloquer la langue française, mettre le vers français à 
la torture dans le brodequin de Régnier et de J.-B. Rous- 
seau. Tout leur a paru bon, pourvu qu'ils ne donnent 
pas à la poésie l'accent du chant populaire. 

Pardonnez-moi, Monsieur, de revenir ainsi sur ce qui 
me concerne. Jugez par là du plaisir que j'ai eu à vous 
lire. Vous me confirmez dans mon instinct et dans mes 
vues d'il y a trente ans. La poésie française finira par 
entrer dans cette voie pour s'y retremper, ou elle risque 
de périr dans le maniérisme classico-romantique. 

Recevez, Monsieur, etc., 

EDGAR QUINËT. 



DGCLXIX 

A M. LÉON RENAULT 
A PARIS 

Veytaux. 13 juin 1868. 

Mon cher ami. Il faut toujours que je commence et 
finisse par vous remercier. Votre lettre nous avait pré- 
parés aux retranchements demandés sur l'épreuve. 
Bien certainement vous faites vos observations avec la 
plus grande attention possible, aussi nous n'avons rien 




420 LETTRES D'EXIL. 

trouvé de mieux que de les suivre, sans nouvel examen 
de notre gart. Tout ce que vous avez signalé a été impi- 
toyablement retranché, car il est impossible de modifier 
ces choses-là sans les détruire. Dur sacrifice, comme 
fous pouvez penser! Nous n'avons pas hésité à nous en 
rapporter, sur-le-champ, à votre raison et à votre amitié. 
Ce que j'ose vous demander, c'est de continuer à nous 
assister de votre jugement et de votre conseil; c'est aussi 
de presser Lacroix. Il est pourtant bien urgent d'en 
finir. 

Faites un effort, mon ami, pour avancer dans ia lec- 
ture, mais toujours avec la même maturité de réflexion. 
Il s'agit de bien discerner ce qui peut tomber sous la loi; 
vous seul le pouvez. Quel nouveau lien entre nous, mon 
cher Renault! Et quand pourrai-je vous remercier de 
vive voix ! 

Mes amitiés et mes hommages à madame Renault. 

Je vous répète que votre amitié est une des meilleures 
joies de mon exil. Laissez-moi vous embrasser de tout 
cœur. 

EDGAR QUINET. 



k 



LETTRES D*EXIL. 421 



DCCLXX 

A M. GH. BOYSSBT 
A CHALON-SUR-SAONE 

Veytaux, 18 juin 1868. 

Mon cher ancien collègue, 

J'ai reçu avec gratitude et lu avec un vif intérêt votre 
Catéchisme du xix* siècle. Puisse votre livre remplacer 
le catéchisme de l'Église ! Le mal est profond, vous y ap- 
pliquez un remède radical. C'est une courageuse ampu- 
tation de l'âme gangrenée. Il faut peut-être de ces sortes 
d'opérations pour sauver ce qui reste chez nous de con- 
science et d'indépendance. L'homme a-t-il le droit de se 
plaindre qu'on le réduise à la matière? C'est lui qui l'a 
Voulu. Il s'est fait cadavre. Essayons donc de le galvaniser 
par la puissance des sciences physiques. Car, si nous lui 
parlions d'âme et de vertu, il nous rirait au nez. La servi- 
tude en a fait une chose. Qu'il apprenne du moins à être 
une chose bonne, avant de remonter au rang des esprits. 

Félicitations sincères pour votre hardiesse, votre pré- 
cision, votre vaillante anatomie. Si l'âme vit encore, elle 
criera. Tant mieux. 

Tout à vous, de tout cœur. 

EDGAR QUINET. 

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m LETTRES D'EXIL. 



DCCLXXI 

A M. LIARD, A L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE 

A PARIS 

Veytaux, 19 juin 1868. 

Monsieur, 

Je suis heureux de concourir pour ma petite part à 
la bonne œuvre de l'Ecole normale. Voici un mot pour 
mon éditeur qui vous remettra un exemplaire de la der- 
nière édition de mon ouvrage, la Révolution. 

Veuillez le recevoir comme un témoignage de mon 
attachement à cette glorieuse école, destinée à jeter 
encore tant de lumière dans le monde. Qu'elle vive et 
qu'elle prospère! Dans ce vœu est renfermé la régénéra- 
tion de notre France. 

Je suis très reconnaissant, Monsieur, de ce que vous 
voulez bien me dire de la part de vos amis. Ils verront, 
je l'espère, de meilleurs jours que moi. Ils en sont la 
promesse, ils la réaliseront. C'est ma foi inébranlable. 

Recevez, Monsieur, pour eux et pour vous l'expression 
de mes sentiments les meilleurs et les plus dévoués. 

EDGAR QUINET. 

Je vous prie de ne pas m'oublier dans vos bonnes œuvres 
à venir. Je suis des vôtres. 




LETTRES D'EXIL. 423 



DCCLXXII 

A M. RIGOPOULOS, ANCIEN DÉPUTÉ 

A PATRAS 

Veytaux, 2 juillet 1868. 

Cher Monsieur, 

Croyez qu'il m'a été impossible de vous répondre plus 
tôt. Mille affaires m'ont assailli. Vous demandiez une 
somme assez considérable pour la démocratie grecque, 
trente mille francs. Que pouvais-je répondre à ce sujet, 
sans prendre du temps? Il m'est aujourd'hui démontré 
que les comités qui se sont formés pour venir en aide 
à la Crète n'ont jamais eu cette somme à leur disposition. 
Je ne sais où l'on aurait pu recueillir ailleurs cette 
somme de trente mille francs, bien faible pour les besoins 
de la Grèce, mais introuvable dans l'état actuel des 
partis en Occident. 

Tout se prépare, en France, pour la lutte électorale ; 
on essaie de fonder des journaux, le peu de ressources de 
la démocratie est employé à ces entreprises. 

Vous souffrez de la réaction générale qui semble arriver 
à sa dernière période. De meilleurs jours viendront, je 
n'en doute pas. Heureux qui les verra! 

C'est un triste signe que votre échec aux élections. 



AU LETTRES D'EXIL. 

Vous aurez votre revanche, cher Rigopoulos. Votre dis- 
cours de 1861 est très éloquent, très généreux; il fait 
honneur à la Grèce. 
Adieu. 

EDGAR QUINET. 



DCCLXXIII 

A M. LE RÉDACTEUR DE LA REVUE POLITIQUE 

A PARIS 

Veytauz. 2 juillet iBQS, 

Cher Monsieur, 

C'est, sans doute, grâce à vous que je reçois la Revue 
politique. Je m'en doutais et j'allais vous en remercier, 
quand votra lettre est arrivée. 

De la droiture, de la pénétration, du courage, du sens 
pratique, je trouve tout cela et bien d'autres choses encore 
dans cet excellent Saturday français. Allons! Espérons 
que le sommeil des Français aura été celui des chrysalides 
qui finissent par briser leur coque et trouver des ailes, 
je ne sais où. 

Je ne puis être que charmé d'être votre collaborateur. 
Disposez donc de moi. Mon vif désir est de vous être 
agréable en quelque chose ; je voudrais bien aussi con- 
courir, avec vous, à cette résurrection. 




LETTRES D'EXIL. 425 

Nous avons, ij faut l'avouer, affaire à des morts singu- 
liers. Ils ne sont pas fâchés de ressusciter, mais ils veulent 
qu'on leur parle tout basa l'oreille. La trompette bruyante 
du jugement dernier n'est pas du tout leur fait. 

Je désire surtout trouver le temps d'exécuter ma pro- 
messe, et je suis en ce moment entre deux ouvrages, l'un 
qui n'est pas de moi, et qui est bien plus que de moi 
{Mémoires d'Exil), l'autre où je traite toutes les questions 
de philosophie naturelle, qui passionnent encore notre 
époque. Je ferai volontiers l'impossible pour vous. 

Il est donc vrai que, vous aussi, vous avez un procès! 
Ils ont osé! Tant pis pour eux. Si Paris a du cœur, vous 
serez le candidat de Paris. 

J'avais pensé pour vous à mon département de l'Ain^ 
mais les chances sont trop faibles. Paris vous doit une 
réparation. 

Que ne donnerais-je pas pour avoir une heure de 
conversation avec vous! Je vous lis et vous me consolez. 

Votre bien dévoué de tout cœur. 

ff 

EDGAR QUINET. 



24. 



426 LETTRES D'EXIL. 



■31 



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DCCLXXIV 



A M. LAURENT PIGHAT 
A PARIS 



Veytaux, ijuUIetiSÔS. 

Enfin, cher Monsieur et amî, après mille empêchements, 
je puis vous remercier des bonnes heures de paix que je 
dois aux Commentaires de la Vie, Combien je me suis 
associé à vos personnages ! J'en connaissais quelques-uns, 
et il m'a éXé doux de les retrouver. Les autres m'ont em- 
porté dans un monde tout nouveau. Je voudrais vous en 
parler au long et vous demander de leurs nouvelles ; car 
ils vivent certainement. Que vous êtes heureux d'avoir 
écrit ces beaux récits où l'expérience et le cœur vont si 
bien ensemble! A certaines lignes, je crois sentir battre le 
cœur de l'auteur dans celui du héros; je m'étais toujours 
promis, comme bien suprême, d'écrire un roman. Quand 
j'étais jeune, le cœur me battait trop fort, et je n'ai pas 
osé. Aujourd'hui même, je ne voudrais pas m'y risquer. 
Mais en vous lisant, j'ai goûté ces joies, ces songes, ces 
douleurs, et j'ai revu les tempêtes, comme il faut les voir, 
du rivage. 

Croyez bien que je vous ai fait visite en prison. Ces 
jours-là m'ont paru longs et lourds. Vous honorez la 
profession de l'écrivain, que tant d'autres, dans notre 



LETTRES D'EXIL. 427 

malheureux pays, veulent absolument faire déchoir. Je 
ne croirai à la régénération de la France que lorsque je 
lui verrai se frapper la poitrine et s'accuser comme Made- 
leine pénitente. Pardonnez-moi cette comparaison chré- 
tienne. Elle n'est que trop vraie, quant à la chute. 
Mille amitiés. 

EDGAR QUINET. 

C'est donc vous qui deviez inaugurer cette belle loi sur 
la presse! Elle est bien telle que je me la figurais. Vous 
aurez eu l'honneur d'en faire le premier l'expérience. Je 
suis fier de votre courage, de votre persévérance, de votre 
hauteur d'esprit. 



DCCLXXV 

A M. X*** 
A PARIS 

Veytaux, juillet 1868. 

Mon cher Monsieur, 

Votre article sur le Prométhée a beaucoup de feu sacré. 
Je vous en remercie. Que de choses dans ce peu de pages ! 
De la Vie et du coloris, sans parler du cœur, dont il ne 
doit plus être question suivant beaucoup de gens de 
mérite. Vous avez du talent, je vous en félicite, mais la 
vie de l'écrivain est chose dure dans notre pauvre France. 



428 LETTRES D'EXIL. 

Puissiez-vous éprouver le contraire ! C'est là mon vœu 
pour vous. 

Envoyez-moi ce que vous ferez, et croyez que personne 
ne s'y intéresse plus que moi. 

Est-il vrai que nos Français se prennent enfin au sérieux? 
Il en serait temps vraiment. 

Ces dix-sept ans d'esclavage ne leur ont point pesé. On 
dirait qu'ils se sentaient faits pour cela. Que votre géné- 
ration apporte, s'il se peut, un autre tempérament! 11 le 
faut! 

Tout à vous de cœur. 

EDGAR QUINET. 



DCCLXXVl 

A M. BERGERON 
A PARIS 

Veytaux, 5 juiUet 1868. 

Mon cher ami, 

Dans votre course à Paris, trouverez-vous le temps de 
vous faire faire un petit paquet des volumes (à cinq sous) 
dont voici la liste? Si vous en avez le temps, ce bon 
marché me tente ; sinon, n'y pensez plus. 

Votre bonne apparition de l'autre jour nous a fait un 
si grand plaisir! Je ne vous ai pas remercié de votre 
admirable mouvement, lorsque ma femme était inquiète 



LETTRES D*EXIL. 429 

du Utile book et croyait tout perdu. J'en ai été plus touché 
que je ne dis. 

Voilà la Revue des Deux Mondes qui couvre les 
Mémoires d'Exil*; ceci est important. 

Quant aux Français, j'en reviens toujours à ce point : 
on leur a commandé d'oublier le Deux-Décembre, et ils 
ont obéi. 

Bon voyage et prompt retour. Mille amitiés à madame 
Bergeron. Amitiés à Bruckner. 

EDGAR QUINET. 



DCCLXXVII 

A MADAME R. 
A OSTENDE 

Veytaux, 11 juillet 1868. 

Chère Madame et amie, 

Vous voilà donc à ce Rocher de Cancale où nous allions 
dîner tous les soirs, pendant notre heureux séjour à 
Ostende! Je vous vois entrer dans cette grande salle que 
je me rappelle fort bien. Votre cher mari vous suit et il a 
cette même physionomie ouverte et sympathique qui 



1. V. Revue des Deux Mondes^ 1" juillet 1868, le chapitre inédit 
des Mémoires d'Exil : Un mois dans un moulin. 



\ 



i 



432 LETTRES D*EX1L. 

Je n*espère rien de capital des élections. Quelques 
voix ajoutées à Topposition dynastique ne changent rien 
aux choses. Je ne vois aucun principe enjeu, aucun dra- 
peau. G*est le réveil d'une nation qui a eu l'épine dor- 
sale brisée et qui ne se soucie guère de se tenir debout 
sur ses pieds. 

Disons la vérité. La France a été empalée au Deux- 
Décembre, et personne ne songe à lui ôter le pal. On la 
traite pour la migraine ou le mal de dents; mais de la 
cause du mal pas un mot. 

Après seize ans d'esclavage, la démocratie ne sait ni 
ce qu'elle veut, ni ce qu'elle ne veut pas. Pour exprimer 
cette situation hypocrite, on prendra des caméléons qui 
retireront chaque mot à mesure qu'ils l'auront avancé. 
Et pourtant il faudra bien que nous reprenions figure 
humaine! Seulement, comme la conscience aura été 
pour peu de chose dans cette réhabilitation, il sera tou- 
jours à craindre qu'elle ne soit suivie d'un nouvel escla- 
vage. 

La démocratie n*a su qu'oublier, cela ne suffit pas. 
Elle trouve presque ridicule que l'on se dévoue pour ellee 
Voilà le tempérament que nous avons vu pendant seize 
ans. 

Accoutumé à vivre dans des pays libres, il me serait 
maintenant presque impossible de respirer dans cette 
France impériale, où chaque acte de la vie privée et pu- 
blique est presque aussitôt une matière de servitude ou 
d'oppression. 

Ce sont là, cher Monsieur et ami, mes sentiments intimes. 
Et pourtant je serais prêt à mettre tout sous mes pieds si 



LETTRES D'EXIL. 433 

je pouvais rendre un service. Mais ce cas ne se présente 
pas, et la question n'est pas même posée. 

Je 'travaille ici de toutes mes forces ; sans doute, il 
arrive le plus souvent que mes travaux doivent rester 
inconnus de mes compatriotes, et par conséquent stériles; 
mais que puis-je faire à cela? C'est Tesprit entier de ce 
régime qui combat contre moi et qui doit souvent réussir 
àm'écraser. N'importe ! Je continue. L'année ne se passera 
pas sans que nous vous envoyions d'ici deux volumes. 
Nous avons la curieuse prétention de vivre encore. 

Continuez, cher Monsieur et ami, à me donner votre 
avis sur les choses que j'aime à voir par vos yeux. 

On fait courir le bruit très faux que je me porte can- 
didat dans Saône-et-Loire. On a même envoyé je ne sais 
où, à cet égard, des télégrammes faux, signés fausse- 
ment de mon nom. Qu'est-ce que cela peut signifier? 
D'où cela vient-il ? C'est ce que j'ignore. La justice s'en 
est mêlée et n'a rien trouvé. 

Adieu, croyez moi pour toujours votre dévoué 

EDGAR QUINET. 

Je croirai au réveil de la France, quand je verrai le Deux- 
Décembre en cause. Alors, on se souviendra des pros- 
crits; jusque-là, beaucoup de bruit pour rien. Je les défie 
de se réveiller sans nous. Il n'y a pas de vérité plus vraie. 



ni. 25 



134 LETTRES D'EXIL. 



DCCLXXIX 

A MADEMOISELLE MARIE DUGROT 
A GHAROLLBS 

Veytaux, 17 juillet 1868. 

Chère Marie. Quand cette lettre t'arrivera, tu seras bien 
peu disposée à la lire, mais je veux pourtant encore une 
fois t'envoyer mes meilleures pensées. Sois heureuse, ma 
chère enfant, autant que je le désire. 

Nous craignons que tu ne sois perdue pour nous, et 
que la vie dans laquelle tu vas entrer ne t'éloigne de 
plus en plus de nous et de notre vie. Hais nous nous 
disons que tout cela est pour ton bien, et nous acceptons 
un sacrifice qui doit faire ton bonheur. 

Il te restera d'ailleurs toujours quelques moments pour 
te souvenir des quelques jours que nous avons vécus en- 
semble. Adieu, ma chère Marie, ma chère nièce . Que 
l'avenir te soit bon et doux! Tu es née pour être heureuse. 
Tu le seras, et nous le serons par toi. 

Ton oncle 

EDGAR QUINET. 




LETTRES I>'EX1L. 435 



DCCLXXX 

 M. MARC MONNIER 
A GENÈVE 

Veytaux, SI juillet 1868. 

Mon cher Monsieur, 

Il n*est pas trop lard, j'espère, pour vous remercier de 
votre aimable souvenir dans le journal de Genève. Je n'ai 
pas eu de peine à vous reconnaître à ces paroles si pleines 
de cœur et d'esprit. Dès le premier mot, nous nous sommes 
dit: a: Il n'y a que M. Marc Monnier pour dire en un mot 
tant de choses, et d'une façon si exquise. » 

Je venais précisément de lire les extraits des Aïeux 
de Figaro, et j'étais dans l'enchantement. Quel nerf! 
quelle nouveauté! quelle vie! Voilà ce que je n^ me 
lassais pas de répéter. Que serait-ce donc, si je voyais, 
non pas le monstre, mais le livre lui-même ! Croyez, 
mon cher Monsieur, qu'une joyeuse fête serait de vous 
avoir ici. Vous avez, il me semble, bien des odyssées à 
nous raconter. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



< 



436 LETTRES D'EXIL. 



DCCLXXXI 

A M. BARNI 
A GENÈVE 

Veytaux, juillet 1868. 

Mon cher ami, mon cher philosophe. J'ai trouvé dans 
votre ouvrage la ligne droite, inflexible, le chemin tracé, 
le but clairement défini. Vous dites à la démocratie des 
choses sans lesquelles elle ne peut vivre. Elle est égarée ; 
vous montez sur un sommet, et vous lui dites : « C'est 
par là qu'est la voie. Marchez! » 

Puisse-t-elle vous entendre ! Dans tous les cas, votre 
livre servira à l'orienter, quand elle voudra sérieusement 
sortir de ce désert d'égarement où elle s'est laissé con- 
duire. Ce jour-là, elle lèvera la tête et, grâce à vous et à 
quelques autres, elle recevra la lumière; vous êtes le bon 
guide. 

Il n'est pas nécessaire de m'envoyer l'épreuve de mon 
discours au Congrès de Genève. Soyez assez bon pour 
vérifier si les corrections indiquées ont été faites exacte- 
ment. Si elles ont été négligées, veuillez les faire exé- 
cuter. 

Je voudrais aussi que Ton dît un mot de la traduction 
improvisée de Cari Grûn*. C'est un tourde force oratoire 
qui mérite bien une mention. 

1. sténographie en allemand, pendant le discours prononcé en 
français. 




LETTRES D'EXIL. 437 

Je VOUS répèle encore que votre ouvrage la Morale ^ 
dans la Démocratie est plein de substance et d'intérêt. 
J'y reviens fréquemment et chaque fois j'y trouve de nou- 
veaux filons excellents, ce qui est pour un livre la meil- 
leure marque. 

Ma conclusion est le regret de vous voir si peu, quand 
nous aurions tantà nous dire. J'aurais aimé à vous parler 
de la Création. Mon sujet est de ceux auxquels il faudrait 
travailler sans fin. Il n'y a pas de septième jour de repos 
pour ces sortes de livres; et pourtant je finis , et je m'en 
afflige. Ce livre a été pour moi un abri contre les indi- 
gnations quotidiennes. 

Peu ou point d'espoir dans les élections prochaines! 
Je ne vois ni principe ni drapeau déployé. Une velléité 
plutôt qu'une volonté. Des masques à l'infini. Par exemple, 
dans mon département, on crée un nouveau journal. Il 
s'appellera l'Indépendant. C'est un très beau litre. Par 
malheur, lesfonds de ce journal sont faits par un sénateur, 
caché sous l'enseigne. Je crains que cette petite histoire 
ne soit l'histoire presque universelle de France en 1868. 

Que sera le Congrès de Berne? Je n'en entends point 
parler. 

Si, par miracle, vous finissiez par venir, prévenez-moi 
quelque peu auparavant. Nous avons en tête d'aller sur 
une montagne échapper, s'il se peut, à cette fournaise. 

EDGAR QUINET. 



i 



438 LETTRES D*KXIL. 



DCCLXXXIl 

A MADAME R. 
A OSTENDB 

Plans de Fresnière, sur Bex, Suisse 30 juillet 1868. 

Chëlre Madame, 

Oà pensez-Yous que nous sommes? Voyons, devinez. 
Nous voilà à 3800 pieds au-dessus de la plage d'Os- 
tende. Hier, M. Bergeronnous a enlevés; il nous a fait 
traverser des abîmes de verdure et nous sommes arrivés 
et installés dans son chalet, au milieu d'une belle prairie 
enveloppée de cîmes blanches qui ont leurs pieds dans 
les forêts. Gela est fait pour être une Thébalde, une Char- 
treuse ; je m'attends à y rencontrer saint Bruno à 
chaque pas. Ce qui vaudrait beaucoup mieux, ce serait 
de vous y rencontrer, vous et votre chère famille. Au 
moins nous pensons à vous ; il me semble que ce serait 
fort mal de vous laisser croire que nous sommes encore 
sur notre balcon de Veytaux. 

Si, par hasard, votre pensée va vers nous, il faut qu'elle 
sache où nous trouver. Quel malheur, si elle se perdait 
dans le trajet ! Veuillez donc nous apercevoir ici, dans un 
charmant petit salon, au coin du feu, sans lequel nous 
aurions grand froid. Ma femme écrit sur le bout d'une 



LETTRES D'EXIL. 439 

table^ H. et madame Bergeron causent avec une dame 
anglaise et sa fille, leurs parentes. Il pleut averse et nous 
n'avons que trop échappé à la chaleur torride de la plaine. 
Nous ne pouvons guère sortir. 

Dans ce moment tout nouveau, au bord d'un torrent, le 
little book^ n'est pas oublié, mais le changement de lieu 
nous aide à prendre patience. C'est toujours à cela qu'il 
faut revenir. 

Sachez, chère Madame, que, sur les sommets comme 
dans la vallée, nous sommes à vous du fond du cœur. 
Nous parlons de vous, nous vous regrettons et nous vous 
espérons. Recevez l'expression (ah! quel sot langage!) 
de mes sentiments les plus dévoués. 

Si vous avez à Ostende trop de soleil, veuillez nous le 
dire, nous avons à vous envoyer d'ici,par la plus prochaine 
brise, une masse de nuages qui traînent sur la montagne. 

EDGAR QUINET. 
Plans de Fresnières, au pied du gr^nd Muveran. 

1. Mémoires (T Exil y sous presse. 




440 LETTRES D'EXIL. 



DCCLXXXIII 

A M. JULES CALÉS, DOCTEUR MÉDECIN. 
A VILLEFRANCHB DE LAURAGAIS 

Plans de Fresnière, 8 aoOt 1868. 

Monsieur, 

C'est une perte bien sensible pour moi quecelle de mon- 
sieur votre père, Godefroy Calès. Je le considérais comme 
un ami, depuis que nous nous étions rencontrés à l'As- 
semblée Constituante. Nous nous entendions sur toute 
chose. Je l'aimais autant que je l'estimais. Quoique je ne 
Taie pas revu depuis 1849, je suis sûr que nous n'avons 
pas cessé de nous entendre. Puisse la France avoir beau- 
ceup de Français qui lui ressemblent! C'est alors qu'elle 
sera réellement la première nation et la meilleure. 

Recevez, etc. 

EDGAR QUINET, 

ANCIEN REPRÉSENTANT DU PEUPLE A LA CONSTITUANTE 




LETTRES D'EXIL. 44| ^ 



DCCLXXXIV 

A M. MERLE D'AUBIGNÉ 
A GENÈVE 

Plans de Presnière, 9 août 1868. 

Monsieur, 

Depuis près de trois semaines, je suis sur ces Plans que 
vous avez aussi habités et où vous avez recouvré la santé. 

Nous y resterons encore au moins huit jours. Ce sera 
un grand désappointement pour moi, si je ne vous trouve 
plus dans notre voisinage de Veytaux, quand nous y 
reviendrons. Je ne puis vous donner aucun détail parti- 
culier sur la hiérarchie des censeurs de la librairie en 
France. Comme je n'ai jamais voulu toucher du bout du 
doigt à ce monde décembriste, j'ai dû envoyer toutes 
mes épreuves comme lettres sous enveloppe, ce qui natu- 
rellement est ruineux. Mais il n'y a certainement aucune 
difficulté à ce que votre éditeur réclame ce qui n'est refusé 
à personne : le droit de renvoyer vos épreuves corrigées, 
sous bande, comme tout autre imprimé. 

J'ai beaucoup vécu avec vous, mon cher Monsieur, dans 
ces derniers mois; votre bel ouvrage, si plein de vie, si 
saisissant, si nouveau, a été pour moi un aliment inap- 
préciable dans ma solitude. Vous avez trouvé le moyen d'être 

25. 



i 



448 LETTRES D'EXIU 

spîritualiste et réaliste à la jliiîs, car vos personnages 
restent vivants dans le souvenir. Je crois les avoir connus 
très intimement, et je vous suis reconnaissant de ces 
belles amitiés que je vous dois. Ma femme s'est emparée 
du livre à son tour et ne peut s'en détacher ; il faudra 
bien pourtant s'en séparer peu après notre arrivée à 
Veytaux. 
Recevez, cher Monsieur, etc., etc. 

EDGAR QUINET. 



DCCLXXXV 

A M. PAILLOTET 
A GLION SUR MONTREUX 

Plans de Fresnière, 17 août 1868. 

Cher Monsieur et ami, 

Si vous êtes bien sur votre montagne, nous sommes 
parfaitement sur la nôtre. Le vent de ces dernières nuits 
devait, disait-on, emporter notre chalet. Il Ta pourtant 
laissé debout; mais quels torrents de pluie! N'importe. 
Tout est bien sur ces heureux Plans que vous connaissez 
comme moi. 

M. et madame Bergeron sont partis pour Paris et peut- 
être pour Londres. Je ne sais au juste quand nous revien- 
dront nos excellents hôtes. Toute la maison est remplie 



^ 



LETTRES D'EXIL. 443 

de jeunes demoiselles angHKses. C'est un rire continuel 
au milieu de la pluie et du tonnerre. 

Rien ne nous a été plus au cœur que votre jugement 
sur Un mois dans un moulin. Ma femme répète que 
rien ne lui a fait tant de plaisir que votre sympathie. C'est 
la meilleure farine que lui ait valu son moulin. 

Michelet et madame Michelet sont avec vous. Je suis 
donc bien sûr que rien ne leur manque. Ce qui me console 
de n'être pas à Veytaux, c'est que j'y serais aussi loin de 
Glion que d'Hyères ou de Paris. Michelet ne me donnera- 
t-il pas de ses nouvelles? Il y a un an que je n'ai vu de 
son écriture. Combien je souhaite que ce séjour à Glion 
vous soit bon à tous ! 

C'est bien à M. d'Haussonville que vous vous êtes 
adressé. Il est venu nous voir ici, aux Plans, et m'a 
raconté beaucoup de choses et de curieuses larmes d'une 
curieuse € souveraine », comme on dit en province. 

Adieu, cher Monsieur et excellent ami, nos amitiés à 
madame Paillotet. Ne m'oubliez pas auprès de vos com- 
pagnons. 

EDGAR QUINET. 



1 



4U LETTRES n*EXIL, 



DCCLXXXVl 

A M. REY 

A GENÈVE 






Plans de Fresnière, 17 août 1868. 

Monsieur y 

Je viens de vous lire comme il faut vous lire, avec 
recueillement^ dans un chalet^ au pied du grand Mu?e- 
rau. Dans cette solitude, j'ai pu vous suivre pas à pas, 
sans perdre un mot de vos récits et de vos descriptions. 
Que n'avait-on pas dit sur Genève et le Léman ! Vous 
avez creusé ce grand sujet et il est devenu nouveau pour 
ceux qui croient le bien connaître. Vous avez su rester 
vrai en innovant, et, ce qui était plus difficile encore, 
vous êtes impartial sur les hommes et les choses de votre 
pays. Toul cela forme un ouvrage aussi intéressant qu'ins- 
tructif. Recevez mes sincères félicitations. J'aimerais à 
en dire davantage, si ce chalet n'était pas ébranlé par 
les rires d'une aimable couvée de jeunes Anglaises au 
milieu de la pluie et du tonnerre. 

Ma femme joint ses félicitations aux miennes ; il vous 
en viendra de tous côtés. 

EDGAR QUINET. 



LETTRES D'EXIL. 445 



DCCLXXXVII 

A M. DUFRÂISSE 
A ZURICH 

Plans de Fresnière, 25 août 1868. 

Mon cher ami, 

Henri Martin est venu m'apporter de vos nouvelles. 
Combien nous avons parlé de vous dans cette solitude ! 
J'ai senti bien vivement le regret de ne pas vous avoir 
écrit depuis tant de mois. Vous ne m'accusez pas, j'espère, 
et vous ne douterez jamais de mon amitié pour vous et 
pour tous les vôtres. Il est vrai que j'ai été fort occupé; 
j'ai conduit au terme mon ouvrage la CréatioUy qui de- 
vrait faire le pendant de la Révolution, Je me suis arrêté 
Parce qu'il faut finir ; mais je n'ignore pas que la vie 
entière pourrait être employée à de pareils sujets. La 
vie est courte, le sujet inépuisable. 

Une grande préoccupation pour moi sont les Mémoires 
d'Exil de ma chère femme. Je tiens à ce livre beaucoup 
plus qu'aux miens. Je le crois même très utile. Il réveille 
et ressuscite les souvenirs que tout le monde a travaillé 
à effacer. Je ne croirai au réveil sérieux des Français que 
lorsqu'ils se souviendront du Deux-Décembre. Les Mé- 
moires d'Exil ne contiennent qu'une seule année et encore 
la plus inoffensive : il fallait essayer. Sur une feuille on a 



I 



U6 LETTRES D'EXIL. 

effacé cent cinquante lignes. Jugez du reste. Les Fran- 
çais sont étranges, quand ils répètent que le despotisme 
ne peut rien sur les idées et sur les sentiments d'un 
peuple ; que la littérature va toujours ; qu'elle ne s'aper- 
çoit pas de la gêne ! Que ces beaux théoriciens regardent 
nos manuscrits biffés, raturés, massacrés, et peut-être ils 
changeront d'avis. Vous comprenez, sans que j'aie besoin 
de le dire, tout ce que le livre et l'auteur ont eu à souffrir 
de ces mutilations. 

En France on se croit libre, parce que l'on peut mettre 
du noir sur du blanc, et cela parait suffire. Pour nous 
autres, qui avons conservé la mauvaise habitude de penser 
et de sentir, il en est autrement. Nous étouffons dans 
leurs joyeux bâillons. 

En somme, il est bien peu de Français qui veuillent sé- 
rieusement la fin de ce beau régime. Quand on les presse 
sur ce point, on s'aperçoit avec étonnement que les meil- 
leurs sont accoutumés à la peste et qu'ils tremblent de 
guérir. Quelqu'un me disait ces jours-ci : c Pour affran- 
chir la France, il faut la tromper. » 

Adieu, mon cher ami. Quand nous reverrons-nous? 
Une triste nouvelle pour finir : la mort de cet excellent 
Colard. J'en suis très affligé. 

EDGAR QUINET. 




* \ 



LETTRES D'EXIL. 447 



DCCLXXXVIII 

A M. MARC MONNIER 
A GENÈVE 



Plans de Fresnière, 26 août 1868. 



Cher Monsieur, 



J'ai emporté Figaro et ses aïeux dans la plus belle 
vallée des Alpes Yaudoises. Je vous ai lu dans le recueil- 
lement des forêts, au pied du grand et du petit Muveran. 
Au milieu de ce silence, rien n'a pu m'échapper des 
grâces originales de votre récit. J'ai revu par vous notre 
pauvre humanité riant de sa destinée, en dépit des dieux 
et des choses. Il n'est que trop vrai que, de siècle en 
siècle, l'homme toujours esclave s'est chatouillé pour rire. 
L'ironie est bien souvent sa dernière défense contre le 
sort. De nos jours, les hommes ont tant abusé de ce moyen 
qu'il est presque aussi difficile de les faire rire que de 
les faire pleurer. 

Vous avez retrouvé, mon cher Monsieur, la joyeuse et 
courageuse humeur qui est l'ëclair de l'esprit; tous ceux 
qui vous liront (et ils seront nombreux), vous devront de 
belles heures de sérénité. Je vous remercie cordialement 
de celles que je vous dois. J'aurais aimé à vous le redire 
ici, dans cette solitude alpestre où il ne me semble pas 



448 LETTRES D'EXIL. 

possible de prononcer une parole qui ne soit la vérité 
même. Car ici les dieux nous écoutent. 
Recevez, etc. 

EDGAR QUINET. 



DCCLXXXIX 

A M. LOUIS VniLLEMIN 

A LAUSANNE 

Plans de Fresniëre, 29 août 1868. 

Monsieur, 

Oui, certainement, j'aurai l'honneur d'assister à la 
réunion de la Société d'Histoire de la Suisse française 
dans le château de Chilien, le 3 septembre, et je serai 
trop heureux de fraterniser avec vous dans le banquet. 
Depuis dix ans, je suis un peu l'ombre du prisonnier de 
Chilien, et, en cette qualité, du moins, je me permettrai 
de me mêler à votre savante Société*. Je compte retour- 
ner le 31 à Veytaux, après être resté un mois dans cette 
merveilleuse vallée qui a eu, je crois, le grand mérite de 
vous rendre la santé. 

EDGAR QUINET. 

Ma femme, M. et madame Bergeron, et tous les 

1. V. Livre de VEonlé, Discours prononcé au château de GhiUon. 




LETTRES D'EXIL. 449 

Plans et lé grand Muveran se rappellent à votre bon 



souvenir. 



DCCXC 

A M. MICHELET 
A GLION SUR MONTREUX 



Vcytaux, 6 septembre 1808. 

Cher ami. Voire écriture me manquait depuis trop 
longtemps. J'avais grand besoin de la revoir. Je suis 
heureux des nouvelles que m'apporte ma femme. Tenons 
bon, cher ami, contre le temps et l'absence. Un mot de 
vous réveillera toujours en moi quarante années (et plus) 
de souvenirs et d'intimité. Comptez-y. Ne nous laissons 
pas déraciner par quoi que ce soit. 

Je ne puis grimper jusqu'à, vous, votre montagne 
ardente, sans prendre une insolation. Mais, si vous ne 
descendez pas à Montreux et si la chaleur diminue, je 
tenterai ce que je n'ai jamais fait, une seule fois, en dix 
ans. 

Pour monter aux Plans, j'étais protégé par une forêt 
qui me manque cruellement ici. 

Adieu et au revoir. Aimez-moi donc comme je vous ai 



450 LETTRES D'EXIL. 

toujours aimé ! Hélas ! la vie est si courte et le temps si 
rapide ! 

Mille choses à madame Michelet. 

Votre 

EDGAB QUINET. 

Je ne feuillette pas un seul de mes jours passés sans 
vous retrouver en tout. Ne serions-nous pas inconcevables 
de ne pas entretenir chèrement cette chose sainte? 



NOTES 

DE 

MADAME EDGAR QUINET 



Page 6. — Après la cérémonie funèbre de Bâle, Edgar Quinet 
tomba malade de chagrin; voilà pourquoi on n'a pas de lettres 
sur la mort de Gharras. Gette mort fut un coup terrible pour 
la proscription. G'était un grand caractère, une âme très haute, 
une épée au service de la liberté. Tout le désignait comme 
chef futur de la République. Par sa fermeté de principes, par 
son expérience de la guerre et l'élan héroïque de sa nature, il 
eût rendu les plus grands services à la Défense nationale, à la 
Patrie. 

Page 31. — Une éclatante satisfaction attendait l'auteur 
de la Révolution; après un an d'ardente polémique, il vit 
revenir à lui tous les journalistes républicains qui l'avaient 
combattu. Taxile Delord, dans le Siècle, se rallia franchement 
à ce point de vue élevé : Tolérance, Humanité. 

Rentré en France, Edgar Quinet trouva à l'Assemblée natio- 
nale deux nouveaux amis qui devinrent ses compagnons insé- 
parables, Louis Blanc et M. Alphonse Peyrat, de rAvenir 
national. De tous les collègues politiques, c'étaient les plus 
. chaleureux. Quant à MM. Jules Ferry, Nefftzer, Antonin 



I 



452 NOTES. 

Proust, ils farenty dès la première heure, les champions élo- 
quents de cette œuvre de liberté. 

Louis Jourdan, après un magnifique article dans le Siècley 
écrivait : c Vous me remerciez, cher maître ? que dois-je faire 
alors, moi qui ai puisé la vie à vos enseignements? £n fai- 
sant connaître au public ce magnifique livre que je ne me 
lasse pas de relire, en vous faisant connaître vous-même à 
tant de cœurs et d'esprits qui vous connaissent de nom, mais 
qui ignorent vo tre grandeur, je n'ai fait que mon devoir. > 

Pages 134 et 135. — La prophétie de 1831 sur la future puis 
sance de la Prusse et le rôle de M. Bismark était assez impor- 
tante pour qu'on y revînt, à plusieurs reprises, après Sadowa, 
quatre ans avant l'invasion prussienne. M. Jules Ferry a signalé 
dans le Temps cette prédiction, en 1866 et en 1877 à l'occasion 
de la Coirespondance (Lettres à sa mère). 

Page 149. — On a été surpris qu'Edgar Quinet ait répondu 
si rarement et d'une façon brève aux admirables lettres de 
Théophile Dufour^. C'était un pacte conclu avec son ami lui- 
même près de la fontaine de Spa, en 1856, avant cette belle 
correspondance ; il fut convenu que , n'ayant pas le loisir d'écrire, 
Edgar Quinet se ferait remplacer par « un autre lui-même >. 
(Voy. Mémoires d'Exil). 

Page 272. — Le proscrit éprouva d'abord une grande répu- 
gnance à faire partie du Congrès de la Paix ; il n'y voyait 
qu'une occasion de joutes oratoires, de vagues discours huma- 
nitaires, peu de saison quand le césarisme opprimait la France 
et que l'Allemagne s'apprêtait à fondre sur elle. Les vives ins- 
tances de plusieurs amis le décidèrent enfin, surtout les lettres 
de Victor Versigny qui lui écrivait : « Nous aspirons à vous 
voir, vous lous, représentants en Europe de la Révolution, 
tenir les grandes assises de la démocratie, montrer aux peu- 
ples que le génie, la probité, la vérité, la paix, sont du côté 
de la démocratie et de la Révolution, t* Le professeur du 
Collège de France s'était promis de ne reprendre la parole en 

1. Lettres à QuineU par Th. Dufour. Calmann Lévy, éditeur, 1883. 



NOTES. 453 

public que pour accomplir un acte. Son discours, la Mort de 
la conscience humaine, tranchait singulièrement avec l'opti- 
misme général et flatta peu ceux qui venaient entendre des 
louanges^. 

Page 280. — Dans cette lettre à un inconnu (dont je ne puis 
retrouver le nom) le proscrit ne se fait guère d'illusions sur 
Tulilité immédiate de l'exil. Ge qu'il vit au Congrès de la paix 
eût suffi pour le confirmer dans ses pressentiments. 

Page 298. — Un incident véritablement comique se pro- 
duisit au Congrès. Une députation d'athées ayant à leur 
tête M. le baron de Ponnat se rendit solennellement auprès de 
Garihaldi et lui fit subir un interrogatoire à propos d'un mot, 
Dieu, qu'il avait prononcé publiquement. Garibaldi s'en excusa 
avec sa fine bonhomie, c En Italie, dit-il, on n'est pas aussi 
avancé qu'en France; ce mot, on le prononce encore. D'ail- 
leurs j'entendais parler du Dieu de Platon, de Rousseau, 
d'Edgar Quinet. > Il n'en fallut pas davantage pour tout rejeter 
sur celui qui venait d'encourir un grief semblable. Pendant 
que nos théologiens athées toléraient l'Empire en France, le 
déiste Garibaldi renversait le pouvoir clérical à Rome. 

Page 283. — Garibaldi, après le Congrès de la paix, s'élança 
avec une poignée de patriotes pour arracher Rome aux troupes 
papales et césariennes. Vaincu à Menlana, défendu par Edgar 
Quinet contre les oulrages de la presse impériale, ce cœur 
maganime a réalisé l'idéal de la vertu, car, trois ans après, il 
est venu au secours de la France et a préservé le midi de l'inva- 
sion prussienne. Les provinces non envahies gardent leur gra- 
titude au héros et ne font pas retomber sur lui la marche de 
Bourbaki vers l'est. 

Pages 387 et 427. — Je ne puis vérifier à qui s'adressent 
ces lettres. Beaucoup de jeunes gens, alors obscurs, et qui 
se sont fait depuis un nom, écrivaient au proscrit presque à la 
même date et sur les mêmes sujets. Ainsi, à l'occasion du livre 



1. Voy. Livre de V Exilé. 



164 NOTES. 

la RévoltUionj en examinant les lettres reçues en 1 866 et 1867, 
je retrouve divers noms à qui les réponses d'Edgar Qoinet 
pouvaient être destinées. MM. Henri Manon, L. Liard, alors 
élèves de TEcole normale, M. Marcellin Pellet, jeune étudiant, 
M Gustave Isambert, invoquent les souvenirs glorieux du col- 
lège de France pour demander une ligne de la main qui a 
écrit la Révolution. M. le sénateur Edouard Millaud envoie 
des vers ; est-ce à lui que s'adresse une de ces lettres ? 

Pages 58 et 297. — M. Michelet est venu voir Edgar Quinct, à 
Veytaux, en septembre 1861, en août 1865 et en mai 1867. 
Chacun de ces séjours d'un mois, dans une maison voisine 
de celle du proscrit, a été un temps de bonheur, une intimité 
délicieuse de chaque jour entre les deux familles. En 1868, 
M. Michelet s'établit à Glion pendant qu'Edgar Quinet était 
aux Plans ; les deux amis se revirent à Veytaux en septembre. 

Page 432. — Toutes les notes explicatives que je pourrais 
donner, non en quelques pages, mais en un volume, seraient 
insuffisantes et même inutiles pour quiconque n'éprouve pas 
une répulsion instinctive contre l'Empire. Les Lettres d'Exil 
sont écrites par le plus irréconciliable des Irréconciliables, 
Il a travaillé jour par jour, heure par heure, à la chute de 
l'Empire; sa protestation continue s'est manifestée sous toutes 
les formes: livres et brochures, correspondances ; chaque ligne, 
chaque mot rappelle le crime de décembre, flétrit le mensonge 
permanent, invoque la justice, la liberté. Il écrit avec son 
amour et sa haine, avec son mépris et ses colères, avec sa 
raison et ses espérances. Ses adjurations passionnées cher- 
chent à réveiller les âmes endormies ou égarées par les sophis- 
tes qui, seuls, avec le despotisme, avaient droit à la parole. 
Quand sa douleur, son indignation, ne rencontraient pas 
d'échos, elles s'augmentaient, et alors, peut-être il forçait un 
peu la note. Le crime de décembre lui devenait plus odieux à 
mesure qu'il sentait faiblir la résistance morale de l'opinion; il 
voulait entendre un cri de douleur, signe de réveil, de guérison. 
Pouvait-il se contenter de la maigre opposition au Corps, 
législatif ou des malices et lazzis chuchotes dans les salons ? 

Aujourd'hui encore, quinze ans après la chute de l'Empire, 
la réprobation n'est pas aussi universelle qu'elle le sera un 



NOTES. 455 

jour, quand le temps et Téducation nationale aurpnt fait dis- 
paraître les influences qu'un tel régime a laissées après lui. Il 
viendra un jour où Ton ne pourra pas croire qu'en plein xix« 
siècle, on ait revu à la fois la nuit de la Saint- Barthélémy, les 
dragonnades et les déportations qui ont suivi la Révocation de 
rÉdit de Nantes. La résistance héroïque des Cévenols pendant 
un siècle était une grande espérance pour les réfugiés. Les pros- 
crits de 1851 étaient aussi en droit d*attendre, non pas Tinsur- 
rection permanente d'une population de pâtres, mais Toppo- 
sition franche, vigoureuse, des républicains. Au lieu d'une pro- 
testation générale, ce fut un compromis graduel ; on s'arrangeait 
tant bien que mal de ce despotisme bavard; un peu plus, on 
n'aurait pu s'en passer; on redoutait la chute de l'Empire et, 
selon l'expression consacrée, on voulait économiser une révo- 
lution. Y avait-il de quoi s'alarmer et devenir pessimiste? 
Est-ce au bas Empire, que la grande Révolution, le génie, les 
destinées de la France devaient aboutir? Les réponses 
qu'Edgar Quinet recevait à ses ardentes lettres lui renvoyaient 
rarement un écho d'espérance ou un cri de révolte. C'étaient 
la plupart du temps des justifications ou des illusions ; l'Empire 
se légitimait aux yeux de tant de gens ; il y avait bien de 
quoi l'abhorrer. Comment s'étonner, si la douleur s'augmentait 
à mesure que le régime de décembre se consolidait? L'oppo- 
sition voulait améliorer l'Empire, les proscrits voulaient le 
renverser, ramener la République. Tout était là. 

Que ces indignations aient paru excessives dans le'moment 
même à ceux qui s'accoutumaient tout doucement à la servi- 
tude, on le conçoit ; mais aujourd'hui, après quinze ans de 
délivrance, quand nous commençons à peine à renaître des 
blessures que l'invasion, c'est-à-dire l'Empire, nous a faites, 
trouverons- nous Edgar Quinet injuste ? Car le mot a été dit. 

Non, il ne demandait pas l'impossible, il n'attendait pas de 
l'opposition au Corps légistatifTattitude d'un Manuel se faisant 
expulser. Il demandait seulement qu'on s'épargnât l'éloge du 
proscripteur, qu'on n'atténuât pas les crimes et les fautes 
dont le criminel prenait lui-même hautement et cyniquement la 
responsabilité. En toute occasion, l'opposition couvrait la 
couronne. 

Que répondre à ceux qui ne peuvent pas s'expliquer l'amer- 
tume d'Edgar Quinet parlant de ses temps heureux ^ avant 48 ? 



« 



456 NOTES. 

Oui> dès le Collège do France, il prévoyait ravenir qui s'est 
réalisé à la lettre, il avait vu son cours interdit, l'impuissance 
de ce monde sympathique, mais si peu nombreux, la victoire 
du jésuitisme sur toute la ligne. S'il eût moins aimé la liberté, 
la patrie, il se serait consolé avec les souvenirs des triomphes 
personnels de cette époque glorieuse. 

En pleine servitude, au milieu de la dé£aiillance presque 
universelle, que lui servait de songer à ce qu'on appelait les 
immortelles leçons du Collège de France, à ce temps où les 
voûtes retentissaient de cris d'enthousiasme, et où la foule des 
étudiants allait jusqu'à la demeure du professeur pour y renou- 
veler le serment de iidélité? Quelles scènes véritablement 
antiques se sont passées de 1842 à 1851 dans cette maison 32yrue 
du Montparnasise ! La cour, les escaliers, le salon ne sufQsaient 
pas à contenir les jeunes g^ns des écoles ; le maître aimé les 
remerciait, les encourageait en quelques paroles émues. Ces 
manifestations éclatantes avaient lieu tantôt à l'occasion de la 
médaille commémorative offerte par l'auditoire aux trois pro 
fesseurs, tantôt pour protester contre la suspension du cours 
d'Edgar Quinet et plus tard contre l'interdiction absolue de son 
enseignement qui électrisait la jeunesse française et préparait 
l'explosion de 1848. Et, quand elle vint enfin, cette liberté que 
l'apôtre de la vérité et de la justice nous apprenait à chérir, 
c'est lui, c'est Edgar Quinet, le plus jeune des trois, qui pro- 
nonça le discours d'ouverture : c Au nom de la République, nous 
rentrons dans ces chaires. La royauté nous les avait fermées, 
le peuple nous y ramène ! » 

Ces souvenirs étaient encore vivants dans tous les cœurs, de 
1851 à 1870, et les jeunes gens des écoles le prouvèrent en 
mainte occasion et dans toutes les lettres qu'ils adressaient 
au proscrit. 

Oui, ces souvenirs eussent suffi à consoler une âme moins 
absorbée par la patrie et l'avenir de la France. Mais le pros- 
crit n'a pas la patience du philosophe qui accorde des siècles 
à la marche du progrès.' Ce cœur vivant, frémissant de pa- 
triotisme, ne consentait pas à. ajourner la résurrection de son 
pays bien-aimé. De là ces appels incessants à la conscience de 
ceux qui étaient tentés d'oublier. 

On l'a accusé d'être sévère, mais ces Lettres d'Exil sont des 
documents historiques qui portent avec eux l'austère leçon 



NOTES. 457 

dés faits. La conclusion qui s'en dégage, c'est qve^ l'opposition 
contre TEmpire u*est devenue sérieuse qu'en noTemlire 1868, 
alors que, dans le procès Baudin, Gambetta & p^rpi^Micé le mot 
Irréconciliable. Jusque-là, les proscrits seuls l'étaient et cela 
ne suffisait pas. 

Tout récemment un critique a reconnu {Revue politique et 
littéraire) que, la plupart du temps, l'opposition était un amu- 
sement. Celle du Corps législatif était dynastique. Le proscrit 
pouvait-il se montrer souriant, optimiste ? 

Une Correspondance n'est pas un roman où toutes les parties 
sont coordonnées en vue d'un dénouement heureux ou drama- 
tique qui doit satisfaire le lecteur. Le dénouement des Lettres 
dExil, hélas! c'est la guerre de 1870, l'invasion, la perte de 
l'Alsace-Lorraine, le retour des congrégations, le régime de 
l'ordre moral et les sophismes césariens infiltrés dans maint 
esprit. Le patriote clairvoyant en a souffert d'avance, et 
iusqu'à son dernier souffle. 



FIN DU TOME TROISIÈME 



ra« 26 



TABLE 



CCCCLXX. — A M. Bancel 1 

CCCCLXXI. — A M. Henri Martin 3 

GGCGLXXII. — A M. Saint-René Taillandier 6 

CCCCLXXIil. — A M. Laurent Wchat 7 

CCCCLXXIV. — A M. Léon Renault • 9 

CCCCLXXV. — Au rédacteur en chef du Phare de la Loire, 11 

CCCCLXX VI. — A madame Victor Gautier 12 

CCCCLXXVII. — A M. Despois 13 

CCCCLXXVm. — A M. Chassin U 

GCCCLXXIX. — A M. Schmidt, rédacteur da Confédéré.,, 15 
CCGCLXXX. — A M. Melvil Bloncourt, directeur de la 

Revue des colonies 16 

CCCCLXXXL — A M. Tamburini, préfet des études 17 

CGCCLXXXII. — AM. Quagliarella 19 

CCCCLXXXIII. — A M. Barni 20 

CCCaXXXIV. — A M. Desor 21 

CCCCLXXXV. — A M. Despols 22 

CCCCLXXXVI. — A M. Alexandre Rey 24 

CCCCLXXXVII. — A M. X 25 

CCCCLXXXVIII. — A M. Isambert 26 

CCCCLXXXIX. — A M. Léon Plée 27 

CCCCXC. — A M. Laurent Pichat 28 



>; 



460 TABLE. 

GGCCXGI. — A M. Saint-René Taillandier 29 

CCCCXCII. — A M. Chassin 30 

CCCGXCIII. — A M. Victor Chauffour ^ . . . 33 

CCCCXCIV. — A M. Léon Renault 37 

CCCCXC V, — A M. Henri Mdrtin 39 

CCCCXCVi. — A M. Vermorel Ai 

CCCCXCVli. — A Garibaldi 42 

CCCCXCViii. ^- A M. Accolas 43 

CCCCXCIX. — A M. Nicolas Soret 44 

D. — A M. Bancel 45 

DL — A M. Alexandre Hertzen 46 

DiL — A M. Taxile Delord 47 

DIll. — A M. Duvergier de Uauranne 49 

DIV. — A madame Charras 51 

DV. — A M. Marc Dufraisse 52 

DVL — A M. Forcade 54 

DVII. — A M. Melvil BloncourL 55 

DVilL — A M. Michelet. 56 

Dix. — A M. Ernest Naville 58 

DX. — A M. Alphonse de Candolle 60 

DXL — A M. Colard 61 

DXIl. — A M. Gustave Revilliod 62 

DXill. — A M. Lerois 63 

DXIV. — A Maxzini 65 

DXV. — A M. Antonin Proust 66 

DXVL — A M. Bancel 67 

DXVII. — A M. Saint-René Taillandier 68 

DXVHI. — A M. Reynald, professeur à la Faculté de 

Gaen 72 

DXIX. — A M. d'Haussonville 73 

DXX. — Aux rédacteurs de la Colonie 77 

DXXl. — A M. Anatole Dunoyer, professeur à TAca- 

démie 78 

DXXIl. — A M. Saint-René Taillandier 79 

DXXIH. — A M. Jules Ferry 80 

DXXIV. — A M. Schmidt,rédacteur en chef du Con/c- 

déré 82 

DXXV. — A M. Despois 84 

DXXVI. — A M.Jules Ferry 86 

DXXVII. — A M. Louis Viardot 87 



TÂBLK. 461 

DXXVni, —A M. Laurent Pichat 88 

DXXIX. — A M. Chenevière père 89 

DXXX. — A M. André Cherbulliez 90 

DXXXI. — A mademoiselle Marie Ducrot 91 

DXXXII. — A M. Tamburini 93 

DXXXIII. — A M. Adolphe Pictet 94 

DXXXIV. — A M. Spinuzza 95 

DXXXV. — A M. Aldisio Sammito 96 

DXXXVI. — A M. Monténégro 97 

DXXXVII. — A M. Paul de Magnez 98 

DXXXVIII. — A M. L. Chalmelon. 99 

DXXXIX. — A madame Charras 100 

DXL. — A M. Michelet 102 

DXLI. — A M. Saint-René Taillandier 105 

DXLII. — A M. Buloz 107 

DXLIII. — A M. Desor 109 

DXLIV. — A M. Théophile Dufour 110 

DXLV. — A M. Schmidt, rédacteur en chef du Confé- 
déré 111 

DXL VI. — A M. Ernest Duvergier de Hauranne 113 

DXLVII. — A M. Antonin Proust 115 

DXLVIIL — A M. Louis Viardot 116 

DXLIX. — Au rédacteur du Chrétien évangélique, . . 117 

DL. — A M. d'Uaussonville 118 

DLL — A M. Ricasoli 119 

DLII. — A madame Geoffroy Saint-Hilaire mère . . 121 

DLIU. — A M. A. Dunoyer 123 

DLIV. — A M. Jules Ferry 124 

DLV. — A M. Buloz 126 

DLVL — A M. Charles Dollfus 127 

DLVII. — A M. Ad. Schaeffer, pasteur 128 

DLVin. — A M. Duvergier de Hauranne 129 

DLIX. — A M. Saladin 132 

DLX. — A M. Auguste Marie, ancien représentant 

du peuple 133 

DLXI. — A M. Léon Renault 135 

DLXIl. — A M. Barni 138 

DLXIIL — A M. Henri Martin 139 

DLXIV. — A madame Dittmar, née More 14« 

DLXV. — A M. Martin, pasteur 144 

26. ' 



463 TABLE. 

DLXVI. — A madame Geoffroy Saint-Uilaire mère . . 145 

DLXVU. — A M. A. Dunoyer 146 

DLKVIII. — A M. Emile Gaussen, pasteur 147 

DLXIX. — A M. Ladislas Mickiewiez 148 

DLXX. — A M. Théophile Dufour 149 

DLXXI. — A M. le colonel Edmond Favre 151 

DLXXII. — A madame Sarasin Bonitemps 152 

DLXXIII. — A M. Louis Ulbach 153 

DLXXIV. — A M. Antonin Proust 154 

DLXXV. — A M. Nefftzep 156 

DLXXVI. — A M. de Pressensé 157 

DLXXVIl. — A M. Bétant 158 

DLXXVIII. — A M. Au^ste Dufour 159 

DLXXIX. — Au môme 160 

DLXXX. — A madame Michelet 162 

DLXXXL — A M. Antonin Proust 163 

DLXXXII. — A M. Félix Dufour 164 

DLXXXIIi. — A mademoiselle Marie Ducrot 165 

DLXXXIV. — A madame Blanche Ducrot 166 

DLXXXV. — A M. Chassin 167 

DLXXXVI. — A M. Chadal 168 

DLXXXVII. — A M. Tamburini 170 

DLXXXVIII. — A M. Nicolas Monténégro 172 

DLXXXIX. — A M. Dufour Verne 174 

DXC. — A M. de Virgiliï 175 

DXCI. — A M. Nefflzer 176 

DXCn. — A M. Victor Chauffeur 177 

DXCIII. — A M. Bétant 179 

DXCIV. — A madame Charras 181 

DXCV. — A M. Charles Dollfus 182 

DXCVI. — A M. Jules Ferry 183 

DXCYIL — A M. Marc Dufraisse 185 

DXCVIII. — A M. Martin, pasteur 186 

DXCIX. — A M. Lacroix, libraire 187 

DC. — A M. Buloz : 188 

DCI. — A madame Revilliod de Sellon 190 

DCII. — A M. Antonin Proust 191 

DCIII. — A M. Barni... 192 

DCIY. — A M. le syndic de Veytaux , 193 

DCV. — A M. Victor Chauffeur , . . . 194 




TABLE. 463 

DGVI. — A mademoiselle Hortense Kestner 195 

DGVII. — A madame Merlin de Thionville 197 

DCVIII. — A M. Henri Martin 198 

DCIX. — A M. Tamburini 199 

DGX. — A M. d*HaussonvilIe 201 

DCXI. — A M. Buloz 204 

DCXII. — A M. Jules Ferry 206 

DCXUI. — A M. Chenavard 207 

DGXIV. — A M. Léon Renault 208 

DCXV. — A M. Chassin 211 

DCXVI. — A M. Emile de Girardin 212 

DGXVII. — A M. Verne Dufour 213 

DGXVIIL — A M. Antonin Proust 214 

DGXIX. — A M. Victor Ghauffour 216 

DGXX. •— A M. Anatole Dunoyer 217 

DGXXI. — A madame R*** 219 

DGXXII. — A M. Schmidt 220 

DGXXIIL — A M.Jules Ferry 222 

DGXXIV. -- A M. E. de Bonnechose 223 

DGXXV. — A M. Paillotet 224 

DGXXVL — A M. Luzarche 225 

DGXXVIL — AM. Bétant 226 

DGXXVIII. — A M. Henri Martin 227 

DGXXIX. — A M. Ernest Naville 229 

DGXXX. — A M. de GandoUe 230 

DGXXXI. — A M. Saint-René Taillandier 231 

DGXXXIL — A M. Louis Viardot 232 

DGXXXIII. — A M. Saint-René Taillandier, 234 

DGXXXIV. — A M. Marc Monnier 235 

DCXXXV. — A M. Ghassin 236 

DGXXX VI. — A madame la baronne de Marenholtz . . . . 238 

DGXXXVII. — A Sir Piter Smith 239 

DGXXXVIII. — A M. L. Chalmeton 240 

DGXXXIX. — A. M. Victor de Quelle 241 

DGXL. — A M. Schmidt, rédacteur en chef du Con- 
fédéré 242 

DGXLL — A mademoiselle Marie Ducrot. 243 

DGXLIL — A M. Marc Dufraisse 245 

DGXmi. — A M. Anatole Dunoyer 247 

DGXLIV. — A M. Jules Barni 248 



I 



r 



4M TA%LE. 

DCXLV. — A M. Michelet 249 

DCXLVI. — A M. Frédéric Morin 250 

DGXLVII. — A M. Henri Marion 251 

DCXLVIII. — A M. Lemonnier 252 

DCXLIK. — A M. Accolas 254 

DCL. — A M. Barni 255 

DCU. — A M. H. Carnot 256 

DCLII. — A M. Michelet 257 

DCLIII. — A M. Victor Vopsigny 259 

DCLIY. — A M. Colomb 260 

DCLV. — Au directeur du 5iccZ« 261 

DCL VI. — A M. Duvergier de Hauranne 261 

DCL VII. — A M. Alberto Mario 264 

DCLVIU. — A M. Antonin Proust 265 

DCLIX. — A M. Marc Dufraisse 266 

DCLX. — A M. Henri Martin 267 

DCLXI. — A M. Marc Dufraisse 268 

DCLXll. — A M. Michelet. 270 

DCLXIII. — A M. Monténégro 272 

DCLXIV. — A M. Jolissaint 274 

DCLXV. — A M. Isambert 275 

DCLXVI. — A M. Chastel, pasteur 276 

DCLXVII. — A madame Louise Colet 277 

DCLXVill. — A M. Longuet 278 

DCLXIX. — A M. X*** 279 

DCLXX. — A madame Julie Hoff. 281 

DCLXXI. — Au général Garibaldi 282 

bCLXXlI. — A M. Chassin 283 

DCLXXIH. — A M. Nefftzer 284 

DCLXXIV. — A Garibaldi 285 

DGLXXV. — A M. Jules Romain Boulenger 286 

DCLXXVI. — A M. Pauliat 288 

DCLXXVil. — A M. Évariste Mangin 288 

DCLXXVIII. — A M. Albert Lacroix, éditeur 289 

DCLXXIX. — A Garibaldi 290 

DCLXXX. — A M. Auguste Marie, ancien représentant 

du peuple 293 

DCLXXXI. — A M. Merle d*Aubigné 295 

DCLXXXIl. — A M. Michelet 296 

DGLXXXIII. — A madame Suzanne Arnaud (de TAriège). 299 



'^ 



TABLJB;» . 465 

DCLXXXIV. — Au Directeur du Diritto 300 

DCLXXXV. — AM. Forel 301 

DCLXXXVI. — A M. de Laveloye 30? 

DCLXXXVIl. — A M. Rigopoulos, dé.mté 304 

DCLXXXVIII. — A M. Jules Claretie/. 305 

DCLXXXIX. — A M. Nauroy 3o6 

DCXC. — A madame Beck Bernard 307 

DCXCI. — A M. Chassin 308 

DCXCII. — AM. Dellvecchio 309 

DGXCIII. — A mademoiselle Marie Ducrot 311 

DCXCIV. — A M. Merle d'Aubigné 312 

DCXCV. — M. Bersot, de Tlnstitut 314 

DCXCVI. — A M. X 315 

DCXCVll. — A M. Frijfyesi 316 

DCXCVIII. — A madame R*** 317 

DCXCIX. — A madame Revilliod de Sellon 318 

DCC. — A madame Blanche Ducrot 319 

DGGi. — A madame Sarasia Bontemps 321 

. DCCII. — A M. Buloz 322 

DCCIII. — A M. X. de Ricard 323 

DCCIV. — AM. Ch. Kuss 325 

DCCV. — A MM. les Directeurs du Journal de Prato. 327 

DCCVl. — A madame Revilliod de Sellon 329 

DCCVII. — A M. Despois 330 

DCCVIII. — A M. Gaston Bonet 331 

DGGIX. — A M. Schmidt, rédacteur du Confédéré,.. 332 

DGGX. — A M. Duvergier de Hauranne 333 

DGGXI. — A M. Ghadal 335 

DGGXII. — A M. Bruckner, ancien représentant. . . 337 

DGCXllI. — A madame Beck Bernard 339 

DGGXIV. — A madame Sarasin Bontemps 340 

DCCXV. — A M. Victor Ghauffour 341 

DGGXVI. — A M. Ghassin 343 

DGGXVII. — A M. Alphonse Favre 345 

DGGXVIII. — A M. Frigyesi 346 

DGGXIX. — AGaribaldi 348 

DGGXX. — A M. Aldisio Sammito 349 

DGGXXI. — A M. Monténégro 351 

DGGXXII. — A M. Xavier de Ricard 352 

DGCXXIII. — A M. Alphonse Favre 354 



i 



466 TABLE. 

nCCXXIV. — A M. d'HaussonviUe 355 

DCCKV. — AM. Spandri 359 

DCCXXVI. — A madame R 360 

DCCXXVII. — A M. Jules Ferry 363 

DCCXXVIII. — A M. Dubois 364 

DCCXXIX. — A Gâribaldi 365 

DCCXXX. — AILi. Dumesnil 366 

DCCXXXI. — A M. Michelet 367 

DCCXXXn. — A M. Chassin 369 

DCCXXXIII. — Au môme 37i 

DCCXXXIV. — A madame R 372 

DCCXXX V. — A madame la duchesse d'Elchingen 373 

DCCXXXVI. — A M. Victor de Quelle 375 

DCCXXX VII. — A madame Joséphine Appiani 376 

DCCXXXVIII. — A M. Albert Lacroix 377 

DCCXXXIX. — A M. Pierre Leroux 378 

DCCXL. — A M. Laurent Pichat 379 

DCCXLI. — A M. X*** 380 

DCCXLII. — A M. Tiersot 382 

DCCXLIII. — A M. Léon Renault 384 

DCCXLIV. — A M. Chassin 386 

DCCXLV. — A M. X*** 387 

DCCXLVI. — A M. Agénor de Gasparin 388 

DCCXLVII. — A madame R 389 

DCCXLVIII. — A M. Louis Ulbach 390 

DCCXLIX. — A madame Dittmar, née More 391 

DCCL. — A madame la duchesse d*EIchingen 393 

DCCLI. — A M. Ardizione 394 

DCCLIl. — A madame R 396 

DCCLIII. — A M. Bétant 397 

DCCLIV. — A M. Tiersot 398 

DCCLV. — A M. de Biéville 400 

DCCLVI. — A mademoiselle Marie Ducrot 40i 

DCCLVII. — A M. Frigyesi 403 

DCCLVIII. — A M. Lortet 404 

DGCLIX. — A M. X*** 405 

DCCLX, — A M. Victor Chauffeur. . . , 406 

DCCLXI. — A M. Bergeron 408 

DCCLXII. — A madame R 409 

DCCLXIII. — A M. Auguste Marie, ancien représentant. 411 



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TABLE. 467 

DCCLXIV. — AM. Victor de Guelle ..^.,.... 412 

DCCLXV. — A M. B. Castiglia, député ..:..., 413 

DCCLXVI. — A M. Laurent Pichat '.' 415 

DCCLXVII. — A M. Agénor de Gasparin 416 

DCCLXVIII. — A M. Schuré \..^ 418 

DCCLXIX. — A M. Léon Renault-J.- J;. 419 

DCCLXX. — A M. Ch. Boysset. . .'. . \i 421 

DGGLXXI. — A M. L. Liserd, à l'École normale supéri&ure. 422 

DGGLXXH. — A M. Rigopoulos, ancien député 423 

DGGLXXIII. — A M. le Rédacteur de la Revue politique, 424 

DGGLXXIV. — A M. Laurent Pichat 426 

DCGLXXV. — A M. X*** 427 

DGGLXXVI. — A M. Bergeron 428 

DCGLXXVII. — A madame R 429 

DGGLXXVIII. — A M. Ghadal 431 

DGCLXXIX. — A mademoiselle Marie Ducrot 434 

DGGLXXX. — A M, Marc Monnier 435 

DGGLXXXL — A M. Barni 436 

DGGLXXXII. — A madame R 438 

DGCLXXXIII. — A M. Jules Calés, docteur médecin 440 

DGCLXXXIV. — A M. Merle d'Aubigné 441 

DGGLXXXV. — A M. Paillotet 442 

DGGLXXXVI, — A M. Rey 444 

DGGLXXXVII. — A M. Dufraisse. 445 

DCGLXXXVIII. — A M. Marc Monnier 447 

DGGLXXXIX. — A M. Louis Yuillemin 448 

DGGXG. — A M. Michelet 449 

Notes 451 



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